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Dehaes – Juvan, c’est fini : « Aujourd’hui les joueuses prennent les coaches et les jettent »

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Philippe Dehaes n’est plus le coach de Kaja Juvan depuis un mois. La joueuse Slovène (60e à la WTA) a voulu essayer un nouveau coach pendant 3 mois, en proposant à Philippe Dehaes de refaire le point fin septembre. Une proposition étrange, refusée par l’entraîneur belge. Le Brabançon a décidé aujourd’hui, de partager cet épisode, sans amertume, ni aigreur. C’est simplement l’occasion pour lui, de mettre en avant la précarité du métier de coach.

Instagram @kajajuvan

C’est dans son école de tennis de Wavre, au club de la Raquette, que Philippe Dehaes nous fixe rendez-vous. C’est l’effervescence sur la terre battue wavrienne, les stages battent leur plein. Philippe interrompt ses activités pour prendre le temps de se confier, lui qui donne tout à sa passion, depuis plus de 20 ans. Ces dernières années, il a entraîné, entre autres, Daria Kasaktina, Monica Puig, ou encore Emma Raducanu.

« Il y a 5% de ton travail que je n’aime pas, j’aimerais travailler avec un autre coach »

La belle histoire entre Philippe Dehaes et Kaja Juvan s’est achevée il y a un mois, de manière assez brutale, juste avant le tournoi de Bad Hambourg : " Je suis arrivée à Hambourg avec ma valise et mon enthousiasme, et prêt à préparer Wimbledon, parce que c’était un tournoi important avant Wimbledon. Elle m’attendait au bar de l’hôtel. Elle m’a dit qu’elle devait me parler de quelque chose d’important. Elle m’a dit qu’elle n’aimait pas 5% de mon travail et qu’elle voudrait essayer de travailler, pendant quelques mois, avec un autre coach, pour essayer de trouver 100% de satisfaction. Elle m’a proposé de reprendre contact avec moi fin septembre, pour faire le point, pour savoir avec qui elle aurait envie de continuer. Je lui ai dit que je ne voulais pas rentrer dans ce jeu-là, et que cela allait casser notre belle relation de confiance ".

Philippe Dehaes a encaissé la nouvelle avec circonspection, avant d’essayer de raisonner sa joueuse : " J’ai beau avoir essayé de lui expliquer que rationnellement, on avait fait un bout de chemin qui était quand même très intéressant, qu’on était plutôt dans un dans une bonne énergie et que c’était, pour moi, prendre un risque de vouloir changer ça. Mais elle n’a rien voulu entendre ".

Kaja Juvan est passée en un an, de la 110e à la 58e place mondiale

Et c’est vrai que Kaja Juvan vient de loin. Quand Philippe Dehaes a pris en main la joueuse Slovène, elle était 110e mondiale. Le travail du coach belge lui a permis de passer de paliers, avec une année 2022 en constante progression : " Le tout début de notre collaboration a été compliqué pour des raisons personnelles. Mais après, le processus s’est mis en marche. Depuis le début de l’année sa fiche de résultats est plutôt positive. 24 victoires pour 10 défaites, et elle est montée jusqu’à la 58e place mondiale. Avec notamment une première finale en 250 ou elle bat Pliskova. Elle bat Mertens. Elle fait un bon Roland-Garros aussi. Elle perd contre Badosa, qui est numéro trois mondiale, en jouant trois sets. Donc quand je suis arrivée à Hambourg, j’étais à des années-lumière d'imaginer ce qu’elle allait me dire". 

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"Les joueuses prennent les coaches et les jettent, pour des raisons qui ne sont pas toujours très rationnelles"

Et pourtant avec le recul, Philippe Dehaes se rend compte que cette manière de fonctionner, devient la norme sur le circuit : " C’est la tendance actuelle. Il ne faut pas avoir peur de le dire. C’est très compliqué de faire ce métier aujourd’hui avec cette jeune génération qui a du mal à se projeter. Une génération de joueuses qui est très fort dans l’émotion, dans l’immédiateté. Il faut satisfaire un besoin maintenant, elles sont incapables de se projeter et peut-être de faire des sacrifices, ou attendre de travailler pour que ça aille mieux. Les joueuses prennent les coaches et les jettent, pour des raisons qui ne sont pas toujours très rationnelles. Tout avait été mis en place pour la faire progresser, il n’y a pas de raison pour justifier cette collaboration qui s’arrête ".

