Monde

Comment la BBC est devenue le média de référence en érigeant l’impartialité en valeur absolue

Le bâtiment de la BBC

© AFP or licensors

18 oct. 2022 à 15:43Temps de lecture6 min
Par Jean-François Herbecq avec AFP

Pourquoi et comment la BBC, qui fête ce mardi ses 100 ans, est-elle devenue un média de référence ? Et quelles sont les menaces qui planent sur l'"Old Lady", qui doit se serrer la ceinture car ses ressources financières sont remises en question et qui doit en même temps affronter une concurrence inédite de la part des plateformes payantes et des réseaux sociaux ?

Informer, éduquer, divertir

Au Royaume-Uni, la BBC occupe une place à part dans les médias. "La BBC, c’est nous !", s’exclame Jean Seaton, professeure en histoire des médias à l’université de Westminster. "C’est l’expression de notre sens de l’humour, de nos centres d’intérêt, de nos valeurs". Elle n’appartient "ni au gouvernement, ni à une entreprise privée : elle nous appartient". "Nous" étant les Britanniques.

Des Britanniques qui se réveillent avec Radio 4 pour s’informer, se distraire, qui découvrent le monde avec David Attenborough, à l’écran depuis les années 50, qui sont accros aux séries BBC, comme Peaky Blinders, Fleabag ou Killing Eve, qui s’exportent dans le monde entier.

Car l’influence de la BBC dépasse largement les frontières de son pays natal. Elle atteint une audience mondiale de 492 millions de personnes par semaine et émet dans une quarantaine de langues. C’est un outil majeur du "soft power" britannique.

Depuis un siècle, le groupe reste fidèle à sa triple mission d’origine : "Informer, éduquer, divertir". "Ces valeurs sont la base de tout ce que nous faisons", explique James Stirling, chargé de l’anniversaire de la BBC.

Impartialité et indépendance

Un autre mot revient sans cesse : l’impartialité, érigée en "priorité" par les dirigeants du groupe, alors que la BBC subit les critiques récurrentes du pouvoir conservateur.

L’impartialité est bien entendu une notion difficile à cerner et qui prête flanc aux critiques. C’est surtout un concept en constante évolution, note Jean Seaton : elle "change au fur et à mesure que les circonstances engendrent de nouvelles visions des choses, mais la tentative sincère d’être juste et ouvert d’esprit est urgente, continue et vitale. Cependant, il n’y a pas d’alternative à la tentative, sauf la propagande partisane."

Jean Seaton rappelle que la BBC a érigé "l’intérêt public et non le profit", en valeur cardinale, ce qui n’était pas la norme pour les entreprises à l’époque de sa création.

Au début des années 1920, avec le développement des nouveaux moyens de communication comme la radio, la crainte d’une manipulation de l’électorat existe : par le "big business", par la propagande étrangère ou intérieure… Mais aussi suite à la méfiance née durant la Première guerre à l’égard de la presse.

John Reith, le premier directeur général de la BBC a dessiné la structure de l’entreprise autour de cette idée d’impartialité, il en a fait un principe vital. Sous sa direction, la BBC a pris la forme d’une entreprise publique, indépendante de tout pouvoir, politique comme privé.

La formule de la redevance

L’indépendance se devait d’être aussi financière pour garantir cela, c’est la raison d’être de la redevance, imaginée dès les débuts de la BBC, qui recevait initialement 50% des revenus.

Et dès le début, l’idée a eu des opposants, qui critiquaient le prix à payer mais aussi l’idée d’un radiodiffuseur monopolistique. Des journaux ont défendu ceux qui refusaient de payer, les qualifiant de "héros de la libre entreprise".

Le modèle de la licence a depuis toujours été discuté et remis en question, mais n’a pas été remplacé.

Une radio en guerre mais crédible

Dès ses premières années, la BBC a dû mettre en pratique cette notion d’impartialité : pendant la grève générale de 1926, et bien sûr plus tard lors de la montée des périls dans les années 1930 et au cours de la Deuxième guerre mondiale. Donner les différents points de vue, pacifistes et bellicistes, faire le récit des défaites comme des succès…

Pour la BBC, c’est devenu non seulement une obligation morale, mais aussi pragmatique : pour être écouté et cru, il faut être crédible et donc impartial mais aussi réactif. Donner l’information juste, et la livrer dans les meilleurs délais est donc devenu un must. Il a fallu engager du personnel journalistique, augmenter aussi le nombre de langues de diffusion en commençant par le français, l’allemand et l’italien avant de nombreuses autres.

