RTBFPasser au contenu
Rechercher

Les Grenades

Décès de Chris Panier : faut-il être connue pour être reconnue ?

Chris Panier est la deuxième en partant de la droite (rangée du haut).
06 avr. 2022 à 16:26Temps de lecture3 min
Par Irène Kaufer, une chronique pour Les Grenades

Femmage à Chris Panier

(9 septembre 1937 – 4 avril 2022)


On dit que chaque fois qu’une personne âgée meurt, c’est une bibliothèque qui brûle. Et quand une féministe s’en va, qu’est-ce qui disparaît avec elle ?

Peu à peu, les féministes de la "deuxième vague" sont emportées par une autre vague, celle du temps, de l’âge, de la maladie, de la mauvaise chute dont on ne se remet pas.

Chris Panier ne laissera pas de livres ou d’articles, pas de hauts faits personnels, juste quelques actions d’éclat ou l’obscur et si indispensable travail de sape d’une prof de morale qui, dès les années 60, parlait à ses élèves d’égalité, d’avortement, de révolte contre les dictatures de tout poil.

Une autre façon d’aimer

Notre première rencontre est très précisément datée : c’était le 11 novembre 1973, lors de la deuxième Journée des Femmes. Avec ses amies des " Biches sauvages " (le charme des années 70…), elle tenait un stand dans les escaliers du Centre Jacques Franck, à Saint-Gilles. Moi qui me cachais alors dans le fond du dernier tiroir du placard où se pelotonnaient celleux qu’on n’appelait pas encore LGBTQIA +, je suis passée un nombre incalculable de fois devant, n’osant leur parler mais ramassant chaque fois un de leurs tracts.

Je suis rentrée chez moi avec une belle pile. J’ai fini par les contacter et découvrir leur association, quatre femmes vivant en communauté avec le petit garçon de l’une d’elles. Chris, Brigitte, Isabel, Claudine : toutes méritent qu’on ne les oublie pas. Six mois plus tard, j’allais vivre avec Chris et son chat Gribouille en face du terrain de foot d’Etterbeek.

►►► Retrouvez en cliquant ici tous les articles des Grenades, le média de la RTBF qui dégoupille l’actualité d’un point de vue féministe

Les années 70, c’était la découverte de la sexualité, de la liberté, d’une autre façon d’aimer, sans exclusivité, sans jalousie (pensions-nous, non sans une certaine naïveté), d’interminables réunions chez l’une ou l’autre, des manifs imposantes, des actions sauvages – je retiendrai le "sabotage" à une dizaine d’une élection de Miss Belgique à Knokke, où nous sommes arrivées jusque sur la scène et avons eu droit de descendre le grand escalier du casino dans les bras de vigiles, en gueulant l’Internationale.

Mais derrière cette audace, il restait une appréhension constante : Chris a préféré se lever tous les matins à 5 heures pour aller donner cours à La Louvière, alors qu’il y a eu des postes ouverts dans l’école d’à côté… Et quand nous partions pour un week-end à la mer, nous évitions de nous tenir par la main.

Non sans raison : après la première émission consacrée aux lesbiennes à la RTBF (20 octobre 1980), et dans le Magazine F de Laurette Charlier, l’une des participantes, Eliane Morissens, a été suspendue de l’enseignement par la Députation Permanente (socialiste) du Hainaut.

Chris Panier a été une de ces innombrables "petites mains" qui ont contribué, dans leur domaine et à leur échelle, à façonner une société plus ouverte pour les femmes

Innombrables "petites mains"

Plus tard, dans les années 80, il y a eu un certain reflux – de notre relation comme du mouvement féministe. Mais Chris n’a cessé de se mobiliser pour autant. Elle était de toutes les manifs. En été 1986, quand Daniel Ortega était encore un révolutionnaire sandiniste, nous sommes parties avec un groupe de profs construire une école dans une coopérative au Nicaragua. Plus tard encore Chris s’est impliquée dans la cause animale, devenant végétarienne, et après sa retraite, est devenue bénévole chez Oxfam.

Chris Panier est la deuxième en partant de la droite, et notre autrice, Irène Kaufer, est celle qui tient la guitare !
Chris Panier est la deuxième en partant de la droite, et notre autrice, Irène Kaufer, est celle qui tient la guitare ! © Tous droits réservés

Le premier confinement, en mars 2020, a été un coup dur pour elle, car elle a dû arrêter ses activités. L’âge venant, elle devait aussi restreindre son autre passion, les promenades en forêt, où elle prenait de magnifiques photos (qu’elle n’a jamais voulu exposer). Dès qu’elle a pu, elle est retournée " travailler ", mais la fatigue l’a obligée à se poser. C’est sans doute là qu’elle a commencé à lâcher prise.

►►► Pour recevoir les informations des Grenades via notre newsletter, n’hésitez pas à vous inscrire ici

En octobre dernier, c’était la chute, la perte d’une autonomie à laquelle elle tenait plus qu’à tout, la maison de repos, et peu à peu je l’ai vue s’éteindre, perdre d’abord la mémoire puis l’intérêt pour ce qui se passait autour d’elle. Même si, jusqu’au dernier jour ou presque, un retard dans la livraison de son abonnement au Soir la mettait dans une grande colère (ou une grande insécurité).

Chris a été une de ces innombrables "petites mains" qui ont contribué, dans leur domaine et à leur échelle, à façonner une société plus ouverte pour les femmes, malgré tous les combats qui restent à mener. Elle n’est plus là mais la relève est prête, et c’est aussi grâce à des femmes comme elle.

Une des photos prises par Chris Panier et offerte à Irène Kaufer.
Une des photos prises par Chris Panier et offerte à Irène Kaufer. © Chris Panier

Irène Kaufer est autrice et membre de l’asbl Garance.

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

Sur le même sujet

Claude Véga, l’imitateur inimitable des années 70, est décédé à l’âge de 91 ans

Scène - Accueil

Articles recommandés pour vous