Cryptomonnaies : comment les arnaqueurs ciblent les utilisateurs d’Instagram

Cryptomonnaies : comment les arnaqueurs ciblent les utilisateurs d’Instagram

© Getty Images

Les arnaques liées aux cryptomonnaies sont en augmentation depuis plusieurs années. En pleine expansion et encore très peu régulé, le marché des "cryptos" est lié à plusieurs types de fraudes, très présentes sur les réseaux sociaux. Notamment sur Instagram.

Promotions par des influenceurs, investissements dans des fausses devises ou fausses plateformes de trading : l’internaute est confronté à un environnement où les arnaques sont nombreuses, avec parfois l’illusion de gains rapides et importants.

Ciblage sur les réseaux sociaux

Dès lors que l’activité en ligne d’un utilisateur témoigne d’un intérêt pour l’actualité des cryptomonnaies sur Instagram, son environnement devient rapidement rempli d’offres, demandes d’abonnement, messages privés et publications sponsorisées. Parmi tout cela, un grand nombre d’arnaques.

Après avoir fait des recherches sur le hashtag "#cryptomonnaies" sur le réseau social, nous avons été exposés dans les jours suivants à une publication sponsorisée qui utilise l’image d’Elon Musk, personnalité étroitement liée à l’actualité des cryptomonnaies.

Cette publication, recommandée via l’algorithme d’Instagram, promet un gain de 4000 dollars ou plus par semaine, pour un investissement initial de 250 dollars. Cette publicité prétend présenter le "dernier projet" du milliardaire américain, dont nous n’avons retrouvé aucune trace réelle. Le lien vers lequel renvoie la publicité est un faux site Internet, qui reprend le nom et les codes du site du tabloïd anglais "The Daily Mirror".

© Capture d’écran d’une publication sponsorisée sur Instagram.

Sur ce site, qui a rapidement été supprimé, un faux article fait la promotion d’un système de "trading automatisé" mis au point par la société d’Elon Musk. Celui-ci permettrait de faire des profits très importants sans aucun effort ou connaissance préalable. Pendant la lecture de l’article, l’internaute est invité à de nombreuses reprises à s’inscrire, et ensuite à payer les 250 dollars pour démarrer ses investissements sur la plateforme en question "Bitcoin Profit".

En réalité, tous les éléments cliquables de cette fausse page renvoient également vers l’interface d’inscription de la plateforme en question. Celle-ci se présente comme un algorithme d’investissement dans les cryptomonnaies, et annonce : "il vous suffit de vous inscrire, de déposer un montant initial de 250 € et nous ferons le reste".

Après quelques recherches, il apparaît qu’il est très difficile d’identifier formellement la société derrière ce site et le service qu’elle propose. En fait, de très nombreuses plateformes reprenant des noms, designs et logos similaires existent sur Internet, certains se présentant comme des plateformes de trading automatisées, d’autres comme des relais entre des courtiers et d’autres plateformes de trading.

Au final, de nombreux signes témoignent de la haute probabilité d’être face à une arnaque. Dès éléments comme :

  • l’utilisation mensongère de l’image de célébrités et de faux sites d’informations,
  • le flou autour de la nature et l’origine et des fonctions de la plateforme,
  • la promesse de réaliser des profits très importants sans aucuns efforts ou connaissances préalables.

Des contacts par messages privés

Toujours sur Instagram, nous avons également reçu en l’espace de quelques jours une dizaine de demandes d’abonnements, ainsi que des messages privés en provenant de personnes se présentant comme spécialistes des cryptomonnaies. Une de ces personnes insiste pendant plusieurs jours, en nous invitant à s’inscrire sur une plateforme de trading. Elle nous demande alors de réaliser un investissement d’un montant allant de 200 à 20.000 dollars, pour "gagner massivement en seulement 72 heures de trading".

Au début de ces échanges, le contact en question affichait le profil d’une femme originaire du Texas, entrepreneuse dans les cryptomonnaies. Plus tard, le même compte affiche le profil d’un homme, "mentor du marché boursier" dont le nom, les photos et la description n’ont plus rien à voir avec celles du premier compte.

Conversation avec une personne se présentant comme coach spécialiste en cryptomonnaies.
Conversation avec une personne se présentant comme coach spécialiste en cryptomonnaies. © Capture d’écran Instagram
Conversation avec une personne se présentant comme coach spécialiste en cryptomonnaies.
Conversation avec une personne se présentant comme coach spécialiste en cryptomonnaies. © Capture d’écran Instagram

Qu’est-ce que les cryptomonnaies ?

Entièrement dématérialisées, les cryptomonnaies sont des devises qui s’échangent sans l’intermédiaire d’une banque ou d’un organisme extérieur.

