Depuis le tournage de "Woman", Yann Arthus-Bertrand regarde les femmes différemment

"Woman", le nouveau documentaire de Yann Arthus-Bertrand co-réalisé avec Anastasia Mikova.

© Hope Production

08 mars 2020 à 08:00Temps de lecture5 min
Par Céline Biourge

La femme est au centre du nouveau documentaire de Yann Arthus Bertrand : "Woman". Mais cette fois, il est co-réalisé avec Anastasia Mikova. Cette journaliste d’origine ukrainienne travaille depuis 12 ans avec le réalisateur et photographe français. Elle a collaboré sur la série "Vue du Ciel" et "Human". C’est d’ailleurs au cours de ce dernier tournage, soit 2 ans avant l’affaire Weinstein, qu’est né le projet "Woman". À l’époque déjà, les langues étaient prêtes à se délier.

Durant les 3 ans qu’a duré la production du film, près de 2000 femmes de quelque 50 pays différents ont été interviewées. Comme pour "Human", les interviews ont été réalisées dans un espace confiné avec une bâche noire pour toile de fond.


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Une bâche noire pour toile de fond comme dans "Human"
Une bâche noire pour toile de fond comme dans "Human" © Hope Production

Des histoires "qu’elles n’avaient jamais dites à personne"

Yann Arthus-Bertrand aime prendre le temps d'écouter.

Une manière efficace d’arriver à toucher le cœur des gens, estime Yann Arthus Bertrand : "Nous, on commence le film par ça. Une fille qui a eu une histoire incroyable. Elle a été dans un trafic sexuel au Japon et ne l’avait jamais dit. Pourtant, c’est une des plus grandes marathoniennes du monde qui est dans le Guinness Book et tout. Elle dit le moment le plus difficile, c’est de dire ce qu’il est arrivé. Il faut énormément de courage pour le dire. Et c’est pour ça que je remercie du fond du cœur toutes ces femmes qui ont livré des choses qu’elles n’avaient jamais dites à personne, même pas à leurs intimes. C’est la force aussi de notre façon de travailler. De prendre le temps d’écouter les gens".

Des femmes de tous les âges et de toutes les couleurs.
Des femmes de tous les âges et de toutes les couleurs.
Des femmes de tous les âges et de toutes les couleurs.

Ces femmes ont tous les visages, toutes les couleurs et tous les âges. Elles parlent de tout : l’excision, l’éducation, la sexualité, la maladie, le handicap, la pauvreté, les enfants, le mariage, le viol, les violences conjugales ou encore la vieillesse. Ce ne sont d’ailleurs que quelques-uns des thèmes abordés et c’est très loin d’être exhaustif. Au point, qu’on est parfois frustré de passer trop vite d’un thème à l’autre.


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Un point de vue en partie partagé par le réalisateur et photographe français : "Bien sûr qu’il n’y a pas assez et je suis d’accord avec vous, il y a frustration mais bon… Mon premier film, c’est Human, c’est 3h20 et on me l’a beaucoup reproché. Donc, aujourd’hui mon film fait 1h50", se justifie Yann Arthus-Bertrand.

Pour Anastasia Nikova, le thème central du film c’est le corps de la femme.

Mais ce n’est pas du tout l’avis de sa co-réalisatrice : "Je ne suis pas d’accord avec vous. Je ne trouve pas du tout que le film soit une énumération de trop de sujets différents. Je trouve qu’il y a des sujets différents, mais qui très souvent reviennent à la même chose. Pour moi, par exemple, le thème central du film, c’est le corps de la femme et le corps qui est violenté, etc. Comme dans le cas de Daesh ou dans les violences conjugales ou d’autres choses dont on parle. L’inceste, des choses comme ça. Mais le corps aussi, le rapport à soi et la façon dont nous, les femmes, on se perçoit dans notre corps et comment on vit souvent pas super bien avec notre corps. Mais aussi la sexualité et au contraire, le plaisir, la découverte du plaisir mais aussi tout ce que cela impose socialement. A partir du moment où tu grandis et que ton corps change, tu deviens une femme. Tout ça est lié. Ce n’est pas du tout plein de sujets différents. Pour moi, cela fait une continuité", explique Anastasia Mikova.

"Woman", c'est le résultat de 2.000 interviews dans une cinquantaine de pays.

