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Journal du classique

Conflit en Ukraine : Valery Gergiev à la Scala, sifflé, applaudi puis remercié ?

Valery Gergiev en 2020, aux côtés de l’Orchestre Philharmonique de Vienne
24 févr. 2022 à 15:24Temps de lecture2 min
Par Nicolas Blanmont depuis La Scala de Milan

Impossible de faire abstraction des événements qui bouleversent l’Europe, même à l’opéra. Mercredi soir, alors que Vladimir Poutine n’avait pas encore annoncé l’invasion de l’Ukraine, Valery Gergiev faisait son retour à la Scala de Milan pour diriger une nouvelle production de La dame de Pique. On sait que le chef russe apporte, de longue date, un soutien inconditionnel au maître du Kremlin. Certains les disent même amis, sans qu’on puisse vraiment le vérifier d’ici : mais en 2014 en tout cas, Gergiev avait défendu et justifié les premières attaques de la Russie en Ukraine.

C’est sans doute ce qui explique que, dans un contexte qui n’avait pas encore atteint le degré de gravité actuel, on entendit plusieurs spectateurs mêler sifflets et huées aux traditionnels applaudissements qui saluaient l’arrivée dans la fosse de Gergiev. Mais près de quatre heures plus tard, à l’issue du spectacle, toutes les voix dissonantes s’étaient tues : sa direction musicale du chef-d’œuvre de Tchaïkovski fut un modèle d’équilibre des pupitres, de couleurs des timbres, d’influx dramatique et tout simplement de beauté. De quoi relancer sans doute l’éternel débat de la séparation – ou non – entre l’artiste et l’œuvre.

Musicalement, la soirée fut une réussite totale, avec un orchestre de la Scala en grande forme, des chœurs somptueux et une distribution de rêves : les différents rôles étaient tenus par des chanteurs venus de l’ex-URSS et le plus souvent spécialistes de leurs rôles, notamment pour les avoir déjà incarnés au Mariinski de Saint-Pétersbourg, théâtre fameux sur lequel Gergiev règne depuis plus longtemps encore que Poutine sur le Kremlin. Peu de grands noms connus à l’Ouest, si ce n’est la soprano lituanienne Asmik Grigorian qui prête sa voix splendide – d’une projection stupéfiante – et sa présence scénique bouleversante à Lisa. Excellents aussi, l’Hermann puissant et charismatique de Najmiddin Mavlyanov, ténor ouzbek aux allures de basse, l’impeccable Tomski de Roman Burdenko, la luxuriante Polina d’Elena Maximova et la Comtesse riche en nuances et pleine de jeunesse de Julia Gertseva (un rôle qu’on confie souvent à une chanteuse en fin de carrière vu l’âge du personnage).

Même si elle était sans doute encore trop audacieuse pour un public italien souvent conservateur, la lecture scénique de Matthias Hartmann est également un atout du spectacle. Dans un univers scénique entre modernité (les grands espaliers de néons horizontaux des premier et troisième actes) et tradition (le bal du deuxième acte, mais aussi les costumes), le metteur en scène allemand propose une version très cohérente, avec une direction précise des chœurs et une capacité à donner aux solistes des attitudes théâtralement crédibles tout en laissant toujours leur chant s’épanouir dans l’immense théâtre.

Jeudi, au lendemain de la première et quelques heures après l’entrée des troupes russes en Ukraine, on apprenait que le maire de Milan, en accord avec la direction de la Scala, avait publiquement demandé à Gergiev de désavouer cette invasion s’il voulait revenir diriger le spectacle. Gageons que la direction du théâtre doit déjà être en train de chercher un remplaçant pour les quatre prochaines représentations, prévues en mars…

Extraits de l’œuvre et compte rendu du spectacle à retrouver dans une soirée Opéra spéciale Scala de Milan sur Musiq3 le samedi 5 mars à 20h.

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