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Condamnations pour le meurtre de deux experts de l’ONU en RDC : "Le travail n’a pas été fait, il faut enquêter au plus haut niveau de l’Etat"

Une rue du quartier 3Z, où des affrontements entre la milice Kamuina Nsapu et les forces de sécurité ont eu lieu, à Tshikapa, en République démocratique du Congo, le 28 juillet 2017.

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31 janv. 2022 à 12:52 - mise à jour 31 janv. 2022 à 13:23Temps de lecture5 min
Par Ghizlane Kounda

"Ce procès n’a pas rendu justice aux victimes", estime une source proche du dossier qui veut rester anonyme. Le verdict est tombé samedi, dans le procès du meurtre en 2017 des deux experts des Nations unies au Kasaï, en République démocratique du Congo.

La cour militaire de Kananga a prononcé 49 condamnations à mort, commuées en condamnation à perpétuité, essentiellement contre d’anciens miliciens de la secte Kamuina Nsapu. 10 ans de prison pour le colonel Jean de Dieu Mambweni et deux acquittements.

Le colonel Jean de Dieu Mambweni était accusé de "terrorisme, association de malfaiteurs et crime de guerre". La cour n’a pas retenu ces accusations. Il a été condamné pour "violation des consignes et non-assistance à personne en danger". "Le colonel Jean de Dieu Mambweni a combattu les miliciens Kamuina Nsapu. Il y a un sérieux doute que quelqu’un qui a combattu les miliciens ait en même temps collaboré avec eux. Sa faute, c’est d’avoir reçu les experts des Nations Unies dans son bureau à l’insu de sa hiérarchie", a déclaré la cour militaire de Kananga.

Parmi les deux détenus qui ont été acquittés et ont retrouvé la liberté, figure le journaliste Raphaël Trudon Kapuku Kamuzadi. La cour a estimé que les infractions mises à sa charge n’étaient pas établies.

"Ce procès n’a pas inclus les auteurs du crime", avance la source anonyme et dont l’avis est partagé par de nombreux observateurs, "et n’a pas répondu à toutes les questions sur ce double assassinat".

Rappel des faits

Nous sommes en 2017. Les deux experts de l’ONU, l’américain Michael Sharp et la suédoise Zaida Catalan, ont été envoyés au Kasaï pour enquêter sur des fosses communes liées au conflit armé qui avait éclaté dans la région après la mort du chef coutumier Kamuina Nsapu, tué le 12 août 2016 par les forces de sécurité. Ce conflit opposant les milices Kamuina Nsapu à l’armée congolaise a fait 3400 morts et des dizaines de milliers de déplacés entre septembre 2016 et mi-2017.

Disparus le 12 mars 2017, leurs corps ont été retrouvés dans un village deux semaines après, le 28 mars 2017. La jeune femme avait été décapitée.

En juin 2017, un rapport remis au Conseil de sécurité de l’ONU estimait que ce double meurtre était un "guet-apens prémédité" et n’excluait pas l’implication de membres de la sécurité d’État.

La version officielle, sous le gouvernement Joseph Kabila, affirmait que les deux experts onusiens avaient été exécutés le 12 mars 2017 par des miliciens Kamuina Nsapu. Comble de l’horreur, les autorités congolaises n’avaient pas hésité à montrer à la presse une vidéo d’environ deux minutes, montrant le crime commis par des hommes armés. Et cela, dans le but apparent d’écarter les soupçons qui pèsent sur Kinshasa dans cette affaire.

La suédoise Zaida Catalan a été envoyée au Kasaï avec l’américain Michael Sharp, pour enquêter sur des fosses communes liées au conflit armé qui a opposé les milices Kamuina Nsapu à l’armée congolaise (2016-2017).
La suédoise Zaida Catalan a été envoyée au Kasaï avec l’américain Michael Sharp, pour enquêter sur des fosses communes liées au conflit armé qui a opposé les milices Kamuina Nsapu à l’armée congolaise (2016-2017). SCANPIX

Qui sont les commanditaires ?

Pour Nicolas Mbiya Kabeya, militant de la Lucha (La lutte pour le changement), ce procès n’est qu’un premier pas dans la quête de vérité sur la mort des deux experts de l’ONU ainsi que la disparition de leur interprète et chauffeur congolais. "Ce procès n’a montré que la partie visible de l’iceberg. Il reste encore beaucoup de questions sans réponses", insiste-t-il.

