Economie

Coronavirus et crise économique : "Nous avons bien géré la crise et nous devrions nous en tirer pas trop mal", indique le gouverneur de la Banque nationale

Pierre Wunsh

© Capture d'écran

L’année 2020 a été exceptionnelle à tous les niveaux. Personne ne pensait vivre cela. Un choc qui vaut aussi pour l’économie. Un choc et une nécessaire réaction rapide pour prendre les bonnes mesures et "limiter la casse", le tout avec peu d’informations à disposition. En somme, une crise. Pierre Wunsch est le gouverneur de la Banque nationale de Belgique, invité de Matin Première sur nos antennes, il tire le bilan économique de cette année particulière. Un bilan loin d’être si négatif que cela.

Des mesures "ambitieuses, ciblées et temporaires"

D’abord le contexte. Mettre les économies à l’arrêt à travers le monde est évidemment un choc et a des conséquences. Très rapidement, les experts et les politiques parlent d’année catastrophique et évoquent la "pire crise depuis la Seconde Guerre mondiale". Rapidement donc, il faut injecter des moyens. Et c’est ce qui a été fait. Pour Pierre Wunsch, "le bilan principal que l’on puisse faire, c’est que c’est une crise qui a été très bien gérée d’un point de vue économique". Et d’ajouter : "Si nous n’avions pas réagi comme nous l’avons fait on aurait probablement été dans une situation comparable à celle des années 1930. Le choc était tel que cela aurait été possible".

Limiter la casse

Il fallait agir vite et bien, explique l’économiste. "On a réagi au niveau de la politique monétaire avec des taux d’intérêt très bas. C’est ce qui a permis aux Etats d’intervenir de manière massive mais temporaire et ciblée pour aider les personnes en difficultés (avec des mesures comme le chômage temporaire, le droit passerelle, les garanties de financement aux entreprises). Ce sont ces mesures qui ont permis de limiter la casse."

Concrètement, cela ne signifie pas que l’économie est tirée d’affaire. "Cela signifie qu’en 2020 on va avoir une perte de PIB autour de 7%", rappelle Pierre Wunsch. Mais la casse semble avoir été, en effet, limitée.

Ainsi, les revenus des ménages ne vont pas connaître de pertes. "C’est assez incroyable", indique Pierre Wunsch. "Dire qu’avec la récession que l’on a connue, on parvient à conserver le revenu des ménages cela permet effectivement d’éviter la casse", indique-t-il.


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Néanmoins, cela n’empêchera pas les pertes d’emplois, "cela est inévitable". Mais là encore, pour le gouverneur de la Banque nationale, les dégâts pourraient être limités. "Alors bien sûr il y a des gens qui vont perdre leurs emplois, cela est malheureusement inévitable. Mais dire qu’avec la récession que l’on a connue, on parvient à conserver le revenu des ménages cela permet effectivement d’éviter la casse. Si on regarde l’emploi, on s’attendait en juin à 200.000 pertes d’emplois. Maintenant nous avons revu nos chiffres à 100.000 pertes d’emplois. C’est beaucoup et c’est à chaque fois des drames individuels mais si l’on regarde plus globalement c’est assez comparable avec des pertes d’emplois que l’on a vu dans d’autres récessions comme lors de la crise du choc pétrolier. Nous avions perdu plus d’emplois alors que la perte de PIB était de l’ordre de 1 à 2% et ici on est 7%".

Malgré ces indications, Pierre Wunsch rappelle toutefois que nous sommes bien dans une période de récession. "Nous allons perdre trois ans de croissance. Nous ne retrouverons le PIB de 2019, uniquement en 2022. C’est un choc lourd."

Des mesures proportionnées ?

Que ce soit au niveau européen, avec le plan de relance, ou même au niveau national, face à la crise, il est vrai que de nombreuses mesures de soutien économique ont été prises afin d’injecter les liquidités nécessaires rapidement pour les personnes en difficulté. Cela a été fait vite et massivement. Mais est ce que ce pari n’était pas trop risqué ? Trop lourd à supporter pour notre économie ?

"C’est un risque qu’il fallait prendre", estime le gouverneur de la Banque nationale. "Moi, d’habitude mon rôle c’est celui du méchant qui consiste à dire attention mais là dès le début de la crise, on s’est dit c’est un choc, il faut réagir de manière ambitieuse et très rapidement. Mais il faut réagir avec des mesures temporaires et ciblées", explique-t-il.

