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Couleurs de la Flandre, provocation et manifestations : les taxis noirs et jaunes à Bruxelles ont dix ans

Le noir et le jaune mangue : ces deux couleurs sont apparues sur les taxis bruxellois en 2011.

© RTBF

20 sept. 2021 à 05:01Temps de lecture6 min
Par Karim Fadoul

Septembre 2011, fin de l’anarchie : les taxis bruxellois doivent obligatoirement adopter une nouvelle identité visuelle. Comme dans les autres grandes villes européennes, la Région bruxelloise va uniformiser le look des véhicules : pour tous, carrosserie de couleur noire et bande à damier jaune mangue. Du noir et du jaune, comme sur un certain drapeau de la Flandre. Scandale ! Provocation ! Manifestations ! Interpellations !

Que reste-t-il de cette polémique, qui a failli ébranler Brigitte Grouwels (CD&V), ex-ministre de la Mobilité, à l’origine de l’idée ? Dix ans plus tard, plus grand-chose. Les taxis n’ont jamais cessé de rouler, les nouvelles couleurs ont été totalement adoptées. Mais à l’époque, l’affaire avait fait grand bruit. Retour sur cet épisode bichromatique de la politique régionale.

Le secteur du taxi n’est pas des plus faciles à gérer, déjà du temps de l’Agglomération bruxelloise. Depuis 1989 et la création de la Région de Bruxelles-Capitale, les ministres de tutelle tentent d’assainir le secteur, tant au niveau des licences, que de la qualité du service, de la formation des chauffeurs, de l’identité visuelle… Les véhicules représentent une vitrine de Bruxelles multicapitale. Pas question de négliger cet aspect vis-à-vis des touristes étrangers.

Au début des années 2000, Willem Draps (MR) impose donc aux exploitants des véhicules noirs âgés de moins de sept ans. Pascal Smet (sp.a), son successeur, ajoute du jaune sur la carrosserie. Nous sommes en 2008.

En 2008, le ministre bruxellois des Transports, Pascal Smet, présentant les nouveaux taxis.
En 2008, le ministre bruxellois des Transports, Pascal Smet, présentant les nouveaux taxis. © Belga

Le socialiste néerlandophone déclare : "Les couleurs sont un clin d’œil à Barcelone, autre berceau de l’art nouveau en Europe." Mais le clivant membre du gouvernement régional est suspecté de vouloir opter pour les couleurs de la Flandre. Noir et jaune ? Du jaune-orange mangue répond-il. Pour lui, il n’y a rien de communautaire dans le projet. Simplement la nécessité de mettre en valeur les taxis bruxellois grâce aussi à un marquage spécifique aux emplacements taxis.

Le secteur, lui, n’en veut pas. Le jaune est trop présent. Une difficulté pour les chauffeurs indépendants dont le taxi est également leur véhicule privé. La réforme est mise au frigo. Le gouvernement suivant en héritera.

Brigitte Grouwels arrive en 2009 au poste de ministre des Transports. Un gros dossier quand elle s’installe à son bureau : celui des taxis. Elle propose un deal aux représentants : une augmentation des tarifs, une meilleure formation, la chasse aux taxis pirates qui viennent de l’extérieur de Bruxelles contre une identité visuelle claire et unique. La proposition : des damiers jaunes sur les ailes ainsi que le numéro d’identification.

Jaune et noir, c’est nationaliste

En 2010 et début 2011, le projet soulève les mêmes critiques, même si depuis l’épisode Smet, deux clans se sont formés : les pro et anti-réforme. En octobre 2010, la ministre est prise à partie devant la gare centrale par des taximans qui ont décidé de bloquer la ville.

En février 2011, lors d’une des manifestations organisées sous les fenêtres du cabinet Grouwels, un chauffeur déclare : "Je ne peux pas accepter qu’on m’impose, moi, à Bruxelles les couleurs de la Flandre nationaliste. Jaune et noir, c’est nationaliste ! Brigitte Grouwels nous dit que c’est mangue. Chez moi, mangue fait partie de la couleur jaune."

Agression communautaire pour les uns, inutilité pour les autres. Pour cette "taxiwoman", les bandes à damiers vont détériorer la carrosserie. "On essaie d’avoir du matériel haut de gamme. Avec ces bandes, ça va dénaturer le véhicule. Elles vont s’user beaucoup plus vite, ce sera plus compliqué pour la revente. Il y a aussi des chauffeurs dont c’est la voiture personnelle. Ils ne vont pas aller se balader avec des autocollants. C’est quelque chose d’aberrant."

Le 29 octobre 2010, la ministre Grouwels est prise à partie par des chauffeurs de taxis.
Le 29 octobre 2010, la ministre Grouwels est prise à partie par des chauffeurs de taxis. © Belga

Pourquoi elle se braque pour un choix de couleur

Au Parlement bruxellois, l’opposition monte au créneau. Le FDF, aujourd’hui DéFI, n’a pas de mots assez durs pour attaquer la ministre Grouwels et son plan. Didier Gosuin, député, réclame l’abrogation du texte et dénonce la provocation communautaire. Il déclare aussi : "Nous critiquons clairement le choix de l’identité visuelle. Mettre un damier jaune et noir sur les voitures nous choque sur le plan de la symbolique. L’alternance du jaune-mangue et du noir sur un damier n’a rien de neutre."

