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Sous couverture

De la violence à la douceur, des romans qui explorent les émotions en profondeur

Pour ce douzième chapitre, Sous Couverture accueille Coco et Hubert Antoine. Entre mémoires et témoignage, les romans de la semaine remueront bien des souvenirs.

Coco pour "Dessiner encore", éd. Les Arènes, 2021

Le récit graphique bouleversant d’un voyage intérieur, pudique et authentique

L’attentat du 7 janvier 2015 à Charlie Hebdo tourne en boucle dans la tête de l’une de ses dessinatrices. Tout fout le camp en elle mais le dessin résiste… C’est le dessin qui va l’aider à exorciser le traumatisme causé par cette funeste journée. Est-elle coupable d’avoir, sous la menace d’armes terrifiantes, composé le code qui ouvrait la porte de la rédaction aux frères Kouachi ? S’ajoute à cela, le complexe du survivant…

Dans le remarquable roman graphique qu’est Dessiner encore, Corinne Rey, alias Coco nous raconte comment le dessin l’a aidée dans cette épreuve.

Hubert Antoine, pour "Les formes d’un soupir", éd. Gallimard, coll. Verticales, 2021

Un road movie au pays de Quetzalcóatl

Grâce à une expérience hallucinogène, un libre-penseur mexicain parvient à entendre de nouveau la voix de sa fille, Melitza, assassinée pendant l’insurrection d’Oaxaca, deux ans auparavant. Elle lui relate ses derniers instants auprès d’Evo, un chaman huichol qui va lui offrir, à travers un étourdissant rituel d’oubli, la plus romantique des métamorphoses. Dans son deuxième roman, Hubert Antoine défonce les portes du deuil, supprime les frontières entre morts et vivants pour révéler un Mexique toujours aussi captivant dans les plus ardentes couleurs de l’intensité.

La "Supercherie" d’Anne-Sophie Delcour : "Mémoires flous", de Jim Carrey et Dana Vachon, Éd. Seuil, 2021

Un roman, qui interroge la notion d’identité

Jim Carrey est une star de cinéma adulée. Il a beaucoup de succès, on envie sa réussite et ses privilèges. Mais il est très seul. Il commence à vieillir, il prend du poids. Il passe des nuits à chercher de l’affection auprès de ses chiens de garde entraînés par le Mossad et à regarder des documentaires improbables sur Netflix. Il a tout tenté pour sortir de sa déprime : les régimes, les gourous, et même les bons conseils de son cher ami, acteur et collectionneur de crânes de dinosaures Nicolas Cage. Rien ne va, jusqu’au moment où il croise la route de Georgie.

C’est l’amour de sa vie, il le sait, il le sent. C’est le moment où Charlie Kaufman, scénariste de Dans la peau de John Malkovich, lui propose un rôle dans un film d’un nouveau genre, un film qui repousse toutes les limites existantes et qui lui permettra sûrement de remporter un Oscar. On dirait que l’horizon s’éclaircit enfin… Mais l’univers a d’autres plans pour Jim Carrey…

Jim Carrey et Dana Vachon ont écrit un livre hilarant, démesuré, cataclysmique par moments, qui brosse un portrait en creux plus vrai que nature de Carrey l’acteur et de Hollywood. Satire mordante de la société du spectacle, et " semi-autobiographie ", Mémoires flous est un roman inclassable, comme Jim Carrey !

La chronique de Lucile Poulain : " Grandir un peu ", de Julien Rampin, éd. Charleston 2021

Un roman lumineux et profond qui parle d’amour, de perte et surtout, d’espoir

Une vieille bâtisse en pierre aux volets bleus, perchée sur une colline, loin de tout. C’est là que Jeanne trouve refuge quand elle décide, sur un coup de tête, de partir avec sa collection de vinyles sous le bras pour fuir un mari indifférent et une existence qui ne lui ressemble pas. Cette maison est le royaume de Raymonde, une grand-mère fantasque et rebelle à la recherche d’une dame de compagnie, et de Lucas, son petit-fils. Tandis que les chaudes journées d’été défilent, tous trois s’apprivoisent et vivent une parenthèse enchantée, hors du temps. Mais le temps hélas ne s’arrête jamais vraiment, et la vie va bientôt les rattraper pour les obliger à grandir un peu… Avec Grandir un peu, Julien Rampin nous livre un premier roman bien dans l’air du temps, histoire d’une incertaine cohabitation de personnages qui nous ressemblent tellement.

La chronique de Marie Vancutsem : "Ce qui nous tue", de Tom McAllister, éd 10/18, 2021

Un plaidoyer au vitriol pour la raison

Anna Crawford est professeure d’anglais au lycée de Seldom Falls, en Pennsylvanie. Le jour où elle se fait renvoyer pour insubordination, quelqu’un pénètre dans les locaux et se livre à une tuerie de masse : 19 morts, 45 blessés. Pour Anna le résultat est désastreux car elle sera, un temps, suspectée par le FBI ! Heureusement, Anna sera rapidement innocentée. Mais le mal est fait : elle a été montrée du doigt et sa vie, jetée en pâture aux foules, ne sera plus jamais la même dans cette petite ville américaine. Autour d’elle, elle voit un monde à la dérive, qui pour seules réponses à ce drame atroce propose davantage de médias et de caméras, toujours plus de " hashtags ", d’armes, de virilité triomphante et de lois absurdes. Ce qui nous tue : un anti-thriller où l’humour noir se mêle à la colère.