« La jeune génération, surtout dans le tennis féminin, fonctionne davantage à l’émotion »

La précarité du métier de coach de tennis est bien réelle, ce qui est courant aujourd’hui était une exception il y a 20 ans : Quand on regarde le classement WTA et qu’on voit le nombre de coachs qui sont virés, c’est fou. Je fais ce métier depuis 2000. J’ai commencé avec Kristof Vliegen. On a fait six ans ensemble. Je n’avais pas d’expérience à l’époque et Kristof était un peu un chien fou. Et il me pardonnera l’expression certainement. Mais on s’est bagarré énormément, on a lutté, mais il n’a jamais remis en cause la relation. Je pense qu’aujourd’hui, la jeune génération, surtout dans le tennis féminin, fonctionne davantage à l’émotion. C’est malheureusement quelque chose qui est de plus en plus courant et qui ne va pas aller en s’améliorant".

Philippe Dehaes a travaillé pendant 6 ans, comme coach de Kristof Vliegen.
Philippe Dehaes a travaillé pendant 6 ans, comme coach de Kristof Vliegen. © Tous droits réservés

« Il faut 3 ans, pour travailler sur le processus de performance. Pour de nombreuses joueuses c’est trop long »

Et du coup la méthode "Dehaes" qui est basée sur un cycle de 3 années, est de plus en plus compliquée à mettre en place avec des joueuses qui veulent tout, tout de suite : " Les filles ne nous donnent plus le temps de travailler sur le long terme. En un an, on a de 20 à 25 tournois de haut niveau. C’est trop peu pour transformer une joueuse. Il faut 3 ans, avec entre 65 et 80 tournois, pour travailler sur le processus de performance. Pour de nombreuses joueuses c’est trop long ".

Philippe Dehaes est un coach confirmé sur le circuit mondial. Mais à 50 ans, il aspire à plus de sérénité dans le travail, et il ne semble plus avoir envie de repartir sur un cycle de 3 années, pour faire éclore une future pépite du tennis mondial : " C’est vrai que le challenge est excitant, partir d’en bas et monter avec une joueuse. Mais il faut accepter de mettre entre parenthèses absolument tout ce qui concerne votre vie privée, familiale ou sociale. Donc quelque part, ça a un coût, un coup émotionnel pour l’entraîneur. Et puis c’est un coup financier aussi parce que quand on démarre avec une fille qui est 150e, on ne peut pas demander la même considération financière qu’avec une fille qui est top dix. Aujourd’hui je n’ai plus confiance dans cette jeune génération qui ne laisse plus de temps au temps, et qui ne passe plus de temps au processus de progression de se mettre en place ".

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Ecoles de tennis et formation des cadres de l’AFT

Coacher sur le circuit féminin, ce n’est pas non plus la poule aux œufs d’or. Seules les meilleures joueuses du monde peuvent bien en vivre, et bien payer leur staff : " Moi j’ai pris l’habitude de signer une convention, un contrat d’une année, renouvelable. Mais donc quand la collaboration s’arrête du jour au lendemain, ce contrat ne pèse pas grand-chose ".

Philippe Dehaes peut compter sur ses autres projets. A commencer par les écoles " YourTenniSchool ", cogérées avec Sébastien Lecloux et Remy Vincenzi, à Wavre, Jodoigne et Braine l’Alleud et Hélécine.

Mais il veut aussi partager sa science du tennis, acquise depuis plus de 20 ans : Je vais m’engager très sérieusement dans la formation des cadres pour l’AFT parce que j’ai vraiment envie de partager mon expérience. Donc ça va me prendre beaucoup de temps et je suis très enthousiaste à l’idée de pouvoir former les prochains entraîneurs. Et puis, je vais retourner sur le terrain parce que j’aime ce sport, j’aime l’enseigner et je vais donner et donner un certain nombre d’heures. Je vais choisir mes heures un peu. Ça, c’est la chance que j’ai, mais je veux continuer à enseigner ce sport (RIRES)."

« Si une fille du top 10 mondial m’appelle, là je me relancerai dans la bagarre »

Si Philippe Dehaes semble décidé à ne plus se lancer dans un long processus de formation avec une joueuse classée au-delà du top 100 mondial, il ne ferme pas la porte au circuit WTA : " Si quelqu’un du top dix m’appelle là, c’est sûr que je me relancerai dans la bagarre. Parce que c’est une expérience que je ne connais pas et j’ai envie de découvrir cette petite chose-là. Mais je pense que c’est la seule raison qui pourrait me faire changer d’avis. La seule bonne excuse pour repartir ".

En attendant, Philippe profite enfin des siens… et il regarde dans le rétro avec nostalgie et fierté, sans regrets ni animosité : " Quand la collaboration s’est terminée, ça a été compliqué pendant quelques jours. Mais quand ma fille Alice, qui a 12 ans, m’a sauté dans les bras et m’a dit " je suis tellement content que tu sois là ". Eh bien ça, ça a recadré complètement la situation. Aujourd’hui, je ne me sens pas aigri ou frustré, ou malheureux. Je suis en paix avec moi-même, et je suis super fier d’avoir vécu cette expérience ", a conclu le consultant tennis de la RTBF.

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