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Dans le rétro : "Kasparov vs Deep(er) Blue" - Il y a 25 ans, la machine mettait l’homme en échec

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Un beau jour de mai 1997, le 11 pour être précis, un événement marquait la fin d'une époque courant sur des milliers d’années… La planète entière s’en émeut. Auparavant roi du jeu d’échecs, l’Homme – et pas n’importe lequel, le meilleur de l’espèce dans la discipline – perdit pour la première fois face à la machine. Deep Blue le faisait vaciller de son trône. Ce jour-là, Garry Kasparov tombait sur un os. Retour sur ce moment… fou.

Kasparov lors du match perdu. En face de lui, Joseph Hoane. C’est le scientifique qui manipulait les pièces, en fonction de ce que demandait Deep Blue.
Kasparov lors du match perdu. En face de lui, Joseph Hoane. C’est le scientifique qui manipulait les pièces, en fonction de ce que demandait Deep Blue. © Tous droits réservés

Premier choc

Il y a un quart de siècle, Kasparov est le roi de l’échiquier. Plusieurs fois champion du monde, numéro 1 mondial, il est considéré -et encore de nos jours- comme un des meilleurs joueurs de la discipline de tous les temps. Depuis une vingtaine d’années, les calculateurs et autres ordinateurs sont de plus en plus puissants.

Le progrès dans le domaine semble infini. Pourtant, notre star russe du damier ne compte pas se laisser faire. Lui qui aurait un jour déclaré que "l’ordinateur ne sera jamais plus fort que l’homme" va retenter le coup. L’année précédente, en février, il avait déjà affronté Deep Blue, superordinateur conçu par IBM. Il l’avait emporté. Une partie perdue, deux nulles et trois gagnées.

La machine était déjà un fameux morceau pourtant. Pouvant calculer jusqu’à 200 millions de positions par seconde, Deep Blue collaborerait avec 256 processeurs fonctionnant en parallèle. Des centaines de milliers de parties de grands maîtres y avaient été enregistrées – dont celles de Kasparov lui-même-. Bref, une belle base (de données). Mais l’ordinateur est un calculateur, pas un stratège. Pour 1996, l’honneur reste sauf.

Mais l’année suivante, les ingénieurs d’IBM se mettent à fanfaronner à nouveau : ils ont accouché de Deeper Blue. Une espèce de Deep Blue 2.0… Deux fois plus puissant que son prédécesseur.

Voilà d’ailleurs la bête :

Et voilà la bête…
Et voilà la bête… © Getty

Roque around the clock

Une tonne et demie contre le poids d’un être humain moyen. Des algorithmes contre des neurones. La revanche de la machine ? Le match a lieu à New York. Il sera serré. Deep Blue, par le biais d’un scientifique, est présent physiquement, assis en face de Kasparov. Joseph Hoane bougera les pions pour la machine. Quelques étages en dessous, les spectateurs peuvent suivre la partie via des écrans. La tension est grande.

US-CHESS-KASPAROV

Quand le Russe RAM

La première partie, c’est Kasparov qui la gagne. Mais durant celle-ci, vers la fin, Deep Blue va le surprendre. Ses puces électroniques sortent de leurs circuits imprimés un coup spécial, contre-intuitif, que le Russe n’arrive pas à comprendre. Y a-t-il eu tricherie ? L’ordinateur serait-il d’une intelligence supérieure ? Kasparov est dubitatif, et chamboulé. Ça va continuer à lui trotter dans la tête, cette histoire.

La deuxième partie sera remportée par Deep Blue. En 45 coups. Psychologiquement, c’est la machine qui gagne. Kasparov, en colère, signe la feuille de partie et prend la poudre d’escampette. S’ensuivront trois manches nulles. La dernière sera cruciale. Garry Kasparov la perdra, en seulement 19 coups. Deeper Blue a vaincu.

Echec au roi.

Vidéo INA :

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Patatras. Le monde est en émoi. "Un moment d’histoire" déclarent des spectateurs du combat. Il sera prouvé des années plus tard que le mouvement si particulier qui a turlupiné notre champion du monde était en fait… un bug. Incapable de choisir la meilleure option, Deeper Blue a joué un coup au hasard. Ça a déstabilisé Kasparov. Voilà pourquoi psychologiquement, ce fait est important.

Une défaite qui l’a touché au plus profond "J’étais dévasté. On est toujours triste, déçu, fâché de perdre. Mais avec un peu de recul, j’ai entrevu les opportunités qui s’ouvraient". Il se rend compte que ce sera parfois maintenant à l’homme de s’adapter aux techniques des machines, et pas l’inverseC’est que l’homme a changé. Depuis ce tournant du 11 mai 1997, il défendra une vision positive de la relation homme-machine.

Un échange qu’il ne voit pas comme dans des films d’anticipations hollywoodiens, style Terminator ou Blade Runner, mais plutôt en bonne intelligence. Et celle-ci sera artificielle.

 

Ma défaite contre Deep Blue était une victoire pour l’humanité

Tournai à Saint-Louis le 15 août 2017
Tournai à Saint-Louis le 15 août 2017 © AFP

Echecs forever

"Ce jeu m’aide à me sentir heureux. Il fait partie de ma vie depuis mes 6 ans et le plaisir demeure intact, même si aujourd’hui je ne joue plus, comme avant, pour gagner" confiait-il à nos confrères suisses du Temps en 2019.

