On n'est pas des pigeons

Dans la peau d’un livreur Uber Eats : la face cachée du service de livraison de repas

Dans la peau d'un livreur Uber

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Par Margot Houget via

Entre statut précaire et dangerosité : à quoi ressemblent réellement les conditions de travail d’un livreur Uber Etats à Bruxelles ?

Deux coursiers Uber Eats à vélo
Deux coursiers Uber Eats à vélo © Getty Images

Sur un vélo, notre journaliste s’est glissée dans la peau d’une livreuse Uber Eats à Bruxelles pendant deux jours. Elle nous raconte son expérience.

Plus de flexibilité, plus de précarité

Me faire embaucher pour un travail n’a jamais été aussi simple.

S’inscrire sur Uber Eats ne nécessite que quelques clics. Après 3 heures, je peux déjà livrer des plats. Je m’équipe donc pour mon premier jour. Mauvaise surprise, c’est aux livreurs de payer leurs frais d’équipement pour travailler. J’ai donc dû débourser 519 euros avant même de commencer mes livraisons.

"Tululu, Tululu", ça sonne. Mon téléphone me propose une première course. Je l’accepte immédiatement. C’est en réalité une double commande, autrement dit, je dois livrer des repas de restaurants différents à deux clients vivant à proximité. J’enfourche rapidement mon vélo. Les commandes réceptionnées, je m’aperçois que les clients sont à 4 kilomètres l’un de l’autre. Comme chaque minute compte, je vais donc devoir pédaler vite… Très vite.

A mon arrivée pour livrer la deuxième commande, je suis chaleureusement accueillie. En guise de bonjour, la cliente me lance aussitôt "J’espère que ça ne s’est pas renversé". Je croise les doigts. Heureusement, la commande est intacte.

Des revenus variables et incertains

Bilan de mon premier shift, j’ai parcouru 13 kilomètres pour 14,85 euros et pas un seul pourboire, malgré la pluie. J’ai gagné en moyenne 4,95 euros par livraison. Une maigre somme qui ne m’a pas permis de rembourser mes frais d’équipement.

Les revenus des coursiers fluctuent et reposent sur les commandes des clients. Certains peuvent gagner 500 euros par mois, alors que d’autres vont pouvoir percevoir 1500 euros. "Aujourd’hui, j’ai fait 20 courses, ça revient plus ou moins à une centaine d’euros. J’ai travaillé plus de 9 heures. Ce n’est pas vraiment rentable parce qu’il faut retirer à ça, la taxe et aussi l’essence, parce que je suis véhiculé. Pour moi, la situation se détériore. Avant, il y avait des bonus. Maintenant, il n’y en a plus", regrette un livreur qui travaille depuis l’an dernier.

Le prix des courses a baissé au fil des années, tandis que le nombre de livreurs sur les plateformes a, lui, augmenté. Selon le dernier rapport de Comeos, le nombre de coursiers s’élèverait désormais à 20.000 en Belgique.

Des coursiers ni salariés ni indépendants

Groupe de livreurs Uber Eats qui attendent dans la rue
Groupe de livreurs Uber Eats qui attendent dans la rue © Getty Images

Un après-midi, je décide de me rendre à la Maison des livreur·euse·s pour m’informer sur mes droits. Elle a ouvert ses portes en novembre dernier pour apporter une aide administrative aux coursiers, défendre leurs conditions de travail. Mais aussi simplement pour leur permettre "de se reposer, de chiller, de sociabiliser au chaud". Ça tombe bien, car j’ai froid sur mon vélo en plein hiver !

Le numérique et notamment le développement des plateformes ont profondément transformé l’organisation du travail. Camille, livreur, que je rencontre sur place, m’explique que pour devenir coursier sur Uber Eats, deux options sont possibles.

  • Soit les livreurs travaillent sous le statut d’indépendant et doivent alors s’immatriculer à la TVA.
  • Soit ils choisissent de s’inscrire sous le régime de l’économie collaborative, appelé P2P "Particulier à Particulier". Dans ce cas-ci, ils ne peuvent pas dépasser 6540 euros de revenus bruts par an. 90% des travailleurs inscrits sur Uber Eats sont sous ce régime.