Repris par la DH, il ajoute : "Nous ne comprenons pas pourquoi elle se braque pour un choix de couleur, un film plastique qui endommagera les véhicules des indépendants alors que le secteur taxis rencontre d’autres problèmes plus graves à nos yeux, tels que le respect de l’emplacement de parking, l’usage des bandes bus, l’absence de fonds de commerce valorisable dans le secteur ou la possible invasion des taxis de la périphérie."

La suppression des couleurs de Bruxelles

Le MR bruxellois enchaîne : "Nous ne sommes évidemment pas contre le principe d’une identité visuelle pour les taxis bruxellois, mais supprimer celle qui existe déjà sur les spoutniks, à savoir le bleu et le jaune qui sont les couleurs de la Région et aussi celles de l’Europe pour les forcer les taximen à maquiller leur véhicule d’une bande adhésive à damiers jaunes/mangues et noires est une aberration. En Belgique, les couleurs ont un sens. Le jaune et le noir, ce sont les couleurs de la Flandre, pas celles de la Région bruxelloise… Interdire aux taxis de porter les couleurs régionales est inacceptable."

Brigitte Grouwels vacille mais ne rompt pas : en septembre 2011, les taxis passeront au damier, comme prévu dans le projet. Les récalcitrants plient.

C’était une bonne idée avec le recul

Dix ans plus tard, plus personne (ou presque) ne critique l’idée. Les opposants de la première heure reconnaissent avoir eu tort. Khalid Ed Denguir, un des nombreux représentants du secteur, reconnaît aujourd’hui : "On était opposé au début. Le but était de différencier les taxis bruxellois des véhicules venant d’autres régions du pays à Bruxelles. C’était une très bonne idée avec le recul."

"A l’époque, on n’était pas habitué à cette identité visuelle. C’était une première en Belgique. Et puis il y avait ces propriétaires de véhicules qui se servaient de ceux-ci en privé, pour aller en vacances… On savait que dans un souci de sécurité pour les clients, la ministre voulait que les clients puissent identifier les taxis de Bruxelles. C’était finalement une bonne chose."

Sur le terrain, on est du même avis. Raymond, rencontré à Mérode, est taximan depuis 2006. "Avant, on avait des voitures de toutes les couleurs : noir, blanc, j’ai même vu des taxis bordeaux. Le damier, c’était une bonne décision, pour l’identité du taxi, avoir une voiture visible. Le projet de Pascal Smet, avec des véhicules tout jaunes, on n’en voulait pas. Le damier, c’est une meilleure idée. Nous sommes facilement identifiables et les clients peuvent nous arrêter, sans souci."

C’est l’identité d’une ville

En 2011, Sam Bouchal, de la Fédération bruxelloise des Taxis, n’était pas contre les damiers jaunes sur fond noir. "L’identité visuelle d’un taxi, c’est aussi l’identité d’une ville. Qui peut imaginer New-York sans ses taxis jaunes ? C’est pareil désormais à Bruxelles. On tire un excellent bilan de ce projet. Même s’il est vrai que ce n’était pas évident au départ, ce projet a clivé notre secteur." Déjà dès le dépôt des plans de Pascal Smet. "Nous étions pour, mais pas ainsi. Avec Brigitte Grouwels, le projet était plus raisonnable. Le taxi, avec son damier et son numéro d’identification est identifiable au premier coup d’oeil."

"A l’époque, le combat était mené surtout pour des raisons idéologiques, avec ces couleurs jugées trop flamandes. Alors, oui, on aurait pu imposer d’autres couleurs. Mais ici, le noir et le damier, c’est un bon compromis. C’est discret. Le damier peut être aimanté et retiré. Donc tout bon pour ceux dont le véhicule est également leur véhicule privé."

Du noir et un damier… vert

Du jaune et du noir. Et pourquoi pas du jaune et du bleu, les couleurs de la Région bruxelloise ? "Peut-être que ça aurait fait grincer des dents", pense Sam Bouchal, "car c’est beaucoup moins discret. Ce que je constate en tout cas, c’est que les codes adoptés à Bruxelles ont inspiré d’autres villes comme Anvers."

Dix ans de noir et de jaune. Faudra-t-il toutefois un jour faire évoluer ce code couleur ? C’est ce que pense Khalid Ed-Denguir. "J’ai proposé que le jaune soit remplacé par du vert qui vire sur le turquoise. Non pas que cela fait écolo. Mais plutôt parce que ce sont les couleurs reprises par l’administration régionale de la Mobilité, Bruxelles Mobilité. Cela nous semblerait plus cohérent." Une proposition à suivre…

 

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