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Convoi "autoproclamé" de la liberté, pourquoi ce choix de mots dans nos journaux ?

Convoi "autoproclamé" de la liberté, pourquoi ce choix de mots dans nos journaux ?
20 févr. 2022 à 08:449 min
Par Martin Caulier, journaliste à la rédaction Info pour Inside

Il suffit de faire un tour sur notre site web ou d’avoir écouté les journaux parlés ou regardé le JT pour l’avoir remarqué. Ces derniers jours, nous avons beaucoup parlé du “convoi de la liberté”. Et nous ne sommes pas les seuls. Les autres médias de presse écrite et audiovisuelle ont également fait état de la manifestation à Bruxelles. Et pour en parler, chacun ses mots.

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"Convoi de la liberté" : chez plusieurs de nos confrères de la presse écrite on note l’usage des guillemets comme sur les sites de l’Avenir, du Soir de La Libre ou encore de Sudpresse. Ceci dit, sur ces mêmes sites, on note que certains articles utilisent ces guillemets et d’autres pas.

Convoi dit "de la liberté" : pour ce qui est de la presse audiovisuelle, un petit mot fait son apparition : "dit", qui remplace en quelque sorte les guillemets à l’oral. Un choix entendu sur RTL dans son JT du 14 février à 19 heures. Et aussi à la VRT. Tout comme à la RTBF, qui utilise aussi une autre formule : convoi autoproclamé "de la liberté".

Un choix, et un systématisme, qui ont fait réagir une auditrice, via notre service de médiation :

Ce côté systématique me laisse penser qu’il s’agit d’une consigne générale, dont le caractère péjoratif me paraît évident. Est-ce bien le rôle d’un média d’information de porter un jugement sur un mouvement, en dehors même des chroniques qui, elles, défendent clairement un point de vue ?

Parce que le choix des mots a son importance, on vous explique celui qui a été adopté par notre rédaction.

Revoir le sujet d’ouverture du JT de 13 heures du 14/02/2022:

Convois dit de la liberté : Bloqués par la police

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Nous ne pouvons pas, nous, dire que ce convoi est celui de la liberté

A la RTBF, il y a bien des consignes et elles sont claires. Sur le web, l’usage des guillemets est recommandé et à l’oral deux expressions peuvent être utilisées : le convoi dit "de la liberté” et le convoi auto-proclamé “de la liberté”. Cette consigne est venue du directeur de l’information Jean-Pierre Jacqmin. “Notre mission, notre droit et notre devoir c’est, par rapport à notre public, de dire quel est le point de vue, éventuellement de dire qui s’exprime lorsqu’on le sait et d’ainsi marquer notre distance”, explique-t-il. “Le mot liberté a un aspect extrêmement positif. Nous ne pouvons pas, nous, dire que ce convoi est celui de la liberté. Ils s’autoproclament, ils se disent être “le convoi de la liberté””. De la même manière, poursuit-il, “on n’aurait pas pu dire que le “convoi de la liberté” était un convoi de manifestants antivax puisque ce n’est pas vrai non plus. Derrière ce mouvement, il y avait aussi des exigences concernant les salaires, la baisse du prix de l’énergie. Il y avait aussi des gilets jaunes, etc.”.

Qui parle ?

Pour Jean-Pierre Jacqmin, la question à se poser est de savoir qui parle, qui s'exprime. Ici, ce sont les manifestants. Des manifestants qui se donnent un nom à eux-mêmes, à savoir “le convoi de la liberté”. Selon Jean-Pierre Jacqmin, c’est ce qui justifie l’emploi du terme “autoproclamé”. “La plupart du temps, nous avons des organisateurs. On peut dire : “le parti socialiste ou le mouvement réformateur appelle à une manifestation pour l’augmentation des salaires”. On sait d’où ça vient, qui s’exprime et quel est le point de vue”, précise-t-il. Ici, il s’agit de manifestants qui ont des revendications parfois similaires, parfois diverses. Ils se rallient autour d’un mouvement qu’ils appellent le “convoi de la liberté”. C’est la raison pour laquelle, selon Jean-Pierre Jacqmin, le terme autoproclamé est justifié.

Faut-il y voir un jugement de valeur de la part de la RTBF comme le demande l’auditrice qui nous a contacté ? Pour le directeur de l'Information, "ce n’est pas un jugement. Ce n’est pas dénigrant du tout". Pour le directeur de l’information à la RTBF, il s’agit plutôt ici de "marquer une distance et non pas un rejet. Ils se revendiquent comme étant "le convoi de la liberté", nous le disons également". Pour lui, il s’agit aussi de s’interroger : "S’agit-il véritablement de demandes de libertés supplémentaires ou de certaines libertés ?"