L’importance du timing dans la gestion de crise

Mais est ce que les mesures prises au début de la crise ont été, justement, suffisamment ciblées ?

Elles auraient pu l’être davantage. Mais le calibrage entre les besoins et les mesures semble avoir été efficace, estime l’économiste.

Il rappelle, qu’en matière de gestion de crise, "le timing est important il vaut mieux parfois prendre des mesures imparfaites mais rapidement que l’inverse. Alors oui, il y a des endroits où nous avons été trop généreux et d’autres pas assez".

Je crois donc qu’il faut donc une certaine forme de tolérance

Quelles solutions alors pour rectifier le tir ? "Un élément qui devrait être utilisé pour calibrer les aides : c’est le calcul des pertes subies. Dans un monde idéal, nous aurions pris les mesures calibrées sur les aides, mais cette information sur les pertes nous l’aurons que mi-2021. Beaucoup d’entreprises bénéficient aujourd’hui de mesures de délais de paiements en matière d’impôts, en matière de remboursement de crédit", souligne Pierre Wunsch.

"Le paradoxe c’est que nous avons la récession la plus sévère dans l’histoire de notre économie et les faillites ont baissé en 2020. On sait que c’est parce que nous avons pris ces mesures. Mais nous sommes encore dans une situation où la lisibilité de ce qu’il se passe, de risques de faillites ou en termes de risques d’augmentation du chômage est imparfaite. Je crois donc qu’il faut donc une certaine forme de tolérance".

Vigilance : le déficit

"Là où il faudra être attentif, ce qui est plus inquiétant c’est que nous, nous projetons un déficit, en 2022, de 6% et si on ne fait rien c’est probablement ce qu’il va se passer. Et ça, ce n’est pas tenable à terme parce que 6% de déficit c’est une dette qui augmente de 3% par an et à terme les marchés financiers vont nous dire que cette dette n’est pas soutenable", met en garde Pierre Wunsch.

Et d’ajouter, "le risque c’est que si nous ne sommes pas attentifs, il faudra à terme, assainir de manière brutale. Pour éviter cela, il faut commencer à réduire le déficit avec un plan crédible. Alors pas trop tôt car il faut donner à l’Economie l’occasion de reprendre des couleurs mais pas trop tard non plus parce que sinon on se mettrait à risque".

Quid de la relance ?

Cela ne se fera pas un jour. D’abord, il y aura une phase de "transition". Une "transition vers une économie verte et plus digitale".

Les premières années, 2021-2022 l’idée sera de faciliter la reprise. Puis viendra le temps où l’on affinera pour engager cette transition. "Là on sera plus dans la microéconomie, dans des mesures ciblées et il faudra regarder la qualité de chacune de ces mesures", analyse l’économiste. Et d’ajouter, "oui il n’y aura pas d’argent pour tout le monde, et aujourd’hui nous avons un déficit qui n’est pas soutenable. On va devoir à un moment donné prendre des mesures pour faire moins plutôt que pour faire plus".

"Je pense qu’il faudra trouver un équilibre entre un contrôle strict des dépenses et la possibilité de mettre des accents dans des domaines qui sont importants, comme l’enjeu climatique. Et nous devrons aller vers une fiscalité beaucoup plus verte. Le CO2 a un prix et il faudra donner des signaux aux entreprises pour s’assurer qu’elles prennent des mesures. Ça nous n’y arriverons pas juste avec des discours incantatoires. Des mesures de type administratives qui imposent des normes c’est souvent trop ou trop peu. Donner un prix, probablement au travers de la fiscalité, au CO2, c’est quelque chose d’important", estime Pierre Wunsch.

Face à ce choc, quelles leçons tirer ?

"Ce qui est important, ce que nous avons appris en 2020, c’est qu’au-delà de l’économie, et pourtant je suis économiste, c’est de pouvoir voir nos amis et attendre que nous ayons ce foutu virus sous contrôle pour que nous puissions reprendre une vie normale. Au-delà de ça, le fait que nous ayons bien géré cette crise fait que nous devrions nous en tirer pas trop mal", relativise le gouverneur de la Banque nationale.

 

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