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Comment les femmes indigènes se mobilisent pour sauver l’Amazonie

Txai Surui à la COP26.

© Belga

09 juil. 2022 à 09:10Temps de lecture6 min
Par Esmeralda de Belgique, une chronique pour Les Grenades

Depuis ces dernières années, elles sont de plus en plus présentes sur le terrain, dans les manifestations et dans les médias. Les femmes indigènes de l’Amazonie mènent le combat pour protéger leurs droits, leur culture, leurs terres et la biodiversité.

Au Brésil, en Colombie, en Équateur, au Pérou, dans chacun des neuf pays sur lesquels s’étend la forêt amazonienne. "Aujourd’hui nous résistons afin de survivre", a déclaré Maria Eva Canoé de l’État de Rondonia au Brésil. Nous luttons également, comme femmes, pour la reconnaissance et le droit d’avoir notre place et notre espace.

Les femmes, et particulièrement les femmes indigènes, sont en effet affectées de manière disproportionnée par la crise climatique et par l’accaparement des terres par les compagnies minières et forestières.

Beaucoup d’entre elles associent l’exploitation sauvage des ressources naturelles à la violence qui leur est faite. "On défigure et désacralise la 'Mère Terre' comme on attaque notre corps", affirme Nina Gualinga de la communauté Sarayaku en Équateur.

Une image forte qui reflète une réalité. Lorsque des compagnies minières pénètrent dans les territoires indigènes, on constate une augmentation de la violence contre les femmes.

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Les communautés indigènes ont une vision du monde qui n’envisage pas de hiérarchie entre les êtres humains et la Nature. La Terre Mère, Pachamama, symbole de fertilité, est une entité féminine. "En Amérique latine, de nombreuses militantes revendiquent 'notre corps' comme premier terrain de lutte à dépatriarcaliser et à décoloniser. Les autochtones du Guatemala et de Bolivie insistent sur la nécessité de défendre simultanément le 'Territoire-terre' et le 'Territoire-corps'", analyse le sociologue Jules Falquet.

Puyr Tembé, une militante brésilienne de l’État de Para explique quant à elle : "La Terre est féminine, son nom est féminin. Pour nous, la terre est une femme, une mère. Nous en prenons soin, nous la protégeons et elle nous protège."

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Quand les femmes montent au créneau

Pour ce faire, les femmes sont montées au créneau. Elles ont bousculé le patriarcat et les traditions afin de trouver leur place. Non sans difficulté parfois. "Nous avons ressenti que certains membres de nos communautés n’appréciaient guère que les femmes prétendent à un rôle de premier plan", raconte Puyr Tembé. "Mais nous avons entamé le dialogue avec respect et transparence pour expliquer notre objectif et contrer toute jalousie. Nous ne voulons pas nous substituer aux hommes, aux caciques, aux guerriers. Mais bien avancer à leurs côtés. Nous devons tous être unis pour la défense de nos droits."

Parmi les actions préconisées par les femmes autochtones du Brésil, figure celle de proposer plusieurs candidates aux élections présidentielles et législatives. Leur seule députée au Congrès National, Joenia Wapichana, n’est, dans toute l’Histoire du Brésil, que la deuxième représentante indigène, plus de trente ans après Mario Juruna.

"On nous demande sans cesse si nous sommes prêtes à assumer une fonction publique”, remarque Celia Xakriaba, éducatrice et activiste dans le nord de l’état de Minas Gerais. Bien sûr que nous sommes prêtes parce que nos mains ne sont pas salies par le sang et la boue des entreprises minières et parce que la première personne que le gouvernement de Jair Bolsonaro a attaquée était une femme. Et cette femme est la Terre. Notre candidature est pour la Terre Mère.

Au Brésil, une déforestation record

Une terre qui en a bien besoin. Depuis le début de l’année, le taux de déforestation au Brésil a atteint un nouveau record : 3750 km2 sont partis en fumée. Certaines parties de la forêt émettent à présent plus de CO2 qu’elles n’en absorbent. Les envahissements des territoires indigènes par les fermiers, orpailleurs et bûcherons se multiplient causant la destruction des écosystèmes et menaçant les communautés.

