Débat : trois institutions culturelles confrontées aux enjeux de la crise sanitaire

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25 mai 2020 à 16:20Temps de lecture3 min
Par Antoine Danhier

Camille De Rijck a réuni Caroline Sonrier, directrice de l’Opéra de Lille, Émilie Delorme, directrice du Conservatoire national supérieur de Paris et Lorraine Villermaux, administratrice des Talens Lyriques, pour débattre des grands enjeux du secteur musical dans le cadre de l’épidémie de Covid-19.

Le secteur culturel est l’un des plus sévèrement et durablement impactés par l’épidémie de Covid-19. Les institutions musicales sont contraintes d’annuler des événements préparés parfois depuis plusieurs années et l’avenir reste très flou, notamment à cause des lourdes complications logistiques qui résultent des contraintes de distanciation sociale, tant pour les musiciens que pour le public. Dans l’émission "Demandez le programme" du 19 mai, Camille De Rijck a réuni les représentantes de trois grandes institutions culturelles françaises pour témoigner leur expérience et débattre de ces enjeux : Caroline Sonrier, directrice de l’Opéra de Lille, Émilie Delorme, directrice du Conservatoire national supérieur de Paris et Lorraine Villermaux, administratrice des Talens Lyriques, l’orchestre de Christophe Rousset installé à Paris.

Un grand moment de sidération

Toutes témoignent avant toute chose de leur vécu, de l’énorme choc ressenti au début de la crise. Caroline Sonrier mentionne un "effet de sidération" que les deux autres invitées reprennent également à leur compte. Le fait de devoir annuler des événements qui ont demandé beaucoup d’investissement et de devoir mettre du jour au lendemain toute une équipe au télétravail ou au chômage technique a été vécu comme très brutal. Il y a eu un moment de déni, évoqué par Lorraine Villermaux, causé par la difficulté à prendre la mesure de la crise et par le désir de se battre pour sauver tout ce qui pouvait l’être, dans un contexte d’incertitude permanente où tout ne cessait d’être remis en question.

Puis, une prise de conscience très difficile, terriblement décevante. Pour Émilie Delorme, le plus grand choc a été d’apprendre que l’institution ne rouvrirait pas avant l’été. Lorraine Villermaux parle même de deuil : "Le deuil, il est très très difficile à faire, c’est souvent deux ans de travail. Pour monter un projet, on est sur des répertoires inédits, ce sont des longues années passées à la recherche, à l’édition, et à trouver des partenaires financiers pour monter le projet. Et un mail ou un coup de fil qui dit "c’est terminé", c’est très difficile à encaisser".

Sauver l’art et les artistes

La première préoccupation des intervenantes a été de protéger la population de leurs institutions respectives. Pour Caroline Sonrier, à l’Opéra de Lille, il s’est agi de voir comment garantir un soutien financier aux artistes. Par exemple, les membres du chœur, travailleurs intermittents, ont reçu le cachet prévu, mais il a fallu discuter et trouver un arrangement pour les artistes dont le cachet est plus important. Au Conservatoire national supérieur de Paris, il a fallu assurer une certaine continuité pédagogique, soutenir les étudiants en difficulté financière, mais également trouver un moyen d’encadrer l’insertion professionnelle pour les élèves en fin de parcours, le passage du statut d’étudiant au statut d’artiste. Lorraine Villermaux évoque également la réorganisation qui a été nécessaire pour mettre en place un management à distance et la nécessité d’accompagner les artistes, qui sont dans une grande angoisse.

Au-delà de l’enjeu social, il y a également pour les artistes et les musiciens un enjeu identitaire. Il faut pouvoir se réinventer, continuer à faire de l’art malgré tout. Émilie Delorme insiste beaucoup sur les opportunités ouvertes par la crise, dont il ressort également du positif, comme l’entraide au sein des équipes. Le confinement est aussi selon elle un contexte favorable au processus créatif : à défaut de jouer en orchestre, "on peut composer, écrire ou réfléchir tous ensemble". Mais face à la longueur de la crise, il est impératif de trouver des formats nouveaux, adaptés aux contraintes d’hygiène et de distanciation sociale. Pour Caroline Sonrier, il n’est tout simplement pas envisageable de rester fermé : "Si on n’ouvre pas en octobre, alors autant qu’on ferme pendant deux ans, parce que si on attend le vaccin pour ouvrir, on n’y arrivera pas".

Réinventer le modèle économique

S’il est impératif pour les institutions musicales de s’adapter à la situation et de redémarrer l’activité d’une manière ou d’une autre, c’est aussi et avant tout pour une raison économique. L’argent dont elles disposent provient en partie de subventions publiques et de mécène, mais également en grande partie de leurs activités musicales. Au Talens Lyrique, par exemple, l’aide de l’État s’élève à 15-20% et le mécénat à plus de 20%, mais tout le reste provient des ventes de concerts, des productions et des différents contrats, ce qui entraîne une grande fragilité. Or, selon Caroline Sonrier, on observe que l’État est en recul et que les mécènes sont tentés de se réorienter dans un domaine plus social, plus valorisant pour eux. Des enjeux majeurs pour le secteur, qui remettent en question son modèle économique.

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