Côte d’Ivoire : Bintou Mariam Traoré, figure révoltée du féminisme 2.0

Bintou Mariam Traoré

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29 oct. 2021 à 09:24Temps de lecture3 min
Par Amandine Réaux

Il y a eu un jour où Bintou Mariam Traoré en a eu "marre de raser les murs". "J’étais fatiguée de me cacher, de porter un voile, de devoir toujours contenter les hommes, de marcher sur des œufs", souffle cette militante féministe ivoirienne de 28 ans. Journaliste de formation, elle a choisi d’assumer son engagement sur un continent où, souvent, le terme "féministe" est péjoratif car interprété comme de la misandrie (haine des hommes). Elle se définit même comme une "féministe radicale" qui "s’attaque à la racine : le patriarcat". Après tout, "si les misogynes s’affichent tranquillement", pourquoi se priverait-elle ?

En mars 2020, elle se fait connaître en lançant le hashtag #VraieFemmeAfricaine, qui tourne en dérision les injonctions à souffrir faites aux Africaines. Des milliers de messages sont publiés. "La parole s’est libérée et ça a rapproché les féministes des non-féministes", observe-t-elle. Cependant, l’exposition médiatique l’a mise mal à l’aise. "C’est comme si on m’avait enfin donné de la légitimité parce que je passais dans les médias occidentaux, comme si soudainement je valais plus que les autres féministes. Pourtant, on répète toutes la même chose !", insiste-t-elle.

Grâce à son engagement en ligne, le média économique anglais Quartz Africa l’a désignée, aux côtés de onze autres femmes africaines, "innovatrice et leader de l’année 2021 ayant ouvert la voie à d’autres femmes".

Depuis dix ans, les réseaux sociaux sont son moyen d’expression privilégié. Elle est hyperactive sur Twitter, où elle est suivie par plus de 6000 personnes. Sur Facebook, elle anime la page Matrimoine africain (13.000 abonné.e.s), qui présente des femmes africaines "invisibilisées par l’histoire", comme Dora Tamana, militante sud-africaine anti-apartheid, M’Balia Camara, militante pour l’indépendance guinéenne assassinée en 1955, ou encore Angèle Bandou, première femme congolaise à se présenter à l’élection présidentielle et assassinée en 2004.

La militante est aussi l’une des co-fondatrice de la Ligue ivoirienne des droits des femmes, la première association féministe de Côte d’Ivoire, où elle s’occupe de la communication.

Féminicides, violences conjugales, agressions sexuelles : en Côte d’Ivoire, "la situation est grave", pose Bintou Mariam Traoré. Ce constat, elle le dressait déjà en tant que collégienne. Ses lectures (Regina Yaou, Mariama Bâ ou Fatou Keïta) abordant les violences faites aux femmes et la "romantisation de la souffrance de la femme africaine" viennent confirmer des observations de la vie quotidienne.

"J’ai été victime d’agressions sexuelles et presque toutes mes amies aussi, confie Bintou Mariam Traoré. J’étais révoltée de voir comment ces cas étaient traités. Par exemple, une camarade de lycée avait subi un viol collectif et les policiers lui avaient dit qu’elle l’avait bien cherché. Mais souvent, les femmes ne portent pas plainte et la situation est réglée à l’amiable. Or, c’est cela qui tue les femmes en Afrique."

Plus jeune, elle s’est sentie "seule" : moquée et humiliée parce qu’elle ne se taisait pas. "Je sentais que beaucoup de filles partageaient mon combat mais elles étaient résignées, elles ne voulaient pas passer pour des folles", se souvient Bintou Mariam Traoré.

C’est sur internet qu’elle finit par trouver son audience. Malgré les "vagues de harcèlement", elle se sent enfin écoutée. "Le féminisme 2.0 a été très bénéfique pour les femmes : dans la vraie vie, nous pouvons être agressées physiquement si nous prenons la parole, alors que sur internet, nous pouvons diffuser nos messages", estime Bintou Mariam Traoré.

Même si elle continue de s’exprimer sur Twitter, Bintou Mariam Traoré a pris du recul avec les réseaux sociaux. Elle n’a plus publié sur son compte Facebook depuis sept mois après un burn-out militant.

Pour Bintou Mariam Traoré, la suite de son engagement ne se trouve pas en politique — "ce n’est pas mon truc". Mais toujours dans la révolte, notamment quand "on cherche la petite bête" et qu’on "demande des comptes aux féministes et non au ministère de la Femme, à qui on donne ses impôts". Et la transmission, pour encourager d’autres femmes à rejoindre ses combats féministes.

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