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Coronavirus : dans la peau d’un immunodéprimé

black woman holding white KN95 face mask
24 févr. 2022 à 06:00Temps de lecture4 min
Par Johanne Montay

"Les personnes immunodéprimées" : combien de fois a-t-on entendu parler de ce groupe hétérogène, d’au moins 100.000 personnes censées être depuis belle lurette prioritaires en termes de protection contre le coronavirus ? Elles ont en effet été les premières, avec les personnes âgées, à bénéficier de doses de vaccins. Les premières aussi à bénéficier du booster, la 3e dose, et à voir une 4e dose également accessible. 

Mais aujourd’hui, parmi "les personnes immunodéprimées", il y a comme un sentiment d’abandon. Ou d’incompréhension, face à un paradoxe. Si elles sont prioritaires, pourquoi la Belgique ne met-elle pas à leur disposition l’ensemble des traitements qui pourraient réduire le risque d’atterrir en réanimation, si par malchance, elles étaient infectées ? Car la vaccination, pour elles, n’est pas une protection suffisante. Vous allez le voir avec ce témoignage.

Autoportrait d’un criminologue

Mettons un visage et un nom derrière "les personnes immunodéprimées" : c’est un homme de 49 ans qui ne parle jamais de lui, mais dont le champ de spécialité est la criminalité, et le terrorisme. Michaël Dantinne, criminologue, professeur à l’Université de Liège, pour la première fois, parle de sa maladie : une maladie auto immune (quand notre corps s’attaque à notre corps), associée aux IgG4. Dans cette maladie, des cellules du système immunitaire envahissent certains organes du corps, par exemple, le pancréas. Les organes touchés augmentent souvent de volume et prennent un aspect de pseudotumeurs. Il n’existe pas de traitement efficace et ciblé : Michaël Dantinne prend notamment de la cortisone et des immunosuppresseurs, afin de réduire le processus inflammatoire. Il fait partie du public "à haut risque", en -cas d’infection par le SARS-CoV-2.

4 fois vacciné

Et la vaccination ? Avec les immunosuppresseurs, les anticorps sont en chômage technique. Cpmme l’explique Michaël Dantinne, "les trois premières doses n’ont rien donné de significatif, vraisemblablement à cause des traitements immunosuppresseurs de fond que j’ai suivis depuis presque 6 ans ; la 4e dose a donné un meilleur résultat qui, je dirais, est un peu "moitié-moitié" c’est-à-dire qui ne permet pas d’envisager les choses avec une grande sérénité. De toute façon, l’immunité qu’on peut mesurer à travers les prélèvements sanguins, elle n’est pas extrêmement indicative du résultat".

Cette 4e dose, il l’a reçue grâce à son médecin, un peu avant que ne se mette en route l'organisation officielle pour les personnes immunodéprimées. Masque FFP2, un maximum d’activités professionnelles à distance, l’homme vit depuis 2 ans dans une extrême prudence. Code rouge en permanence dans sa tête, alors maintenant que le code jaune se profile, pour les Belges, une petite lumière, comme un gyrophare, s’allume : Que se passerait-il aujourd’hui, s’il était infecté ? N’y a-t-il pas des traitements efficaces pour prévenir le risque de courir à la catastrophe, si cela devait malgré tout arriver ? La réponse est oui.

La réponse est oui, mais…

Les traitements par voie orale, à destination des publics à risque, ne sont pas suffisamment voire pas du tout disponibles en Belgique : 10.000 doses de molnupiravir (Lagevrio, de Merck), ont été achetées. Dans un premier temps, une distribution contrôlée aura lieu dans les maisons de repos et de soins, avec collecte des données, et ensuite, en mars 2022, une étude clinique est prévue avec les médecins généralistes. A noter que cette molécule n’est pas la plus prometteuse du marché : la réduction relative du risque d’hospitalisation ou de décès a été réévaluée à la baisse à 30%.

Par contre, la Belgique ne dispose pas encore de Paxlovid (une association d’une molécule propre à Pfizer et de ritonavir, un antiviral utilisé contre le virus du sida) : or, il offre, d’après l’étude clinique, une réduction relative du risque d’hospitalisation ou de décès de 88%. La task force "traitements" du KCE, le centre fédéral d’expertise des soins de santé, a rendu un avis recommandant l’achat de 10.000 doses. Aux dernières nouvelles, cet avis a été suivi et le contrat pour ces 10.000 doses serait en voie de finalisation avec Pfizer. La Belgique attend une première livraison dans la première quinzaine du mois de mars. Dix mille doses. La France, elle, en a commandé 500.000 - 50 fois plus, pour six fois plus d'habitants - et le médicament y est déjà disponible. 

Incompréhension

Mais revenons-en à notre patient. Il ne comprend pas ce paradoxe : "Ce qui me chagrine un peu", dit-il, "c’est quand je vois qu’il y a des solutions de traitements – alors, oui, imparfaites – ; qu’en Belgique, on achète très peu de doses ; que ce ne serait certainement pas (la disponibilité suffisante de ces médicaments), la porte ouverte à des comportements matamoresques où j’irais partout sans masque faire n’importe quoi, parce que je crois que tous les patients qui sont dans une situation comme la mienne, ils font attention, ils continueront à faire attention. Mais je trouverais quand même très dommage, alors qu’on a aujourd’hui ces solutions, d’un jour, arriver dans un service de réanimation parce que, d’une part, on n’aurait pas pu me donner des médicaments d’une manière précoce, parce qu’ils n’étaient pas disponibles, et si j’arrive et qu’il y a encore des molécules qui existent à 200 km de chez nous, dans un autre pays, je trouverais dommage, pour moi comme pour les autres, qu’on me dise "je suis désolé, il n’y en a pas ou il n’y en a plus". Et là, je vous avoue que je ne comprends pas."

A lire aussi : Le cri d’alarme de 35 scientifiques face au coronavirus : "Les patients immunodéprimés sont en code rouge"

Nous ne sommes pas dans la peau de Michaël Dantinne, nous ne sommes pas dans la peau d’une personne immunodéprimée, contrairement à ce que ce titre aimerait nous faire vivre. Lui seul et les autres savent ce que c’est de vivre avec une maladie chronique, une greffe, ou une autre maladie qui exige de mettre l’immunité à bas bruit. Mais ce témoignage nous permet de prendre conscience d’une situation paradoxale : les personnes immunodéprimées font tout ce qui dépend d’elles pour ne pas aggraver leur santé ; et les autorités publiques belges qui les ont toujours considérées comme prioritaires ne leur donnent pas à ce jour les mêmes armes que les pays voisins pour les protéger.

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