Ecologie

COP27 : "L’éco-anxiété, moteur du changement" (Alice Desbiolles, médecin)

COP27 : "L’éco-anxiété, moteur du changement" (Alice Desbiolles, médecin)

© Photographie Courtesy of Alice Desbiolles

07 nov. 2022 à 13:30Temps de lecture4 min
Par RTBF avec AFP

Face aux effets du dérèglement climatique et environnemental, un sentiment se fait ressentir, celui de l’éco-anxiété. Il peut se caractériser par de l’inquiétude, de la colère, de l’impuissance ou encore de la nostalgie. Pourtant, selon le médecin de santé publique Alice Desbiolles, l’éco-anxiété serait salvatrice pour l’espèce humaine et la santé planétaire.

L’année 2022 est rythmée par des températures anormalement élevées. Entre un mois d'octobre historiquement doux et un été marqué par des incendies, le changement climatique s’est installé dans l’actualité. Autant de raisons de ressentir de l’éco-anxiété. Pour autant, est-ce un sentiment négatif ?

L’autrice du livre "L'éco-anxiété : Vivre sereinement dans un monde abîmé" publié en 2020 (Fayard) estime que cette prise de conscience permet de s’adapter, de chercher et de trouver des solutions.

Qui souffre d’éco-anxiété ? Est-elle propre à la jeune génération ? 

Il y a un focus médiatique sur une certaine génération. Pourtant, ce que j’ai pu observer, de manière purement empirique, c'est que l’éco-anxiété traverse toutes les couches de la société, au-delà des professions et de l’âge. Ce sont des enjeux qui nous concernent toutes et tous donc tout le monde peut se sentir concerné.

Bien sûr, en cas de préoccupations immédiates en termes économiques ou de violence au quotidien, il est plus difficile, et c’est légitime, de s’inquiéter des problèmes environnementaux. 

L’éco-anxiété est-elle propre à notre époque ? 

Dès les années 1940, le forestier Aldo Leopold luttait pour la protection des espaces naturels. Dans les années 1950, la biologiste Rachel Carson alertait sur les effets des pesticides sur les populations d’oiseaux. En France, la romancière George Sand s’est battue pour protéger la forêt de Fontainebleau d’une exploitation forestière dès les années 1870. Interroger, voire s’indigner, de notre manière d’habiter le monde n’est pas nouveau.

Par rapport aux décennies précédentes, la nouveauté est que l’on pose un mot sur des maux. Nommer cet état d’âme permet de le penser, de faire de la recherche dessus et de comprendre ce que cela implique, tant au niveau individuel, collectif et politique. 

Quand j’ai commencé à m’intéresser à la question, il y a environ 6 ans, il n’y avait quasiment pas d’occurrence sur les moteurs de recherche. Aujourd’hui, le mot est entré dans le dictionnaire, au même titre qu’il est entré dans les mœurs dès que l’on parle du dérèglement climatique et environnemental. 

Chaque année étant plus chaude que la précédente, il s’agit d’un sujet de plus en plus présent dans les médias, dans nos cœurs et nos esprits

Est-ce que ce phénomène touche une majorité de la population ? 

On ne dispose pas vraiment de données de bonne qualité en population générale, mais selon le baromètre annuel de l’IRSN le dérèglement climatique est la première préoccupation des Français. Il y a fort à parier que cette préoccupation traduise, d’une certaine manière, une forme d’éco-anxiété.

Précisons qu’on ne naît pas éco-anxieux, on le devient. Et le seul moyen de la faire disparaître serait de faire disparaître ses causes. Ces dernières se trouvent dans les activités humaines destructrices et dans notre manière d’habiter le monde et de l’abîmer. 

Est-ce un sentiment négatif ? 

Au contraire, c’est un sentiment salvateur car je parle d’une éco-anxiété adaptative. Elle agit comme un déclencheur de la mise en mouvement des individus. Certains changent leur manière de consommer, s’engagent à l’échelle d’un quartier, d’une école, de leur mairie ou encore à l’échelle nationale en s’investissant dans des ONG ou par des actions de plaidoyer. L’éco-anxiété génère des "clusters de bonheur". Des gens réinventent leur quotidien, leurs lieux de vie, créent du lien, des amitiés, des rencontres. 

À partir du moment où l’on se met en mouvement, que l’on devient acteur de son avenir, c’est une façon de se réapproprier son destin environnemental. Toutes ces préoccupations découlent sur des démarches positives. Progressivement, le boulet se transforme en bouée. L’éco-anxiété, qui est une pensée profondément politique, permet de changer d’angle de vue pour changer d’angle de vie. Elle agit un peu comme une boussole qui peut guider et orienter les actions, les désirs et les aspirations. 

Est-ce qu’on peut être éco-anxieux,mais avoir un espoir dans l’avenir ? 

L’éco-anxiété traduit une lucidité, laquelle donne envie de créer des lieux d’utopie, de joie, de lien, de rencontre qui peuvent permettre de redonner confiance en un avenir perçu comme compromis. Plus que de l’espoir, l’éco-anxiété incarne un marqueur profond de notre vitalité et de notre intégrité. C'est une pensée éthique par rapport à la nature et à la part sauvage du monde. En ce sens, l’éco-anxiété adaptative est un état d’âme désirable.

Les conférences pour le climat peuvent-elles faire baisser l’éco-anxiété chez celles et ceux qui en souffrent ? 

Ces grandes messes sur le climat sont paradoxales. Je pense notamment à leur impact environnemental et climatique négatif alors qu’elles sont censées nous permettre d’amorcer des transitions écologiques et penser des modèles de société différents. Or force est de constater qu’elles sont loin d’être exemplaires au plan environnemental (avions pour s’y rendre, par exemple). In fine, ces événements sont à l'image de notre société : contradictoires

De plus, on sait qu’il faudrait se concentrer sur les solutions concrètes et opérationnelles tant dans l’urbanisme, la production alimentaire et agricole, l'isolation des bâtiments, les transports publics, pour atténuer les dérèglements climatiques et environnementaux mais aussi pour s’y adapter.

 

("L'Éco-anxiété. Vivre sereinement dans un monde abîmé" par le Dr Alice Desbiolles - Éditions Fayard - 2020)

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