Le cœur du fonctionnement de monnaies virtuelles est la blockchain (chaîne de blocs, en français), système décentralisé permettant de répertorier et assurer la sécurité des transactions en mettant à contribution tous les acteurs du réseau, c’est-à-dire des ordinateurs particuliers.

Le Bitcoin est une des premières et la plus populaire des cryptomonnaies, comme expliqué dans cet article de la RTBF.

Une des particularités des cryptomonnaies est que leurs valeurs fluctuent énormément. Après une hausse spectaculaire, le Bitcoin a par exemple brutalement chuté en 2021, suite à des déclarations du milliardaire Elon Musk à propos de son impact environnemental.

Si les actifs sont dématérialisés, le fonctionnement de la blockchain, qui repose sur le travail simultané d’un très grand nombre d’ordinateurs occupés à résoudre des calculs complexes, est lui très énergivore.

Les cryptos, populaires sur les réseaux sociaux

Sur Instagram, le hashtag "cryptocurrency" (appellation anglaise) rassemble plus de 15 millions de publications. Sur la plateforme, de très nombreux comptes proposent des conseils, formations ou coachings pour gagner de l’argent grâce aux cryptomonnaies.

Les contenus postés publient des informations sur ces devises virtuelles, mettent en avant leurs avantages et incitent les internautes à investir. Francophones ou non, ces comptes vantent la possibilité d’obtenir "la liberté financière" ou même le fait de "devenir millionnaire".

Parfois créés quelques heures ou quelques jours auparavant, ces profils affichent pourtant déjà plusieurs milliers d’abonnés, très probablement des faux comptes.

Une fois entrés en contact avec un utilisateur par message privé, ces derniers promettent des solutions "100% fiables" pour gagner beaucoup d’argent dans un laps de temps très court, et présentent ce marché comme un eldorado garantissant une réussite financière à qui veut bien souscrire à leurs services.

"Les arnaques s’appuient sur le fait que les cryptomonnaies sont 'hype'. Elles utilisent les réseaux sociaux pour toucher des personnes qui sont déjà conditionnées, qui ont en tête que les cryptomonnaies peuvent permettre de gagner beaucoup mais qu’elles sont très volatiles. Ces personnes sont prêtes à prendre un risque et ne seront donc pas étonnées de perdre 500 euros. C’est en quelque sorte l’image du Far West, l’illusion que tout est accessible, et la peur de rater une opportunité. Mais on n’entend pas parler des gens qui ont tout perdu", explique Antoine B, nom d’emprunt d’un acteur dans le secteur des cryptomonnaies depuis une dizaine d’années, qui souhaite rester anonyme.

Conversation avec une personne se présentant comme coach spécialiste en cryptomonnaies.
Conversation avec une personne se présentant comme coach spécialiste en cryptomonnaies. © Capture d’écran Instagram

La hausse de la fraude et le rôle des influenceurs

Le développement croissant des arnaques liées aux cryptomonnaies est régulièrement pointé du doigt par les autorités financières et des associations de protection des consommateurs. L’entreprise spécialisée dans les cryptomonnaies Eliptic, évalue les pertes liées à ces fraudes sur le marché global à 10,5 milliards de dollars en 2021, soit une augmentation d’environ 600% en par rapport à 2020.

En France, l’ex-star de téléréalité Nabilla a été condamnée à une amende de 20.000 euros en 2021 par la DGCCRF, l’organisme en charge de la répression des fraudes en France. L’influenceuse avait fait la promotion d’un site de trading spécialisé dans le marché du Bitcoin, mais avait "omis de mentionner qu’elle était rémunérée par les sociétés exploitant ce site pour en faire la promotion".

Plus récemment, Kim Kardashian ainsi que le boxeur Floyd Mayweather ont également été mis en cause pour avoir fait la promotion trompeuse d’une cryptomonnaie via leurs profils Instagram. 

"Quand les leaders d’opinion parlent d’un projet de cryptomonnaies sur leurs réseaux sociaux, très souvent ils sont payés pour cela. Dans le cas d’une arnaque, ils font partie du cheval de Troie mais ne s’en rendent peut-être pas compte", explique Antoine B.

Dans une affaire qui a démarré en 2016, Laurent Louis, ex-député fédéral exclu du Parti Populaire, a été accusé d’être impliqué dans une arnaque à la cryptomonnaie à hauteur de deux millions d’euros, après avoir fait la promotion du "One Coin" sur ses réseaux sociaux. Il s’agit de la première instruction judiciaire concernant une cryptomonnaie en Belgique.

Des méthodes d’arnaques récurrentes

En Belgique, le SPF Economie répertorie sur sa plateforme en ligne intitulée "Si c’est trop beau pour être vrai, c’est que ça ne l’est pas", quatre types d’arnaques possibles en lien avec les cryptomonnaies :

  1. Les plateformes d’investissement dans les cryptomonnaies, en tant que telles.
  2. Les demandes de paiement avec des cryptomonnaies.
  3. Les paris sportifs effectués avec des cryptomonnaies.
  4. La fraude de type "wallet" (portefeuille virtuel), où la victime est redirigée vers un faux site au moment d’effectuer son paiement.

