Les Grenades

"Cher Connard" de Virginie Despentes : le trash distillé avec élégance

Virginie Despentes

© Sophie Bassouls / Contributeur / Getty Images

30 août 2022 à 11:45Temps de lecture5 min
Par Safia Kessas, une chronique pour Les Grenades

J’ai dévoré le livre, de la même manière qu’on trace la route, la musique à fond, sans s’arrêter, pour rejoindre un endroit idyllique parce qu’au bout, on sait qu’il y aura de la lumière.

Cher Connard, le dernier livre de Virginie Despentes, réussit à saisir avec maestria les contradictions d’une époque où tout semble bordélique.

Dans ce livre, deux personnages communiquent par courrier interposé. Rebecca, est une actrice sulfureuse de cinéma de 50 ans, moins désirée par le milieu. Oscar, écrivain à succès relatif qui s’est fait "metooiser" car, quelques années auparavant, il a harcelé sexuellement Zoé, sa jeune attachée de presse (devenue activiste féministe sur les réseaux sociaux). Il crache sa hargne sur son compte Instagram en bon "connard" qu’il semble être, surtout contre les féministes.

Despentes pousse son personnage, Rebecca, à créer progressivement un lien de proximité avec ce mec blanc qui a tous les travers du privilégié et qui, évidemment, qui ne s’en rend pas compte (puisqu’il est privilégié et un peu réac'). Les échanges entre Rebecca et Oscar sont entrecoupés des messages que poste Zoe sur son blog.

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Les personnages évoluent au fil du roman, beaucoup d’échanges tournent autour de l’addiction, point commun entre nos deux protagonistes. Despentes ose le rapprochement entre Rebecca, la féministe et Oscar, le salaud présumé. Tranquillement, ils lâchent les armes de la joute agressive pour échanger vraiment sur les thèmes qui nous traversent et nous divisent : réseaux sociaux, covid, âgisme et cette envolée sur les féminicides : “Imagine qu’à la place des femmes qui sont tuées par les hommes, il s’agisse d’employés tués par leurs patrons. L’opinion publique se raidirait davantage. Tous les deux jours, la nouvelle d’un patron qui aurait tué son employé. On dirait, ça va trop loin. On doit pouvoir aller pointer sans risquer d’être étranglé ou criblé de coups ou abattu par balles. Si tous les deux jours, un employé tuait son patron, ce serait un scandale national. Pense à la gueule des gros titres : le patron avait déposé trois plaintes et obtenu un ordre d’éloignement mais l’employé l’a attendu devant chez lui et l’a abattu à bout portant. C’est quand tu le transposes que tu réalises à quel point le féminicide est bien toléré. Les hommes peuvent te tuer. Ça flotte au-dessus de nos têtes. On le sait.”

La voie de la réparation

Despentes préfère s’engager sur la voie de la réparation plutôt que celle de la vindicte populaire, nocive tout comme la came qui est au cœur de ce roman.

Ça claque, ça secoue, ça énerve et c’est punchline sur punchline. Un rythme acéré, comme le flow d’un bon rap, d’ailleurs référence musicale omniprésente dans ce livre féministe. Despentes donne de l’oxygène en faisant de la place à la contradiction, la complexité, la chair, sans morale, sans leçon. L’autrice ne nous impose rien et nous pousse à la réflexion.

Despentes n’excuse rien pour autant et certainement pas les raids organisés par les "minusculistes" sur les réseaux sociaux

Le trash est distillé avec élégance. Despentes nous balade dans un dialogue généreux et sans concession entre des parties qui sur les réseaux sociaux se livreraient une bataille sans merci, sans répit, stérile. "L’héroïne par rapport au crack, c’était comme la littérature par rapport à Twitter. Internet, avant tout, c’est de la bile" ou "Mais en général le militantisme sur Internet : c’est le fanatisme à l’état pur : une fois que les gens sont convaincus d’être du bon côté de la morale, ils jugent décent dégorger l’adversaire".