Il y a quelques mois, des chercheurs d’or ont tiré des coups de feu sur les Yanomani depuis leur canot à moteur sur le fleuve. En juin, la police militaire a violemment expulsé des membres de la communauté Guarani Kaiowa, causant la mort d’un homme et en blessant plusieurs. Selon de nombreux observateurs, le Brésil est en train de vivre la période la plus dangereuse depuis la fin de la dictature en 1980.

La première personne que le gouvernement de Jair Bolsonaro a attaquée était une femme. Et cette femme est la Terre.

"Nous sommes vraiment en état de guerre", affirme la jeune Txai Surui, de l’État de Rondonia. Son discours d’ouverture à la COP26 à Glasgow en novembre dernier avait fait sensation. Depuis, elle a reçu des menaces de mort mais elle est aussi déterminée que les autres militantes à poursuivre la lutte pour la démarcation des terres indigènes, un droit inscrit dans la Constitution de 1988 mais dont le processus n’a toujours pas été achevé.

Le président brésilien Jair Bolsonaro, qui a placé la démarcation sous la tutelle du ministère de l’Agriculture, n’a jamais caché son peu d’intérêt pour les Peuples Premiers, ni son soutien aux puissants groupes de l’agrobusiness qui, selon son parti, sont les piliers de l’économie brésilienne et qui rêvent de ronger un peu plus la forêt amazonienne.

"Nous sommes dépeints comme des ennemis du développement et de la modernité", précise Puyr Tembé. "C’est faux. Nous voulons que le Brésil soit un des premiers pays du monde. Il le peut. Nous avons l’Amazonie et beaucoup de richesses que d’autres pays ne possèdent pas. Mais nous souhaitons que ce programme de développement respecte la Nature et l’environnement. Nous voulons aussi être consultés au sujet des décisions à prendre et nous sommes prêts à aider à la construction de ce développement durable. Nous, les indigènes, apportons une contribution importante au pays en payant des taxes bien sûr mais surtout en protégeant la biodiversité pour nos concitoyens et pour tous les habitants de la planète."

Pour nous, la terre est une femme, une mère. Nous en prenons soin, nous la protégeons et elle nous protège.

Déconstruire les concepts qui causent les violences

Pour Vanda Witoto, éducatrice, infirmière et militante de la région de Manaus, la solution aux problèmes de discrimination auxquels les autochtones font face réside dans l’éducation. Selon elle, l’enseignement perpétue les mythes et stéréotypes de la colonisation. "Les manuels d’Histoire racontent qu’à l’arrivée des colons portugais, les Indiens vivaient nus, assis près d’un feu où ils cuisaient du poisson. Aujourd’hui, les gens ont encore cette vision des indigènes : des sauvages, paresseux, inférieurs. Ils ne savent pas que certains d’entre nous ont accédé à des postes scientifiques et qu’en fait nous pouvons contribuer de manière significative à créer une société plus juste et durable. Il faut déconstruire les concepts qui causent tant de préjudices et de violence. Il faut enseigner notre histoire, nos coutumes et nos langues avec fierté – il existe 270 idiomes indigènes – et créer des échanges entre la culture des indigènes et des non-indigènes, ces deux mondes différents qui vivent en parallèle et qui peuvent se compléter."

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Les femmes de l’Amazonie se mobilisent. "Nous revendiquons le droit à la vie, et ce droit est de défendre notre territoire, déclare Puyr Tembé. Le territoire des peuples autochtones est très important, c’est là que nous assurons la continuité et le suivi du droit à la vie."

Les femmes en appellent à la solidarité internationale car leur combat dépasse les frontières de l’Amazonie. Il nous concerne tous et toutes. Il en va du futur de tous·tes les habitant·es de la planète Terre.


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