A lire aussi : Les Convois dits "de la liberté" moins liés aux revendications sanitaires qu'"aux conditions d’existence des personnes"


 

Derrière un nom, un discours

Nommer c’est prendre position”, explique quant à elle Laura Calabrese, à qui nous avons soumis ce choix de notre rédaction. Elle est professeure d’analyse de discours à l’ULB et présidente du centre de recherche en information et en communication (ReSIC).

Pour elle, le terme choisi par les manifestants relève bien d'une " auto-nomination", mais ce n'est pas l'auto-nomination en soi qui justifie de prendre une distance journalistique. C'est plutôt le type d'auto-nomination, le fait de renvoyer à un discours sous-jacent, plus ou moins neutre ou consensuel. "Le point de vue adopté dans cette dénomination est très clair. Le nom du mouvement comporte une argumentation qui s’inscrit dans un discours qu’on connaît très bien. C’est un discours selon lequel, les opposants aux mesures de restriction dues à la pandémie se trouvent du côté du bien. Le gouvernement restreint les libertés arbitrairement en faisant un usage abusif du pouvoir. Ce même discours comporte parfois des excès très grands comme le fait de comparer des gouvernements européens à des dictatures voire au nazisme”. Laura Calabrese précise cependant que ce n’est pas parce que des citoyens participent à ces manifestations qu’ils sont forcément en accord avec l’ensemble du discours.

Le nom du mouvement comporte une argumentation qui s’inscrit dans un discours

La particularité ici, selon elle, c'est que le terme “convoi de la liberté”, “est une dénomination qui est déjà argumentative. Donc réutiliser cette dénomination, c’est aussi prendre position. Lorsque la RTBF décide de ne pas reprendre ce terme, en tant qu’entreprise médiatique, elle défend sa ligne éditoriale. On ne peut pas prétendre, face à des dénominations polémiques, qu’une entreprise de service publique qui est censée représenter tous les points de vue, puisse être neutre. Le but d’une entreprise publique c’est de représenter les différentes voix, ce qu’ils ont fait. Ils ont donné la parole aux manifestants. Mais ils donnent la parole en encadrant le discours”. Autrement dit, la neutralité qui consisterait à ne pas prendre de distance par rapport à cette dénomination nous conduirait en fait à une prise de position, comme si la rédaction adhérait au discours sous-jacent, donc nous conduirait à une non-neutralité.

Laura Calabrese l'observe, “ce n’est pas la première fois que les journalistes le font. À l’époque de l’Etat islamique, certains médias ont utilisé le mot DAESH pour ne pas utiliser l’auto-nomination " d’Etat Islamique ". C’était aussi une dénomination argumentative”. 

A l'époque, la RTBF s'était également positionné sur le terme "Etat Islamique" et avait plutôt choisi de parler de groupe terroriste- Etat Islamique". A l'époque, Jean-Pierre Jacqmin justifiait ce choix par le fait qu'il "n’existe pas en effet d’Etat a proprement parler ; il convient aussi d’éviter la confusion avec tout état qui se revendique de l’islam et nous nous trouvons face à une opération de terrorisme menée par un groupe, même s’il est très important".   

Par contre, la RTBF et les autres médias n'ont pas parlé d'un mouvement "autoproclamé" des Gilets jaunes. Pour la professeure, c'est une question qui ne se posait pas aux médias de la même façon car ce terme est descriptif, il n'est pas en soi argumentatif - le fait de l'utiliser n'avait pas la même implication pour les journalistes qui n'ont donc pas été amenés à se poser les mêmes questions.

Ce n’est pas aux médias d’être d’accord avec les gens. C’est aux gens de trouver leur média

Plus encore, selon Laura Calabrese, il existe une certaine confusion dans l’esprit d’une partie du public par rapport à la notion de ligne éditoriale. “On vit une époque où les gens ont perdu la notion de ligne éditoriale. Une époque où on a l’impression que le média doit plaire à tout le monde. En fait non. Tout média a un public. Cela ne veut pas dire qu’on ne peut pas lire plusieurs médias pour être mieux informé. Ce qu’on demande aux médias, c’est de prendre position et d’être d’accord avec moi. Cela, à une époque où les gens demandent de l’information sur mesure. Et ils l’ont : ils sont habitués à s’informer sur les réseaux sociaux, dans leur bulle de filtre. Ce n’est pas aux médias d’être d’accord avec les gens. C’est aux gens de trouver leur média”.

Notre rédaction a elle aussi sa ligne éditoriale, comme l'explique Jean-Pierre Jacqmin, le directeur de l’information. "Nous ne sommes pas des relais d’informations. Nous sélectionnons des informations et nous décidons de les diffuser parce qu’elles sont d’intérêt général et d’intérêt public". Voilà pour les grandes lignes, sur Inside, nous cherchons justement à expliciter régulièrement des choix éditoriaux précis, comme celui-ci sur le choix des mots, pour permettre à chacun d'en être informés et de se faire son opinion.