Le fait d’avoir une audience dans une Europe occupée par l’Allemagne nazie, qui risquait souvent sa vie pour écouter les nouvelles de Londres, rendait cette mission d’autant plus exigeante. La BBC avait un ton différent des autres radios, avec des valeurs de "vérité" et d’exactitude, souligne Jean Seaton.

Analyses en profondeur, investigation et interview coriace

La victoire des Alliés a aussi été celle du modèle d’impartialité de la BBC, note l’historienne. Mais l’après-guerre a apporté d’autres défis sur ce front : pour garantir l’autorité des analyses politiques de la BBC, il a fallu investir dans la recherche, faire appel aux experts pour soutenir le travail des journalistes, mener des investigations en profondeur. Le symbole de cette dernière démarche est l’émission "Panorama".

Il a aussi fallu plus incarner le public : sa jeunesse, sa diversité. Et puis les journalistes se devaient de poser les questions que le public se posait. "Sans peur ni faveur", relancer les responsables politiques qui tentaient de se défiler ou de pratiquer la langue de bois.

Un nouveau style est né, robuste, incarné par l’interview de Margaret Thatcher par Robin Day en 1984.

Un autre intervieweur de la BBC, Jeremy Paxman, a même établi un record en posant 12 fois la même question à son interlocuteur, le ministre de l’Intérieur Michael Howard ("Avez-vous menacé de passer outre sa décision ?") en mai 1997, à propos d’une polémique impliquant le directeur de l’administration pénitentiaire.

Il fallait aussi préparer de façon minutieuse les interviews, étudier les sujets, et poser les questions sans devenir ni avocat ni maître d’école…

L’impartialité de la couverture de la BBC des troubles en Irlande du Nord a suscité des conflits avec plusieurs gouvernements britanniques qui ont menacé de lui réduire ses sources de financements avant de lui interdire de donner la parole aux organisations interdites, une interdiction contournée par la BBC.

La redevance dans le viseur des conservateurs

Le gouvernement conservateur de Boris Johnson a accusé la BBC d’avoir couvert le Brexit avec un biais hostile à la sortie de l’Union européenne. Il lui reproche plus généralement d’être centrée sur les préoccupations des élites urbaines plutôt que des classes populaires. Des attaques reprises par les tabloïds, toujours prompts à s’en prendre à la BBC. Le gouvernement de Boris Johnson a gelé en janvier pour deux ans la redevance (159 livres, soit 181 euros par an) : un coup dur alors que l’inflation approche les 10% dans le pays. Il avait aussi évoqué sa suppression à terme, une menace controversée jusque dans les rangs conservateurs.

Sous pression budgétaire, le groupe a annoncé en mai un plan visant à faire 500 millions de livres d’économies par an (586 millions d’euros). Environ 1000 emplois (sur un total d’environ 22.000 employés) sont supprimés ; des chaînes sont fusionnées et d’autres passent exclusivement en ligne.

Ce contexte financier difficile s’accompagne d’un exode du public vers les plateformes, en particulier des jeunes, ce qui questionne encore plus le sens de la redevance.

"Fierté"

Mais de nouveaux formats ont émergé, avec succès. Le journaliste Ros Atkins est devenu l’un des visages de l’innovation dans le groupe, avec ses "explainers": des vidéos qui en quelques minutes font le tour d’un sujet d’actualité chaude avec analyse, fact-checking, contexte. Elles sont diffusées sur les réseaux sociaux, atteignant des millions de vues dans le monde, sur le site de la BBC et à la télévision.

"Des millions de personnes continuent de suivre l’actualité sur la BBC. Mais des millions d’autres s’informent sur Twitter, Instagram, TikTok", explique James Stirling. C’est notamment à ces dernières qu’il s’adresse. "Notre audience montre que ce type de journalisme a un public".

Le présentateur star de "Today", Nick Robinson, s’interroge sur l’avenir de la BBC. "Si la génération de mes enfants arrive à la conclusion qu’ils n’ont pas besoin de la BBC, qu’ils peuvent avoir tout ce qu’ils veulent sur YouTube, Sky, Netflix, alors nous sommes fichus", dit-il dans The Telegraph. "Mais nous méritons d’être fichus si nous n’arrivons pas à prouver notre valeur ajoutée aux gens", conclut-il.

Inscrivez-vous aux newsletters de la RTBF

Info, sport, émissions, cinéma...Découvrez l'offre complète des newsletters de nos thématiques et restez informés de nos contenus

Sur le même sujet

Articles recommandés pour vous