"Selon nous, Jean de Dieu Mambweni savait que ces experts allaient être exécutés. D’où a-t-il reçu ces informations ? Qui sont les commanditaires ? Qui a communiqué les informations aux agents étatiques qu’ils devaient demander aux miliciens de repérer les experts et leurs accompagnateurs en vue de les tuer ? Pourquoi n’a-t-il pas pu les sauver ? Qui lui a donné l’ordre de ne rien dire et de ne pas intervenir ? Pourquoi a-t-il obtempéré ?", enchaîne le militant de La Lucha.

Durant le procès, il a été avancé que les miliciens Kamuina Nsapu avaient tué les experts pour se venger de l’ONU, à qui ils reprochaient de ne pas avoir empêché l’armée de les attaquer. Mais les débats n’ont pas permis d’identifier d’éventuels commanditaires.

"En réalité, le travail n’a pas été fait pour répondre à ces questions", lance Nicolas Mbiya Kabeya. "Il faut remonter dans la chaîne de commandement, sous le gouvernement de l’époque. Quelle est l’implication des autorités politiques, de l’appareil sécuritaire, des membres du gouvernement ? Il s’agit d’enquêter au plus haut niveau de l’Etat".

De fait, certains dénoncent une volonté de ne pointer qu’une responsabilité locale de ce double assassinat, et y voient un crime d’Etat.

Un procès peu crédible

Dès le départ, ce procès a été très critiqué. L’un des porte-parole du secrétaire général des Nations unies avait mis en doute la crédibilité de la procédure car la plupart des prévenus présentés devant le tribunal n’avaient rien à voir avec le meurtre. Plusieurs responsables sécuritaires cités n’ont jamais été convoqués. Parmi les condamnés à mort – des anciens membres de la milice – un certain nombre ont été condamnés par contumace, soit parce qu’ils n’ont jamais été appréhendés, soit parce qu’ils se sont évadés après leur arrestation.

Jusqu’au bout, la crédibilité de ce procès a été mise à mal. Lors du verdict, une bonne partie de l’audience s’est déroulée dans l’obscurité. C’est à l’aide de la lumière d’un téléphone portable que le président a lu les 146 pages de l’arrêt…

L’américain Michael Sharp a été envoyé au Kasaï avec la suédoise Zaida Catalan, pour enquêter sur des fosses communes liées au conflit armé qui a opposé les milices Kamuina Nsapu à l’armée congolaise (2016-2017).
L’américain Michael Sharp a été envoyé au Kasaï avec la suédoise Zaida Catalan, pour enquêter sur des fosses communes liées au conflit armé qui a opposé les milices Kamuina Nsapu à l’armée congolaise (2016-2017). © Tous droits réservés

Il y a eu manipulation politique pour déstabiliser la région en vue d’obtenir le report des élections

Les miliciens Kamuina Nsapu avaient mis à feu et à sang plusieurs villages de la région, en particulier ceux de Mayi Munene et Lusuku. Exécutions sommaires par décapitation, pillage et habitations incendiées.

En novembre dernier, Tshimputu Mandefu, chef de village et chef de milice a été reconnu coupable de crimes de guerre par meurtre et participation à un mouvement insurrectionnel. Son épouse, Annie Ntumba, gardienne des fétiches des miliciens, a été jugée coupable du seul chef de participation à un mouvement insurrectionnel. C’était une première. D’autres affaires sont en cours.

Mais des soupçons continuent de peser sur l’origine de ce conflit meurtrier, déclenché par la mort du chef coutumier Kamuina Nsapu. "Selon nous, il y a eu manipulation politique pour déstabiliser la région en vue d’obtenir le report des élections", accuse Nicolas Mbiya Kabeya. "Des miliciens ont collaboré avec les autorités politiques et sécuritaires. Certains disaient : ‘on combat pour retarder les élections et empêcher Kabila de quitter le pouvoir’. Des fausses informations circulaient. D’autres réclamaient le départ de Kabila. Beaucoup ont été tués par les forces de l’ordre. D’autres ont été relâchés. Nous voulons savoir qui, dans l’appareil étatique, a participé à cette manipulation".

"Il faut rendre justice à toutes les victimes du conflit", ajoute le militant de la Lucha. "Les forces de l’ordre ont riposté de manière disproportionnée. Il y a eu des exécutions sommaires, des viols. Beaucoup de violations des droits humains ont été commises. Or ces militaires ont été libérés. Il n’y a pas eu de condamnation".

Les deux experts de l’ONU étaient justement venus au Kasaï pour enquêter sur les fosses communes liées au conflit armé. Des ordres ont probablement été donnés pour les empêcher d’aller au bout de leur enquête.

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