Dès 2019, l’Autorité des services et marchés financiers (FSMA), qui contrôle le secteur financier, alertait notamment sur l’utilisation des réseaux sociaux par les escrocs pour faire circuler des offres d’investissement frauduleuses. Parmi les techniques les plus utilisées par les escrocs, se trouvent :

  • Des liens sponsorisés sur Facebook et Instagram.
  • De simples publications sur Facebook.
  • De faux articles de presse faisant référence à des personnalités publiques.
  • Des discussions instantanées entre l’escroc et sa victime sur les réseaux sociaux.

Par ailleurs, la FSMA répertorie sur son site Internet une liste de sites pratiquant la fraude aux cryptomonnaies.

Les cryptomonnaies comme appât pour l’arnaque

"Il faut toujours faire attention au point d’entrée, à la personne avec qui on est en contact. De manière générale, ne jamais cliquer sur liens envoyés sur les réseaux sociaux", explique Antoine B.

D’après Hervé Jacquemin, responsable du Centre de recherche information, droit et société de l’Unamur, il faut néanmoins faire une distinction : "De nombreuses arnaques aux cryptomonnaies ne concernent en réalité pas ce marché, sauf en façade. Beaucoup d’arnaques indiquent au consommateur qu’il va investir ou obtenir des cryptomonnaies, mais en réalité il n’obtient rien du tout, et l’escroc disparaît avec l’argent dans la nature. Ici on est hors des cryptomonnaies, mais dans l’arnaque pure et simple."

Les cryptomonnaies en elles-mêmes peuvent parfois aussi être au cœur de l'arnaque, comme l’explique Antoine B : "Un autre type d’arnaque est le lancement de faux projets de cryptomonnaies, pour récupérer les investissements et partir avec la caisse. Parfois même les arnaqueurs mettent en place un faux site de teasing avec un décompte".

Un marché encore peu régulé

Qu’en est-il de la réglementation des cryptomonnaies en Belgique ?

En Belgique, la FSMA indique sur sa page dédiée aux monnaies virtuelles : "Il n’y a pas de règles. Les monnaies virtuelles ne constituent pas des moyens de paiement légaux. Personne n’a l’obligation d’accepter un paiement à l’aide d’une monnaie virtuelle. La monnaie virtuelle ne bénéficie d’aucune protection légale. Les pouvoirs publics n’exercent aucun contrôle sur les transactions réalisées à l’aide de monnaies virtuelles."

Comme l'explique Hervé Jacquemin, "il y a pour le moment peu de dispositions légales pour réglementer les cryptomonnaies." La loi anti-blanchiment, qui date de 2017, inclut depuis 2020 également les prestataires de services de monnaies virtuelles et de portefeuilles de conservation.

"Aujourd’hui sur les plateformes d’échange de cryptomonnaies on vous demande de vous identifier, par exemple en fournissant une photo de la carte d’identité, poursuit le professeur, ce sont des obligations imposées par les directives européennes mais au-delà de l’Union, cela reste peu, ou pas régulé."

Une proposition de règlement "en cours de discussion au niveau européen" a cependant été déposée en septembre 2020 par la Commission européenne. Elle vise à encadrer les marchés de crypto-actifs.

"On constate c’est qu’il y a déjà beaucoup de dispositions au niveau belge et européen pour encadrer les investissements et faire en sorte d’informer les investisseurs. Mais il est difficile de faire rentrer les cryptomonnaies dans ces catégories. Cette proposition de règlement vise justement à lever cette insécurité juridique et à s’assurer qu’on encadre ces différentes pratiques", ajoute Hervé Jacquemin.

Un investissement potentiellement risqué

D’après Hervé Jacquemin, pour lutter contre ces arnaques, l’accent doit être mis sur l’information et la sensibilisation. "C’est un investissement très risqué, car les cours varient énormément. Les personnes qui vont investir toutes leurs économies peuvent vite perdre gros, en croyant à tort qu’ils vont obtenir des gains faciles et rapides."

Les arnaques utilisent l’engouement actuel autour des cryptomonnaies pour pousser les internautes à investir, même sans connaissance préalable. Se faisant passer pour des coachs reconnus ou des plateformes d’investissement sécurisées et efficaces, les arnaques s’appuient également sur l’inexpérience des utilisateurs sur les réseaux sociaux.

Pour Antoine B, "la promesse de l’argent facile est le piège. Il faut s’intéresser à la cryptomonnaie dans laquelle on investit, pour mitiger le risque, ne pas oublier qu’on investit également dans un projet technologique. Et essayer de déterminer si ce dernier a une certaine stabilité."

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