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Comics Street : Baume du tigre

BD
26 août 2020 à 11:45 - mise à jour 27 août 2020 à 09:40Temps de lecture2 min
Par Thierry Bellefroid

Un roman graphique en noir et blanc réalisé par une jeune dessinatrice, la première œuvre de Lucie Quéméner, qui a d’ailleurs proposé ce sujet comme travail de fin d’études dans l’école de bande dessinée dont elle est issue. Et pour un premier livre, il est plutôt réussi ! On y suit le destin de quatre jeunes filles issues de l’immigration asiatique. D’où le titre en forme d’onguent réparateur : Baume du tigre.

Quelle est l’originalité de ce récit qui semble avoir des racines autobiographiques : tout d’abord, la forme. Lucie Quéméner travaille ses personnages à hauteur de visage, leur donnant beaucoup de vie, d’expression et de réalité. Les décors, stylisés, sont suffisamment réalistes pour qu’on puisse se projeter dans cette région reculée de Bretagne où le patriarche, Ald, règne sans partage sur son clan. Autoritaire, tyrannique, même, il impose ses codes et sa morale, quitte à priver ses petites-filles de la moindre once de liberté. L’une des quatre, Edda, est cependant bien décidée à prendre son destin en mains. Au début de l’histoire, traversant la lande qui sépare le village de la maison familiale établie sur la falaise, Edda découvre en effet qu’elle a été acceptée en école de médecine. Mais dans le clan, personne ne savait qu’elle avait posé sa candidature.

C’est donc un livre sur ces familles où les traditions sont si fortes que s’y réaliser revient à rompre avec les siens.

Dès les premières pages de ce très beau et très rugueux roman graphique, on sent qu’Edda n’a d’autre choix que de s’opposer à ceux qu’elle aime. Son grand-père, en bon chef de clan, ne peut tolérer que l’une des filles fasse son chemin hors des ornières qu’il a lui-même tracées. L’intérêt de l’histoire est de montrer la réalité des uns et des autres. Le grand-père a la fierté de s’être réinventé dans un pays étranger et d’avoir réussi à y faire vivre toute sa famille grâce à son travail ; il est restaurateur. Très logiquement, il n’imagine pas que sa fille ou ses petites-filles ne reprennent pas le flambeau. Quant à Edda, issue de la seconde génération, elle ne veut pas se contenter d’un travail imposé et d’un destin au rabais. Mais son désir est comme une insulte aux yeux du grand-père.

On sent que derrière cette histoire très personnelle, il y a une parabole bien plus large :

Edda va finalement choisir de partir en ville avec deux de ses trois sœurs, sans aucune aide du patriarche ni de ses parents. Ensemble, elles vont traverser épreuves et périls pour acquérir leur liberté. Leur histoire, c’est celle de dizaines de jeunes filles et de jeunes garçons issus de l’immigration, tiraillés entre la tradition et leur besoin d’épouser totalement leur nouvelle culture. C’est sans doute ce qui rend ce livre aussi intéressant. Quant à la manière dont Lucie Quéméner parle de tout ça, c’est lumineux et souvent poétique. Rien n’est linéaire et il faut parfois accepter d’être bousculé par la narration.

Baume du tigre, par Lucie Quéméner, Delcourt

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Des conseils de lecture pour passer du bon temps, un album à la main : Comics Street le mercredi à 13h45, l’actualité BD présentée par Thierry Bellefroid dans Lunch Around The Clock.

"Viens petite fille dans mon Comic strip" chantait Gainsbourg avec autant de fausse innocence que quand il faisait chanter "Annie aime les sucettes" à France Gall. En guise de clin d’œil, Comics Street vous invite, vous les fans de rock, à partager chaque semaine les coups de cœur choisis par Thierry Bellefroid parmi les dizaines de titres qui déboulent en librairie. Perles et pépites à lire en écoutant… Classic 21, bien sûr !

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