Chronique littérature

"Chien 51" de Laurent Gaudé, une dystopie sidérante, comme une projection à peine exagérée de notre réalité

© Couverture (c) Acte Sud – Photo : (c) JOEL SAGET / AFP

Il est l’auteur du "Soleil des Scorta", de "Eldorado", du "Roi Tsongor" que les professeurs de français donnent souvent à lire à leurs élèves. Et heureusement, parce que Laurent Gaudé, c’est un style qui ne craint ni le souffle, ni l’épique, ni l’épreuve formatrice. C’est un raconteur d’histoires, qui n’hésite pas à se frotter aux univers antiques ou modernes, ni à ancrer ses romans dans des événements bouleversants, au sens premier du terme (exil, cyclone, tremblement de terre) ou métaphoriques. Mais avec son nouveau livre, "Chien 51", il nous sidère…

Il nous sidère parce qu’il nous transporte dans un roman de politique-fiction, une dystopie qui semble une projection à peine exagérée de la réalité d’aujourd’hui. Un univers à la Orwell sur lequel pèsent tous les fléaux de ce siècle, poussés à l’extrême, comme pour voir ce que cela donnerait si…

Et ce que ça donne, ce sont des villes sous cloches protégées des pluies acides, des mégapoles avec un contrôle policier et politique de tous les instants, des zones mal famées et d’autres plus selects auxquelles on accède qu’après des check-points. Et une loterie en guise d’ascenseur social. Si vous voulez, c’est Haïti d’un côté et Dubaï de l’autre. Des ghettos cloisonnés entre lesquels circulent des mafias prospères qui vendent le fantasme de la santé éternelle à coups de sacrifices prométhéens.

Et pour oublier cet univers sombre, les moins nantis fréquentent des lieux où on ne fume pas l’opium comme jadis mais où on s’abrutit de vidéos, pour se vider le cerveau ou se projeter ailleurs. Comme vous l’entendez, tout cela nous est connu ou presque.

L’histoire se passe dans un pays qui jadis s’appelait la Grèce mais qui, après une révolution ratée et une faillite, a été racheté par un consortium bancaire. La Grèce n’existe plus. Or on le sait, des banques rachètent effectivement les dettes nationales de pays au bord du gouffre. De là à imaginer la suite, il n’y a qu’un pas que franchi Laurent Gaudé. Parce que ce qui l’intéresse, ce n’est pas l’univers de la science-fiction, mais la manière dont aiment, rêvent, vivent, se comportent les hommes et les femmes dans un tel climat.

Nous suivons donc un enquêteur de troisième zone, qui se définit lui-même comme un "Chien" parce qu’il piste, renifle, fouille les affaires nauséabondes, qui n’intéressent personne.

Sauf qu’avec Laurent Gaudé, on le sait, toute intrigue est portée par les possibilités du récit : par des voix, celles des vivants et des morts, celles du passé qui frappent à la conscience. Une polyphonie de divers registres donc, du trivial au prophétique, qui double ce thriller politique de personnages aussi variés que shakespeariens.

Des griots, des spectres, mais aussi des flics de séries télévisées et puis des dissidents comme on en trouve dans les films de Costa-Gavras, des hommes qui se détournent du cynisme du pouvoir et de l’asservissement. Et qui osent se retourner pour voir ce qu’ils ont abandonné, trahi ou laissé derrière eux. Cela peut être le serment que l’on s’était fait, ou un être cher, ou des valeurs essentielles pour lesquelles on était prêt à tout, et qu’on a bradées.

Voilà donc un roman noir, peut-être un peu trop volontaire et transparent à mon goût, mais que les professeurs du secondaire seraient à nouveau bien inspirés de faire lire, parce qu’il y a là matière à réflexion portée comme toujours, par cette belle langue française, ample mais limpide.

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