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Une distance à deux vitesses ?

Voilà pour les choix posés pour désigner le "convoi des libertés" mais alors, pourquoi ne pas l’avoir fait dans d’autres cas ? C’est aussi la question que nous adresse l’auditrice qui nous a contactés. "On peut se demander si au prochain rassemblement contre le droit à l’avortement, la RTBF parlera aussi systématiquement d’une manifestation " autoproclamée pro-vie "". Et elle poursuit avec d’autres exemples, comme celui-ci :

Ne devrait-on pas parler, dans le même esprit, du "parti auto-proclamé socialiste" (après tout, son socialisme est parfois contesté)?

Pour Laura Calabrese, dans ce cas-ci, l’encadrement des termes "socialiste" ou "écolo" n’est pas nécessaire. "Ces dénominations ne sont pas polémiques actuellement", estime-t-elle. "En ce moment, il y a un clivage très fort entre ceux qui pensent que le bien commun doit primer et ceux qui pensent que les droits individuels doivent primer. Et cette dénomination du "convoi des libertés" est porteuse de ce clivage. Par contre, le terme "socialiste" n’est, à ce moment de l’histoire, pas porteur de clivage. Il y a des dénominations qui sont consensuelles et il y en a d’autres qui portent des clivages très forts".

Et dans le cas d'une manifestation "pro-vie", la RTBF fait alors le choix de parler de manifestants contre l'avortement. 

Autre cas de figure, celui des manifestations "Ensemble pour la liberté" qui se sont tenues à plusieurs reprises dans les rues de la capitale et pour lesquelles nous n’avons pas utilisé le terme "autoproclamé". "Là il y avait des revendications claires contre le pass sanitaire et donc dans ce cas-ci, on n’a pas vraiment dit la manifestation pour les libertés mais plutôt une manifestation contre les mesures sanitaires", explique Jean-Pierre Jacqmin. A noter que les deux dénominations ont coexisté. Dans le cas du "convoi de la liberté", les revendications semblaient recouvrir un champ plus large que celui des mesures sanitaires (en France en particulier), ce qui rendait moins approprié de le désigner éventuellement comme un "convoi contre les mesures sanitaires".

Et au Canada ?

Voilà pour la manière de faire à la RTBF mais qu’en est-il de l’autre côté de l’Atlantique? Au Canada et plus précisément à Ottawa, là où les manifestants du “convoi de la liberté” ont occupé pendant plusieurs jours le centre de la ville, comment désigne-t-on ce mouvement ?

Nous avons eu des consignes assez strictes et assez rapidement”, explique Fiona Collienne. Elle est journaliste indépendante pour le média public Radio-Canada à Ottawa. Elle réalise aussi des reportages pour la RTBF. “On n’utilise pratiquement jamais dans nos textes le terme “convoi de la liberté”. On reste assez neutre dans les termes qu’on utilise. On parle plutôt de convoi de camionneurs, de manifestants. Si on utilise le terme “convoi de la liberté”, on l’encadre. On le met dans leurs mots mais jamais en le nommant nous-même “convoi de la liberté” ou convoi autoproclamé “de la liberté””. 

En Europe, on ne se prive pas d’utiliser le terme “convoi de la liberté''. Alors qu’ici, on prend peut-être plus de pincettes

Le choix de la rédaction de Radio-Canada est donc d’utiliser les termes les plus neutres possibles à savoir : manifestants, camionneurs, … Pour Fiona Collienne, il existe d’ailleurs une différence dans la manière dont les médias désignent le mouvement au Canada et en Europe. “C’est intéressant de voir que le traitement médiatique qui est fait en Europe du mouvement. En Europe, on ne se prive pas d’utiliser le terme “convoi de la liberté''. J’ai l’impression que plus on en est loin, plus on utilise ce terme. Alors qu’ici, on prend peut-être plus de pincettes”. Une prudence qu’elle associe au fait que le mouvement est plus récent en Europe et que les médias sont donc dans les premiers moments de la couverture du phénomène. Par conséquent, les médias européens sont aussi aux prémices de leur réflexion sur les termes à employer.

►►► Cet article n’est pas un article d’info comme les autres… Sur la page INSIDE de la rédaction, les journalistes de l’info quotidienne prennent la plume – et un peu de recul – pour dévoiler les coulisses du métier, répondre à vos questions et réfléchir, avec vous, à leurs pratiques. Plus d’information : là. Et pour vos questions sur notre traitement de l’info : c’est ici.

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