Ce jeu m’aide à me sentir heureux

Kasparov, le roi de l’échiquier

Quelle destinée que celle de Garry Kasparov ! L’homme a à présent près de soixante ans, il n’en reste pas moins mythique. Un exemple absolu tout d’abord pour nombre de joueurs d’échecs. C’est son père qui va lui donner le goût de la chose. Et ses prouesses vont être fulgurantes. Il sera ainsi déjà joueur première catégorie à 9 ans. En 1975, il fait partie de l’élite des jeunes joueurs soviétiques. Cette année-là, il rencontrera pour la première fois Anatoli Karpov. Nous sommes dans un tournoi de parties simultanées à Moscou, et Karpov est alors le roi de la planète échecs. Kasparov perdra la partie… Mais s’en souviendra…

C’est cette année-là que le prodige va changer son nom. La décision est prise lors d’un conseil de famille. Il prendra le nom de sa mère. Nous sommes alors à Bakou, en Azerbaïdjan. Une des républiques soviétiques, tout comme l’Arménie voisine, d’où sa mère est originaire (du Haut-Karabakh, plus précisément). Son père, lui, est décédé quatre ans auparavant.

Ingénieur, il était juif et avait pour nom de famille Vaïnstein. Sur conseil de sa mère et de son entraîneur, le jeune Garik Kimovitch Vaïnstein se fera dorénavant appeler Garry (ou Garri) Kasparov. Un nom plus facile à porter dans l’URSS d’alors (déjà qu’être d’origine arménienne en Azerbaïdjan n’est pas si simple…).

Ensuite, suivra une décennie où il gravira peu à peu les paliers. Champion du monde junior en 1980, nommé grand maître l’année d’après… Et en 84, le toit du monde : il trône à la première place du classement Elo – classement comparatif des joueurs d’échecs, un peu comme l’ATP (mais plus représentatif selon certains) pour le tennis —.

Il va alors affronter, aux championnats du monde, Anatoli Karpov. Le choc.

Garry Kasparov et Anatoli Karpov, en 1985
Garry Kasparov et Anatoli Karpov, en 1985 © Tous droits réservés

20 ans d’hégémonie

Défi titanesque. Karpov n’a jamais perdu depuis 1975. Et ce match, ce choc, se soldera par… un nul. 5 mois, 48 parties. Rien n’y fait. Il faut six victoires pour être champion du monde. Ils n’y arrivent pas.

La fédération décidera d’interrompre la partie afin de ménager la santé des joueurs -les règles changeront par la suite, ce sera maintenant 24 parties au maximum-. En 1985, rebelote. Karpov vs Kasparov. Cette fois-ci, c’est le jeune arménien qui l’emportera. A 22 ans, il vient de renverser le tenant du titre.

Kasparov est parti pour 15 ans à la toute première place des échecs mondiaux. Hors catégorie. Entre-temps, il aura battu le record de points au classement Elo en 1999 – le score ne sera battu qu’en 2013 par le norvégien Magnus Carlsen- et rencontré le fameux Deep Blue. Il restera numéro 1 mondial jusqu’en 2005.

Kasparov, en mode "sans échec", en 1990.
Kasparov, en mode "sans échec", en 1990. © Tous droits réservés

L’opposant

Au parti communiste à la fin des années 80, soutient de Boris Eltsine lors de la décennie suivante, il fondera un parti, le Front civique unifié, en 2005. Appartenant au mouvement L’Autre Russie, c’est un parti d’opposition à Vladimir Poutine. L’homme choisit la vie politique. C’est un tournant pour lui. A présent figure incontournable de l’opposition, il se sentira très bientôt menacé par le pouvoir en place et victime d’ostracisme. Kasparov bénéficiera d’une large médiatisation hors de Russie. Il fondera un autre parti, appelé Solidarnost (inspiré par le nom du fameux syndicat polonais de Lech Walesa). Le parti est pro-démocratie et libéral.

Kasparov manifestera son mécontentement notamment lors de l’invasion de la Géorgie en 2008, de la condamnation des Pussy Riot, et plus largement contre tout ce qui concerne l’autoritarisme du Kremlin. Il est nommé président de l’ONG Human Rights Foundation.

Kasparov, légendes des échecs et activiste russe en 2016.
Kasparov, légendes des échecs et activiste russe en 2016. © AFP

En 2013, le champion d’échec s’exile. D’abord en Suisse, puis aux States. Il obtient la citoyenneté croate en 2014. Vivant à New-York, il continue d’être actif dans le domaine des échecs et de la politique.

En 2019, toujours dans cette interview au journal Le Temps, il dira ainsi, visionnaire : "Un Vladimir Poutine, qui est un ennemi du monde libre, fait ce qu’il fait parce que personne ne l’en empêche. L’Europe est trop préoccupée par le gaz qu’elle doit acheter à la Russie pour se mettre en travers de sa route. Cessons de faire porter le chapeau à la technologie pour nous demander quelle volonté politique nous déployons vraiment. Pour la première fois de l’histoire, le monde libre est plus puissant économiquement et militairement que ses ennemis. Mais il sait les risques d’aller au conflit et il y renonce, offrant ainsi une marge de manœuvre aux dictateurs et aux terroristes".

Le gourou des échecs visionnaire et lucide. Deux qualités dont il ne s’est, durant ses exploits, jamais démarqué.

Guerre en Ukraine: l'oposant Garry Kasparov appelle à appelle à "exclure la Russie des marchés financiers" (New York 25/02/2022)

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