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Crise ukrainienne et blocage du gazoduc Nord Stream 2 : "La Russie tient énormément à son statut de fournisseur fiable"

Les gazoducs qui permettent à la Russie d’acheminer le gaz vers l’Europe : le Nord Stream, le Yamal-Europe, le Brotherhood et le Turk Stream. Le Nord Stream 2 est terminé mais pas encore mis en service.

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04 févr. 2022 à 17:42 - mise à jour 22 févr. 2022 à 14:05Temps de lecture8 min
Par Aurélie Didier

Les tensions autour de l’Ukrainienne ne faiblissent pas, les musculations militaires continuent de part et d’autre avec, en parallèle, des contacts diplomatiques soutenus pour tenter d’éviter une guerre aux portes de l’Europe. Dans cette crise, un élément important pèse dans la balance des négociations : le gaz. En effet, l’Europe est dépendante du gaz russe, et inversement, la Russie est dépendante de la manne financière de ce gaz.

Ce mardi, le chancelier allemand Olaf Scholz a d'ailleurs annoncé la suspension de l'autorisation du gazoduc controversé Nord Stream 2, qui relie la Russie à l’Allemagne. De son côté, l'Union européenne (UE) va décider dès ce mardi de premières sanctions contre la Russie, a annoncé le chef de la diplomatie de l’UE Josep Borrell.

Entretien avec Laetitia Spetschinsky, docteure en relations internationales, chargée de cours invitée à l’UCLouvain. En toile de fond, cette question : la Russie pourrait-elle couper les approvisionnements en gaz vers l’Europe ?

Le Président russe, Vladimir Poutine et le Président turc, Recep Tayyip Erdogan assistent à la cérémonie d’inauguration du nouveau gazoduc, TurkStream, le 8 janvier 2020 à Istanbul.
Le Président russe, Vladimir Poutine et le Président turc, Recep Tayyip Erdogan assistent à la cérémonie d’inauguration du nouveau gazoduc, TurkStream, le 8 janvier 2020 à Istanbul. AFP

A quel point l’Europe est-elle dépendante du gaz russe et comment est-il acheminé ?
L’Europe des 27 dépend environ et selon les années à hauteur de 40 à 50% du gaz russe pour son approvisionnement en gaz naturel. Mais cette proportion varie énormément en fonction des États car il y a des dépendances différentes. Ce gaz est acheminé depuis la Russie en grande partie par gazoduc et il passe essentiellement par l’Ukraine, la Biélorussie et par les 2 premiers tuyaux du Nord Stream 1, qui a été finalisé il y a 10 ans, qui est en activité et qui délivre 55 milliards de mètres cubes par an. Enfin il y a le gaz qui passe également par un gazoduc via la Turquie et qui est redistribué dans le sud-est de l’Europe.

Photo Nord Stream 2 AG : des spécialistes sur la barge Fortuna effectuant un raccordement au-dessus de l’eau lors de la dernière étape de la construction du gazoduc Nord Stream 2 en mer Baltique.
Photo Nord Stream 2 AG : des spécialistes sur la barge Fortuna effectuant un raccordement au-dessus de l’eau lors de la dernière étape de la construction du gazoduc Nord Stream 2 en mer Baltique. AFP – septembre 2021

Et c’est un marché qui s’est développé ces dernières années…
Oui à l’origine, après l’effondrement de l’Union soviétique, tout le gaz passait par l’Ukraine et par la Biélorussie, avec 80% du gaz qui passait par l’Ukraine et 20% par la Biélorussie. Mais depuis la construction du premier Nord Stream, la proportion de gaz qui traverse l’Europe par voie terrestre par opposition à la voie maritime a fortement diminué. La quantité de gaz qui a transité par l’Ukraine s’est aussi fortement réduite suite des multiples conflits gaziers en 2005, 2006, 2009 notamment.

A part les gazoducs, la Russie a-t-elle développé d’autres moyens pour acheminer le gaz vers ses clients ?
Du gaz naturel liquéfié est aussi produit en Russie et est exporté de la même manière que tous les gaz naturels liquéfiés, c’est-à-dire généralement par méthaniers. Il y a également via d’autres solutions que l’on appelle "pipelines virtuels", c’est-à-dire des connexions plus flexibles par la route, par voie ferroviaire, etc. Mais la Russie n’est pas le premier acteur sur le marché de l’exportation du gaz naturel liquéfié. Le marché est plutôt dominé par les États-Unis, par le Qatar et par d’autres acteurs.

La base principale du champ gazier de Bovanenkovo sur la péninsule de Yamal, dans le cercle polaire, le 21 mai 2019.
La base principale du champ gazier de Bovanenkovo sur la péninsule de Yamal, dans le cercle polaire, le 21 mai 2019. AFP

Le Nord Stream 2 est au cœur des tensions entre l’Occident et la Russie. Pourtant, cela fait longtemps que sa construction a commencé, elle était même désirée par les Européens. Qu’est-ce qui a bloqué ces dernières années ?
Le Nord Stream 2, c’est un projet qui a été lancé assez rapidement après la finalisation du Nord Stream 1. On s’était dit que c’était une bonne idée de développer une connexion directe par la Baltique. Cela éviterait à l’Europe d’être dépendante des États de transit, dont l’Ukraine notamment, et que cela nous permettrait d’avoir un gaz à prix fixe, avec contrat à long terme, fiable et stable.

