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Cette machine transforme vos os en haut-parleurs ! Découvrez son sombre secret ...

© Des coudes aux mains jusqu'aux oreilles, Losonnante transmet la musique et les sons via nos os ! (c) Losonnante

04 nov. 2022 à 17:38Temps de lecture6 min
Par Michi-Hiro Tamaï

Écouter de la musique avec ses os, jouer de la harpe avec les yeux, ressentir un feeling de musicien (sans devoir l’être), transformer un coup de pied en beat..., le Market du KIKK festival abritait d’étranges instruments et interfaces musicales. Par ici la visite !

Bac à sable formidable pour fans de technologies créatives, le KIKK Festival peut intimider. Le langage abscons de certains de ses conférenciers qui y parlent par exemple de formes hybrides et itératives, explorant la subjectivité paradoxale des corps connectés et les frontières indistinctes entre la vie numérique et organique " annonce le mal de crâne. Etalé du 27 au 30 octobre dernier à Namur, l’événement entre autres veiné de masterclass et de 60 installations urbaines monumentales valait pourtant le déplacement. Largement. Eliot Woods y détaillait ainsi comment il créé des images flottantes d’un soleil dans le ciel, en braquant 600 faisceaux de projecteur calibrés. De son côté, Daniel Iregui y expliquait aussi comment il transforme des villes en musée à ciel ouvert avec une techno capable de repérer jusqu’à 50 passants simultanément. Sold out, cette onzième édition qui a attiré 2500 professionnels et 25 000 visiteurs réinventait également l’idée d’interface et d’instrument musical. Le tout, au fil d’un marché de créateurs atteints d’une douce et saine folie.

Certains ont la musique dans la peau. Mais Losonnante (à prononcer comme " l’os sonnant ") transmet - littéralement - du son via les os du corps humain. Plus précisément le radius et le cubitus. En pratique, cette sorte de barre son demande de poser ses coudes sur deux points précis dessinés sur sa surface. Coller les paumes de ses mains sur ses oreilles permet ensuite, comme par magie, d’écouter du son via ses paluches. Moins il y a d’os et de cartilages, mieux le son voyage. Le dispositif qui a fait l’objet de cinq ans de recherches au CNRS va bien au-delà de la pirouette technique. Car il entre dans une réflexion sociale sur la manière d’écouter de la musique. Etonnement, le projet n’est d’ailleurs pas né dans un labo de recherches physiologiques ou physiques.

© Des coudes aux mains jusqu'aux oreilles, Losonnante transmet la musique et les sons via nos os ! (c) Losonnante
© La borne par conduction osseuse de Losonnate remplace avantageusement les casques audios pendouillant aux murs des musées (c) Losonnate

Mélodies pour squelette

" Au départ, c’était avant tout un projet de recherches en sciences sociales, particulièrement en sociologie. Il impliquait aussi du design et de l’architecture. Peu d’objets sont inventés dans ce domaine. C’est notre particularité. " détaille Olivier Lebas, cofondateur de Losonnante. " Trois chercheurs de deux laboratoires du CNRS de Grenoble se sont demandés comment mettre en valeur un paysage. Après avoir décidé d’utiliser le corps humain à des fins d’écoute, ils ont cherché une position corporelle techniquement au point et surtout socialement acceptable. Demander à des passants en rue de coller leur front sur une borne fonctionne aussi, mais qui voudrait vraiment le faire ? ".

Si elle gère la stéréo, en pratique, les musiques et ambiances sonores de la borne par conduction osseuse que Losonnate présentait au KIKK Festival souffraient d’un certain étouffement. Ses extraits vocaux demeuraient, en outre, incompréhensibles, sous le brouhaha du chapiteau du Market. " Certaines personnes comprennent d’autres pas. Il faut être concentré. Mais cela reste un point à améliorer. " reconnaissait, sur place, Olivier Lebas. Immersif, sensible et vibratoire, l’accessoire tarifé à 3600 euros ne connaît d’ailleurs pas moins un certain succès en France. A Paris, il a ainsi été adopté par la Cité des Sciences, le musée Carnavalet et le parc zoologique local. Remplaçant avantageusement les casques audios qui pendouillent sur les murs des musées, la borne de Losonnate peut également être placée en extérieur vu qu’elle résiste au vent et aux intempéries.

© L'Exquis propose 54 touches pour un apprentissage 10 fois plus rapide de la musique (c) Intuitive Instruments

S’inscrivant dans une vague d’" instruments " promettant aux novices de jouer de la musique sans passer par la case solfège, Intuitive Instruments attirait de son côté, sur son stand, pas mal de kids triturant, le clavier hexagonal de son nouvel Exquis. Ses 54 touches détectant le niveau de pression permettraient d’apprendre " 10 fois plus rapidement la musique que sur un instrument traditionnel ". On laissera aux parents la décision du bien fondé pédagogique de cet instrument accompagné de tutoriels pour 60 styles (funk, hip hop, house, reggae ...). Mais permettre à des novices qui ne jouent pas d’un instrument de ramener l’interprétation au centre de leur performance s’inscrit comme une tendance forte. Avec, dans le cas des verviétois de Druw Audio, une belle success story, à la clef.