On se délecte quand elle résume l’époque en une phrase : "Et je me dis : c’est étrange cette manie de ne jamais haïr trop haut. Juste le voisin, celui que tu pourrais être. Mais pas ceux qui sont vraiment à l’abri".

Cher Connard est l’anti-thèse des éructations qui défilent sur les réseaux sociaux, l’antithèse des visions parcellaires où la machine des likes et des commentaires s’emballe pour un mot, une photo, un geste, une respiration (ah non, c’est vrai on ne respire pas, on s’y asphyxie si on veut ferrailler).

Virginie Despentes brille quand elle crée des personnages qui vivent sur la même planète mais ne pensent pas pareil. On est loin des bulles virtuelles qui se nourrissent d’elles-mêmes et vident notre pensée monochrome.

Sans concession envers la pureté militante

Despentes ose les angles morts. Elle est sans concession, y compris vis-à-vis du féminisme où elle fustige la pureté militante qui fait tant souffrir en silence dans les milieux concernés. Voici comment Zoé parle de "ses sœurs" : "Vous avez commencé à vous plaindre et à me taper dessus comme des mecs. Vous n’avez pas critiqué, vous n’avez pas engagé le débat. Vous n’êtes pas venu vous adresser à moi sur le plan des idées. Vous avez attaqué. Vos méthodes sont plus rudimentaires, vous êtes moins organisées, vos réseaux sont archaïques. Mais c’est la même agressivité, qui ne cherche qu’à annuler, qui ne veut rien entendre. La voie de la plus forte, celle qui fera taire toutes les autres. […] Vous avez pris ce train en marche, puisqu’il passait et vous vous êtes acharnées".

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Le féminisme est aussi sa maison et personne ne la foutra dehors, dixit Zoe Katana : "Et je ne vais pas, pour autant, vous laisser le mot féminisme. C’est la maison de toutes, le féminisme. Nous toutes qui partageons le même ennemi. Les mêmes tortionnaires, les mêmes assassins, les mêmes violeurs. Les mêmes harceleurs protégés par les leurs. C’est ma maison, aussi. Et je n’entends pas en sortir parce que vous cherchez à en confisquer les clefs. Les clefs sont sur la porte".

Et elle ouvre les champs de réflexions alors que le monde se fige, nous fige dans des caricatures irréelles. Despentes nous dit : "Vous avez le droit de vous tromper, vous avez le droit de changer, vous avez le droit de vous améliorer".

Plongée dans le monde d’après

Cher Connard ressemble à ce "monde d’après" qu’on ne voit toujours pas émerger. Un monde fait d’espoirs, de traits d’union entre les êtres et leurs contradictions. Un monde qui assume ce que les personnages ont été avec leur côté malsain, leurs faiblesses, leur violence aveugle et rappeler qu’on ne peut pas réduire les individus à leur toxicité.

Virginie Despentes brille quand elle crée des personnages qui vivent sur la même planète mais ne pensent pas pareil. On est loin des bulles virtuelles qui se nourrissent d’elles-mêmes

Avec l’usage des réseaux sociaux (et pas que), on oublie que les gens sont complexes, aimables, détestables, construits socialement, dépendants. Aujourd’hui on légitime ou on délégitime de façon expéditive. Despentes n’excuse rien pour autant et certainement pas les raids organisés par les "minusculistes" sur les réseaux sociaux mais elle les scrute avec dédain : "Pris un à un, leurs messages sont poussifs, débiles, répétitifs […]. Et j’ai pitié d’eux. La misère. Ils sont la misère. La pauvreté. La médiocrité […]. Leurs imaginaires sont inertes".

Le livre donne des pistes à saisir pour sortir d’une forme de chaos et de vindicte stérile. Si le titre est accrocheur, il ne donne pas la couleur générale du livre qui est tout en nuance, drôle et empathique.

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

 

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