La décision de construire un deuxième Nord Stream a donc été prise après 2011. Cela avait un intérêt stratégique pour l’Allemagne. Seulement quelques années plus tard on a eu la crise de 2013-2014 et l’annexion de la Crimée. La Russie est alors apparue comme un partenaire beaucoup moins fiable voire inquiétant pour la sécurité de l’Europe. A partir de ce moment-là, la construction du gazoduc Nord Stream 2 est devenue beaucoup plus conflictuelle, notamment sous la pression des États d’Europe orientale, la Pologne et les États baltes, qui craignaient une dépendance excessive à l’égard d’une Russie qui était devenu infréquentable après l’annexion de la Crimée.

Cette tension a augmenté au fur et à mesure de la répression politique en Russie avec par exemple l’affaire Navalny, la crise des migrants aux frontières de l’Europe, en Pologne et en Lituanie, provoquée par la Biélorussie, mais dont on suppose le consentement tacite de la Russie. Toutes ces crises successives ont entraîné une rupture de la confiance entre l’Union européenne et la Russie et cela a affecté le gazoduc Nord Stream 2, qui a été retardé pendant des années avec chaque fois des délais supplémentaires imposés.

Des sanctions américaines extraterritoriales sous l’administration Trump ont aussi considérablement retardé la finalisation de Nord Stream 2. Et ce n’est que très récemment, avec l’arrivée de l’administration Biden et la suspension des sanctions dans un geste de rapprochement avec l’Allemagne, que le gazoduc a pu être achevé.

Malgré tout, ce Nord Stream 2 n’est toujours pas entré en service… Pourquoi ?
En effet, il est achevé, les tubes sont posés, ils sont à la frontière allemande, le gaz est déjà introduit dans les tubes et il ne reste plus qu’une autorisation administrative de l’Allemagne et de l’Union européenne pour pouvoir ouvrir la vanne et permettre à ce gaz de circuler dans l’Union européenne.

C’est là que ça bloque, en pleine crise avec la Russie. L’Union européenne et les États-Unis bloquent en retenant politiquement la possibilité d’imposer des sanctions supplémentaires.

Et dans ce dossier, l’évolution des dernières semaines est très intéressante, parce que jusqu’il y a quelques jours, l’Allemagne et l’Autriche, qui sont les plus gros investisseurs et les plus gros participants dans le gazoduc Nord Stream 2, refusaient d’impliquer l’énergie dans des tractations politiques et voulaient dissocier les questions commerciales des questions politiques. Mais sous la pression interne et internationale, l’Allemagne et à sa suite l’Autriche commencent à envisager la possibilité d’un arrêt du Nord Stream 2 en cas d’agression russe sur l’Ukraine.

Pipelines entrants menant au champ gazier de Bovanenkovo sur la péninsule de Yamal, dans le cercle arctique, le 21 mai 2019.
Pipelines entrants menant au champ gazier de Bovanenkovo sur la péninsule de Yamal, dans le cercle arctique, le 21 mai 2019. AFP

L’Union européenne veut se défaire de sa dépendance au gaz russe. Des tractations diplomatiques sont en cours. Seront-elles efficaces et permettront-elles à terme aux Européens de diversifier leurs sources d’approvisionnement ? Oui c’est aussi une évolution récente et très intéressante. Ces dernières semaines, la Commission européenne a considérablement accéléré la possibilité pour l’Union européenne de se fournir en gaz à des prix qui resteraient supportables pour les foyers européens auprès de nouveaux fournisseurs de gaz naturel liquéfié.

C’est un marché très flexible puisqu’il suffit de détourner des méthaniers pour les amener dans les usines de liquéfaction sur les côtes européennes. Les fournisseurs de ce gaz liquéfié sont les États-Unis, le Qatar, d’autres acteurs du Moyen-Orient et dans l’Asie du sud-est.

Mais le problème c’est que l’Europe se trouve alors en concurrence avec le marché asiatique, et surtout chinois, qui a une très forte demande en gaz naturel liquéfié, puisque la Chine, comme l’Europe, veut accélérer sa transition énergétique et donc favoriser le gaz par rapport au charbon ou à d’autres énergies plus polluantes. Donc la concurrence se fait en réalité entre l’Union européenne et les marchés asiatiques pour la réorientation de ces méthaniers.

Et les contacts diplomatiques européens portent leurs fruits ?
En janvier, la Commission européenne a réussi à négocier la réorientation d’environ 70 à 80 méthaniers vers les côtes européennes pour renflouer les stocks. L’objectif, c’est de ne pas se trouver dans un scénario catastrophe de faire face à une recrudescence du froid en Europe avec des réserves basses, parce qu’avec un hiver froid et des niveaux de réserves bas, l’Union européenne se trouve à la merci des prix du marché et ça, c’est le scénario que l’Union européenne essayer d’éviter.