De Verviers à Hollywood

Plébiscité par DJ Qbert et Coldcut pour Playground sa première app, Druw Audio a ainsi creusé son trou dans la tech musicale avec cette appli permettant aux artistes d’interpréter de la musique en temps réel, sans forcément savoir jouer d’un instrument. " On essaye de ramener l’interprétation au centre des débats. Avec Herrmutt Lobby notre collectif, on joue de la musique électronique et du hip hop instrumental en festivals depuis 20 ans. Le public nous a toujours applaudi mais au fond de moi, j’ai toujours eu l’impression d’être un imposteur face à des groupes rock qui jouent d’un vrai instrument. " se souvient Pascal Demez, tête pensante du projet et CEO de Druw Audio. " Playground vient de là. L’idée est d’adapter sur une appli accessible, cet instinct, ce feeling typique des artistes qui jouent d’un instrument ".

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Moins grand public et plus pro que Playground, Beatsurfing 2 ressemble à un tableau de Mondrian dont chaque élément géométrique est lié à un son. L’interprète ne calle pas de boucle (par exemple une basse) ni de backing track ici. Tout se joue en direct, via des mouvements des doigt entre différentes formes et couleurs créant des combinaisons de notes assorties. Druw Audio a ainsi sorti une foule de " tableaux " liés à des genres musicaux spécifiques. Le tout en travaillant avec une dizaine d’artistes pour créer une bibliothèque de sons legit notamment dans le monde du hip hop. Si bien qu’A$AP Rocky utilisait une version custom du soft sur scène pendant sa dernière tournée.

© A$AP Rocky, Mike D. et Fhazz (le producteur d'Orelsan) gravitent entre autres autour de Beatsurfing 2. Un pari réussi pour Pascal Demez (c) M.-H.Tamaï(c) M.-H.Tamaï

" Les choses s’emballent depuis un certain temps, on est de plus en plus présents à Hollywood. On vient de sortir des sons de synthé bien sales avec FKi 1st, le producteur de Post Malone et Travis Scott. Ce dernier a investi dans notre compagnie et nous a filé temporairement son studio à Los Angeles. Quand on est chez lui, je le vois téléphoner à Mike D. pour en parler. " poursuit Pascal Demez. " La semaine prochaine on termine une version custom de Beatsurfing 2 pour Fhazz le producteur d’Orelsan, ça fait des mois qu’on travaille sur son instrument. En décembre on sera invité par Che Pope, l’ex manager du label de Kanye West pour travailler sur un instrument custom à Miami. Ce n’est pas juste foutre du code et mettre du branding. ".

Les instrus du turfu

Plus confidentiel que Druw Audio mais tout aussi intimement lié à l’art de la scène, Instruments of Things crépitait lui aussi parmi les stands marquants du Market au KIKK Festival. La technologie de cette start-up allemande capture ainsi les mouvements de danseurs pour les transformer en musique. Attaché aux poignets et aux chevilles, ce tour de passe-passe utilise, en pratique, six bracelets (baptisés SOMI-1) intégrant des gyroscopes réagissant à la position et aux accélérations des artistes de scène. Un coup de pied déclenchera par exemple une percussion et un geste du bras une caisse claire.

© Le SOMI-1 d'Instrument of Things receait un MIDI Innovation Award en 2022 (c) Instrument of Things

L’idée gestuelle d’Instruments of Things est loin d’être neuve. Car en termes de détections de mouvements et de musique, il y a quinze ans, le motion gaming de la Wii, du Kinect et du PS Move faisaient déjà de même. Aujourd’hui, les avancées de la voiture autonome et de leurs Lidar scrutent aussi les mouvements de plusieurs personnes dans une foule avec une extrême précision. " En termes de latence, ces capteurs optiques sont toujours très mauvais car le regard - émulé par l’ordinateur - a toujours un retard face au son. " note Henrik Langer, le patron d’Instruments of Things " Nos capteurs de mouvement sont beaucoup plus rapides d’autant que nous avons développé un bluetooth custom. En outre, sur scène, les jeux de lumière peuvent fortement perturber ces capteurs optiques. ".

Originaire de de Kiel et désormais basé à Berlin, Instruments of Things, a été utilisé pour une création à Ars Electronica, à l’Opéra National allemand et par une cinquantaine de troupes de danse dans le monde. L’intensité de détection des mouvements de ses petits bracelets peut être gérée très finement. Si bien que des personnes en situation d’handicap et le troisième âge peuvent l’utiliser sans devoir faire beaucoup de mouvements. " Nous travaillons également avec des personnes aveugles pour les aider à faire de la musique. Ces derniers entendent des sons selon leur mouvements et cela change tout, cela les pousse à aller de l’avant. ".

© (c) Eyeharp

Idéal pour les personnes en situation d’handicap, le potentiel d’accessibilité de ces nouveaux instruments et accessoires musicaux figurait à l’agenda de Druw Audio, mais aussi de EyeHarp. Cette entreprise sociale présentait ainsi un " instrument de musique " se jouant avec les yeux et/ou les mouvements de la tête. Utilisant simplement une webcam, ce tour de passe-passe permet de jouer des mélodies en regardant des notes dans une roue à l’écran. Le tout, pour offrir la même palette expressive qu’un instrument traditionnel. Si bien qu’il permet de jouer en live avec des artistes classiques notamment. Une inclusivité artistique réjouissante, sans mal de crâne. Loin, très loin de tout langage cryptique...

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