Comment l’UCLouvain aurait tenté de dissimuler des comportements sexistes

Témoignages : Dénoncer l'omerta sur les violences sexistes à l'UCLouvain

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11 mars 2022 à 18:33 - mise à jour 14 mars 2022 à 10:37Temps de lecture4 min
Par Martin Bilterijs, Philippe Carlot

Depuis plusieurs semaines, une vague de dénonciations déferle sur les universités flamandes et francophones : des faits rapportés de comportements sexistes ou de harcèlement sexuel, parfois entre étudiants, mais aussi commis par des professeurs sur des étudiantes. Le climatologue Jean-Pascal Van Ypersele avait d’ailleurs dénoncé des abus de collègues et l’inertie de l’UCLouvain.

Aujourd’hui, nous avons recueilli le témoignage de deux femmes qui brisent le silence : l’une a été victime d’un professeur, l’autre a décidé de nous parler à visage découvert de ce qu’elle considère être un système d’omerta sur les violences sexistes et sexuelles au sein de l’UCLouvain. Pendant longtemps, elle a voulu dénoncer les attouchements et attentats à la pudeur perpétrés par son collègue professeur sur des étudiantes, mais elle n’a pu que constater l’inertie de sa hiérarchie.

Notre premier témoin souhaite rester anonyme. En 2014, à 26 ans, cette jeune femme est étudiante dans une école d’agrégation de l’Université Catholique de Louvain. Aujourd’hui, elle a décidé de nous relater les comportements punissables d’un professeur dont elle a été victime.

Il a mis sa main dans le bas de mon dos et a commencé à me caresser.

Les faits se déroulent à la rentrée de septembre, lors d’une évaluation individuelle. "Quand je suis rentrée dans cette pièce, lui, arrive. Je le regarde. Là il vient, et en fait, il met sa main et commence vraiment à me toucher dans le bas du dos, à me caresser, on va dire ça comme ça. Moi je suis extrêmement surprise, j’ai franchement eu un peu peur. En fait, je ne m’y attendais pas, je suis restée très statique. J’étais tellement choquée que je n’ai pas réagi", détaille la jeune femme qui se rend très vite compte qu’elle n’est pas la seule du groupe à subir de tels actes.

Avec une condisciple, elles décident alors d’en parler à un professeur et au doyen de la faculté. Voici ce qui se passe : "Le séminaire venait de commencer, c’est au premier séminaire qu’il a fait ça. Donc nous avions encore un cours. Alors, l’idée a été : "Allez-y quand même, faites profil bas le temps qu’on trouve une solution."

L’université, dans un premier temps, ne semble pas prendre la mesure. Mais notre témoin et une autre étudiante déposent plainte, plainte que nous avons pu consulter.

Le procès-verbal qui qualifie les actes d’attentat à la pudeur
Le procès-verbal qui qualifie les actes d’attentat à la pudeur RTBF

C’est alors que le professeur incriminé quitte ses fonctions à l’UCLouvain. Selon la direction, à l’époque, l’homme préfère démissionner lorsque son licenciement pour faute grave lui est signifié. A l’époque aucun détail n’est communiqué aux étudiants.

Contacté par nos soins, l’ex-professeur mis en cause nie les faits, même s’il assume, de façon étonnante, être un peu tactile. "Si je reconnais être un peu tactile, je n’ai pas compris la perception qui a été faite de ces gestes", nous a-t-il précisé.

Ma conscience est plus importante que ma carrière

Cette affaire, une autre professeure que nous avons rencontrée la connaît bien, et depuis longtemps. Dès 2005, soit 10 ans auparavant, plusieurs étudiantes se confient à Annick Detry concernant les gestes inappropriés de son collègue. Elle prévient sa hiérarchie, espère une enquête interne. Mais rien ne bouge.

Aujourd’hui, elle décide de nous parler à visage découvert. Objectif : dénoncer l’omerta sur les violences sexistes à l’UCL, qui, selon elle, ne craindrait qu’une chose, le scandale.

Annick Detry est une ancienne professeure, désormais conseillère pédagogique à l’UCLouvain
Annick Detry est une ancienne professeure, désormais conseillère pédagogique à l’UCLouvain RTBF

"Un des mots-clés, c’est la peur, on joue sur la peur. Mais j’ai toujours trouvé que l’université faisait un très mauvais calcul, parce que quant au fait de craindre le scandale, ils feraient mieux de voir le long terme plutôt que le court terme. S’ils avaient dénoncé des faits de ce type-là, ils n’en seraient pas où ils en sont actuellement. Le scandale, ce n’est pas de dénoncer un professeur qui a des gestes déplacés et des attentats à la pudeur sur des étudiantes ; le scandale, c’est de le cacher. D’ailleurs, je suis sûr qu’il y a des gens qui se demandent pourquoi je prends la parole aujourd’hui : moi je m’en moque, ma conscience est plus importante que ma carrière. Ce n’est pas le cas de tout le monde", nous explique Mme Detry.

Preuve supplémentaire de cette culture du secret, en 2014, alors que les deux plaintes sont déposées à la police contre son collègue, Annick Detry doit être auditionnée par les enquêteurs en tant que témoin. C’est alors qu’elle reçoit un mail de la juriste de l’UCLouvain, qui la convoque pour se "préparer" à son audition. Il y est spécifié ceci : "Il me semble important que nous nous voyions avant pour que je voie avec vous ce qui peut/doit ou ne doit pas être dit lors de cette rencontre."

Le mail qui convoque Annick Detry chez la juriste de l’UCLouvain à l’époque des faits.
Le mail qui convoque Annick Detry chez la juriste de l’UCLouvain à l’époque des faits. RTBF

Annick Detry se rend à l’entrevue, et là, stupeur : elle apprend que l’Université a signé une clause de confidentialité. Interdiction de parler.

"J’ai dit que, moi, je n’avais pas rien signé, surtout pas une clause de confidentialité, que je dirais la vérité, toute la vérité devant les inspecteurs de police. À ce moment-là, le ton de mon interlocutrice a changé : on m’a fait comprendre que ça risquait de mal se terminer pour moi. Pas des menaces claires, mais des menaces voilées. En tout cas, que ça allait mal se passer pour moi."

Didier Lambert est l’actuel Vice-recteur à la Politique du personnel ; il était Vice-recteur aux Affaires étudiantes au moment des faits.
Didier Lambert est l’actuel Vice-recteur à la Politique du personnel ; il était Vice-recteur aux Affaires étudiantes au moment des faits. © Tous droits réservés

Aujourd’hui, la direction de l’Université nie ces accusations d’intimations et parle de "formulations malheureuses". Concernant cette clause de confidentialité, l’UCLouvain fait cependant son mea culpa comme nous le confirme Didier Lambert, le vice-recteur aux Affaires du personnel : "Il se fait que ce professeur a démissionné et n’a pas attendu son licenciement pour faute grave et, en effet, une clause de confidentialité a été signée à cette époque." Une attitude à l’encontre des déclarations de transparences promises dernièrement ? "Je n’étais pas en fonction comme Vice-recteur à la Politique du personnel à l’époque, mais je ne referais plus une telle clause aujourd’hui", avoue M. Lambert.

Une attitude à tout le moins maladroite au moment des faits, que reconnaît l’UCLouvain. Aujourd’hui, ce qui s’apparente à un silence organisé ne passerait sans doute plus.

L’affaire judiciaire a, elle, été classée sans suite par le parquet de Nivelles.

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