Nouveaux transporteurs de gaz naturel liquide (GNL) à quai sur l’île de Goje, construits par Samsung Heavy Industries. Les navires avaient été baptisés par le président de Qatar Gas Al-Suwaidi et son épouse le 9 février 2009.
Nouveaux transporteurs de gaz naturel liquide (GNL) à quai sur l’île de Goje, construits par Samsung Heavy Industries. Les navires avaient été baptisés par le président de Qatar Gas Al-Suwaidi et son épouse le 9 février 2009. Belga

Mais finalement, si l’Europe veut diversifier ses sources d’approvisionnement, est-ce parce qu’elle considère la Russie n’est plus un fournisseur fiable ? Parce ce qu’a priori, la Russie dépend des recettes du gaz et a donc intérêt à le livrer…
La Russie dépend des recettes du gaz et la Russie tient énormément à son statut de fournisseur fiable c’est la raison pour laquelle elle n’a formellement jamais coupé le gaz à l’Union européenne. Et on entend souvent ces arguments en Russie qui sont de dire que même au plus fort de la guerre froide il n’y avait jamais eu d’interruption du gaz. Ça ne veut pas dire que ça ne peut pas arriver.

Ce que l’on sait, c’est que jusqu’à présent, ce n’est pas arrivé, avec la nuance peut-être qu’il peut y avoir des moyens détournés d’atténuer des livraisons de gaz, il peut y avoir des gazoducs qui se mettent à fonctionner moins bien ou des problèmes techniques sur les lignes. Il y a des moyens détournés d’exercer une pression sur l’Union européenne. Mais pour l’instant la Russie rappelle qu’elle n’a jamais coupé le gaz à l’Europe et déclare que ce n’est pas dans son intérêt de le faire.

Mais c’est quand même arrivé en 2009 par exemple non ? Avec le gazoduc Brotherhood qui passe par l’Ukraine justement…
Il y avait une coupure qui était due à un problème de non-paiement de la dette ukrainienne à l’égard de la Russie pour l’achat du gaz et donc la Russie avait effectivement coupé le gaz qui selon Gazprom n’avait pas été payé. Mais c’était le gaz qui était destiné à l’Ukraine et donc c’est l’Ukraine qui en réalité avait été coupée du gaz dans une situation de crise aiguë. Et l’Ukraine a alors prélevé du gaz qui était destiné à l’Union européenne ce qui a donc diminué les quantités de gaz qui sont finalement parvenus dans l’Union européenne.

Mais c’est très conflictuel comme analyse puisqu’évidemment les positions ne sont pas du tout concordantes sur cette période-là. Cela dit, pendant toutes les crises du gaz, il y a eu en fait ce risque qu’un conflit de prix ou d’approvisionnement entre l’Ukraine et la Russie n’ait des effets sur l’approvisionnement européen et ça a été justement une des raisons une qui ont incité l’Union européenne à diversifier ses voies d’approvisionnement en en créant également des lignes directes avec la Russie.

Le président américain Joe Biden participe à une réunion bilatérale avec Son Altesse Sheikh Tamim Bin Hamad Al-Thani, émir de l’État du Qatar, dans le bureau ovale de la Maison Blanche, le 31 janvier 2022 à Washington, DC.
Le président américain Joe Biden participe à une réunion bilatérale avec Son Altesse Sheikh Tamim Bin Hamad Al-Thani, émir de l’État du Qatar, dans le bureau ovale de la Maison Blanche, le 31 janvier 2022 à Washington, DC. AFP

Et dans ce conflit, il y a un acteur majeur, les Etats-Unis, qui pressent l’Europe de diminuer sa dépendance au gaz tout en proposant de lui en vendre.
La position des États-Unis, c’est celle d’une puissance commerciale qui est très claire. Elle ne le dissimule pas. Les États-Unis, à partir de 2017 et 2018, sont devenus les premiers exportateurs de gaz grâce notamment à une technique qui était devenue interdit dans l’Union européenne, la fracturation hydraulique, et grâce au gaz de schiste. La production et les exportations américaines ont augmenté et ce gaz est écoulé par le transport.

Donc pour les États-Unis, effectivement c’est tout bénéfice puisque plus l’Union européenne achète de gaz naturel liquéfié, plus les Américains font face à un marché ultra-concurrentiel sur lequel ils peuvent jouer pour renforcer leur position de fournisseur fiable et flexible.

Et la Norvège ? Pourquoi l’Union européenne ne pourrait-elle pas davantage se tourner vers ce fournisseur proche de chez nous ?
En effet, l’un des premiers acteurs extra-européen à avoir aidé l’Union européenne à surmonter le problème de stocks, c’est la Norvège, qui a augmenté ses livraisons pour la dépanner en attendant une stabilisation de la crise. Le problème c’est que les champs de gaz norvégiens arrivent en fin de vie, donc ce pays ne va pas pouvoir fournir l’Union européenne à long terme.

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