En caméra cachée au coeur d'UberEATS, le business de la livraison de repas en question

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Un métier dangereux pour une protection sociale quasiment nulle

Uber Eats annonce fournir une assurance à ses coursiers. Selon Camille, membre du Collectif de coursiers et coursières, elle est toutefois loin d’être suffisante : "Cette assurance est vraiment très limitée. Si vous êtes en tort ou si la plateforme considère que vous n’étiez pas en train de livrer ou si vous avez des séquelles physiques, vous ne serez pas assuré au même niveau que l’assurance d’un salarié normal."

Les coursiers auraient, pourtant, 15 fois plus de chance d’avoir un accident du travail que l’ensemble des autres métiers. "Travailler avec le vélo, c’est très difficile. Il y a plein de voitures qui ne respectent pas les vélos. Comme hier, j’ai eu un accident, une voiture m’a cognée", témoigne un livreur Uber Eats rencontré pendant mon immersion.

À Bruxelles, j’ai effectivement roulé plusieurs fois au milieu du trafic, collée à des voitures, par manque de pistes cyclables dans certaines zones.

Des pouces en bas et plus de travail

Un coursier Uber Eats réceptionne une commande à livrer devant un restaurant
Un coursier Uber Eats réceptionne une commande à livrer devant un restaurant © Getty Images

Uber Eats gonfle ses prix

Les prix sont parfois plus élevés pour les clients qui commandent sur la plateforme. C’est en tout cas ce qui m’a marqué lorsque j’effectuais mes livraisons. Pour un menu avec burger d’un célèbre fast-food par exemple, il coûtait 12,20 euros sur la plateforme et 9,90 euros sur place. Le constat était similaire pour un taco. Son prix s’élevait à 11,40 euros sur Uber Eats et 9,60 euros dans le restaurant.

Après mon deuxième jour à pédaler dans les rues de Bruxelles, je suis épuisée et j’ai les jambes lourdes. Mon sac s’est imprégné de l’odeur du McDonald’s à force des livraisons. Un souvenir de mon immersion.

Au cours de mon immersion, j’ai pris conscience que les évaluations des clients sont extrêmement importantes. En attendant devant McDonald’s le deuxième jour, un coursier m’informe que "dès que le client fait une remarque sur vous, automatiquement Uber bloque le compte. Mais, les livreurs, quel que soit le reproche, ils ne sont jamais entendus". Il déplore le manque de communication avec l’entreprise. J’ai tenté de contacter l’assistance pour les coursiers. En vain.

La Charte de la Communauté Uber Eats mentionne en effet qu’un taux de satisfaction de 90% est nécessaire pour continuer à se connecter à la plateforme.

En dessous de ce pourcentage, le compte du livreur est alors automatiquement bloqué. Il ne peut plus travailler, sans même avoir la possibilité de se justifier. Au McDonald’s par exemple, j’ai dû patienter longtemps avant de récupérer une commande. Le client mécontent de l’attente, aurait très bien pu m’attribuer une mauvaise évaluation alors que je n’y étais pour rien…

Une question de droits : ça évolue mais très lentement pour les travailleurs précarisés

  • La présomption de salariat est très récente. Elle existe depuis 2023. Elle signifie que l’on présume que les livreurs sont salariés.
  • Les assurances varient selon le statut du travailleur :

- celui d’économie collaborative. Les plateformes Uber et Deliveroo ont pris une assurance qui protège les livreurs 40 fois moins que s’ils étaient salariés.

- celui d’indépendant. Les livreurs n’ont rien. Une nouvelle loi de 2023 va obliger les plateformes à assurer leurs livreurs, mais aucun arrêté royal à ce jour.

Uber Eats reçoit le Pigeon d'Or du pire employeur !

Pigeon d'Or du pire employeur

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