La chronique de Gorian Delpâture : "Le carillonneur", de Georges Rodenbach, éd. Névrosée, 2020

À propos des pulsions amoureuses, de l’histoire et de la modernité et sur la Flandre

Bruges, à la fin du XIXe siècle. Joris Borluut est architecte et participe à la restauration quelque peu conservatrice de sa ville adorée. Il remporte aussi le concours pour devenir le carillonneur de la ville. Vainqueur, dès qu’il reçoit les clés de la tour, il sent, par une mystérieuse intuition, que son destin est scellé et qu’il entre dans son tombeau. Amoureux du carillon, amoureux de Bruges qui se doit de rayonner sur les Flandres, Joris s’éprend également de Godelieve et Barbe, les deux filles de son ami antiquaire Van Hulle, qui incarnent les deux pôles contraires de sa personnalité. Alternativement attiré par l’une et l’autre, il choisira la fougue sensuelle de Barbe, sans cesser de demeurer attiré par la pureté et la douceur de Godelieve. Mais ne risque-t-il pas de terminer seul, en haut du beffroi ? Un roman édité en 1897, un an avant la disparition de cet amoureux de la littérature que fut Georges Rodenbach, à (re) découvrir absolument car tout simplement sublime et formidable.

La chronique de Michel Dufranne : "Casino Amazonie", d’Edyr Augusto, éd. Asphalte, 2021

Un kaléidoscope aux innombrables facettes

Bélem, dans le nord du Brésil. Dans ce pays où tout jeu d’argent est illégal, le docteur Clayton Marollo associe sa passion des cartes et son carnet d’adresses bien garni pour ouvrir des salles clandestines qui accueillent, nuit après nuit, hommes politiques, notables, trafiquants et vrais joueurs. Gio, jeune homme élevé quasiment dans la rue, se fait remarquer par le tout-puissant Marollo, qui en fait son bras droit.

Il se rend vite indispensable, jusqu’à l’arrivée de Paula, jeune joueuse de poker extraordinairement douée, qui fait tourner les têtes et suscite bien des convoitises dans ce milieu très fermé. Roi, dame, valet : ces trois-là vont se convoiter, se haïr, se perdre. Bienvenue dans les eaux troubles de Belém… Edyr Augusto nous plonge à nouveau dans les bas-fonds de la capitale de l’Amazonie, lieu de tous les trafics, en multipliant les portraits d’une humanité-mosaïque… Une fois que vous y entrerez, vous serez happé.

​​​​​​​La chronique surprise : Charlélie Couture, avec "Yellow cab", de Christophe Chabouté, éd. Glénat, coll. Vents d’Ouest, 2021

Une aventure sensible, profondément humaine

Somptueuse BD en noir et blanc, en ombres et lumière, Yellow Cab est l’adaptation du livre de Benoît Cohen paru chez Flammarion en 2017. Après avoir réalisé des films et des séries pendant 20 ans, Benoit Cohen souhaite prendre un nouveau départ. En 2014, il part vivre à New York et décide de devenir chauffeur de taxi : en plongeant au cœur de la ville, en se nourrissant de la richesse de la métropole, il espère retrouver l’inspiration.

Il apprend les ficelles du métier, fait la rencontre de ses futurs collègues, migrants de tous pays à la recherche du "rêve américain", et affronte le labyrinthe administratif qui mène à la licence de taxi driver. Au volant de l’emblématique yellow cab, il arpente les rues de Big Apple, observe les visages de milliers de passagers et emmagasine les histoires. Benoît Cohen pensait tirer un film de cette aventure mais le projet se transforme finalement en un récit publié chez Flammarion. Cet ouvrage traversé de souvenirs personnels, de références cinématographiques et de réflexions sur le processus créatif, prend dorénavant la forme d’une bande dessinée grâce au talent de Chabouté, dont le graphisme époustouflant rend un vibrant hommage à la plus célèbre des cités américaines.

Le coup de cœur de Frédéric Ronsse, librairie "Flagey" à Ixelles : "Oleg", de Frederik Peeters, éd. Atrabile, 2021

Quotidien et amours d’un dessinateur de BD

Tout juste vingt ans après Pilules bleues, roman graphique de Frederik Peeters, l’auteur suisse se raconte à nouveau mais troque le "je" pour le "il", et, en utilisant cet avatar qu’est Oleg, il brouille les pistes et esquive le piège de la trivialité. À travers ces chroniques, tour à tour drôles, incisives, touchantes, voire surprenantes, il lève ainsi – partiellement – le voile sur son métier et son quotidien de dessinateur, et se faisant, pointe nombre de contradictions qui hantent notre époque : ultra-modernité technologique et pensée réactionnaire, culte de la superficialité et quête d’authenticité, surabondance et désarroi. Mais on pourra aussi, tout simplement, lire Oleg comme une belle déclaration d’amour que fait l’auteur à celles qui lui sont le plus proches – et comme un rappel, dépourvu de mièvrerie, que c’est cette force-là qui nous permet de sublimer le banal, et de tenir face à l’adversité.

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