Il faut dire que cette journaliste de formation a réalisé, à elle seule, plus de 600 des 2.000 interviews. Et si elle s’est toujours efforcée de mettre "une barrière" entre elle et les personnes qu’elle interviewe, cela n’a pas été possible lors du tournage de "Woman" (ce qu’elle avait d’ailleurs déjà vécu sur le tournage de "Human") : "Quand tu es face à quelqu’un qui te confie quelque chose qu’il n’a jamais confié à personne et d’un coup il les partage avec toi, tu ne peux plus te dire : 'Attend, non ça ne me regarde pas, je rentre à l’hôtel tranquille, je passe à autre chose'. Donc, forcément tu crées un lien, même l’espace d’un instant, mais tellement fort, tellement puissant que tu ne restes pas insensible à ça. Et encore plus quand il s’agit des femmes, des femmes comme moi quelque part, même si leur vécu n’a rien à voir avec le mien. Il y avait un effet de miroir de connexion très très forte en faisant les entretiens. Et il y a eu des femmes qui ont parlé, qui ont livré leur message, et qui se sont effondrées ensuite. Et moi, je me suis demandée : 'Est-ce que je suis allée trop loin ? Est-ce que j’ai poussé peut-être trop fort ? Est-ce que je n’aurais pas dû ? Et toutes ces femmes m’ont dit : 'Oui, c’était difficile. Oui c’était compliqué, mais c’était nécessaire et c’était mon choix !'".

D’ailleurs, "il y en a beaucoup vers qui on est revenu, des mois après. On a dit : 'C’était peut-être un moment, etc. Est-ce que tu as bien réfléchi ? Il y a des millions de personnes qui vont te voir. Et sur les 2.000 interviews, il y a peut-être dix femmes qui ont changé d’avis. C’est rien ! Et toutes nous disaient : 'Non je veux ! Tu me laisse le choix ! Je veux même si cela m’expose à des choses. C’est mon choix !'".

Et toutes les femmes nous disaient : 'Je veux parler même si cela m’expose à des choses. C’est mon choix !'".
Et toutes les femmes nous disaient : 'Je veux parler même si cela m’expose à des choses. C’est mon choix !'". © Hope Production

"Je regarde les femmes autrement"

Des témoignages très intimes et très puissants, il y en a, c’est vrai. Qu’on soit un homme ou une femme, personne ne devrait rester indifférent. Les deux réalisateurs espèrent d’ailleurs que leur documentaire changera le regard des hommes sur la femme.

Celui de Yann Arthus-Bertrand a déjà changé : "Moi je fais partie d’une génération… J’ai été élevé par une famille très catholique, des gens qui avaient un peu peur de l’avenir, avec ma mère qui avait sept enfants et qui se dévouait complètement à ses enfants. Et c’est vrai, et je ne le dis pas avec fierté, que j’ai, sans doute, pas assez aimé ma mère, pas assez respecté par ce qu’elle était. J’ai été complètement obnubilé par mon père. C’est lui qui ramenait l’argent, c’est lui qui dirigeait en fin de compte, par son autorité. Je voulais être aussi un homme plein d’autorité… Et c’est vrai qu’avec ce film, certainement, je le dis avec honnêteté, je regarde les femmes de ma vie aujourd’hui (que ce soit mes belles-filles, ma femme, mes sœurs) d’une façon différente", confie le réalisateur français.

Changer le regard des hommes sur la femme, c'est ce qu'espèrent les deux réalisateurs.
Changer le regard des hommes sur la femme, c'est ce qu'espèrent les deux réalisateurs.
Changer le regard des hommes sur la femme, c'est ce qu'espèrent les deux réalisateurs.

Si ce film a été réalisé dans le but de célébrer la femme, quelques hommes apparaissent à l’écran, mais jamais pour prendre la parole. Ils font plutôt œuvre de figuration. Un choix unilatéral d’Anastasia Mikova (Yann Arthus-Bertrand y était contre) : "Moi j’avais envie qu’on voit les hommes parce que franchement ils font partie intégrante de notre vie et quand vous voyez le nombre de témoignages qui concernent les hommes aussi bien dans des choses très positives (des femmes qui envoient des messages d’amour, des messages de plaisir, de joie qui concerne les hommes) que dans des choses plus difficiles. Je me suis dit un moment donné qu’il fallait qu’on les voie dans leur contexte de vie. Il faut qu’on les voie avec leur épouse, avec leurs filles, avec leurs sœurs, et qu’on contextualise aussi un petit peu comment vivent toutes ces femmes avec les hommes à travers le monde".

Quelques hommes apparaissent à l’écran, mais jamais pour prendre la parole.
Quelques hommes apparaissent à l’écran, mais jamais pour prendre la parole. © Hope Production

"Woman" sort ce mercredi 11 février au cinéma. Tous les bénéfices du film iront dans une association que Yann Arthus-Bertrand et Anastasia Mikova comptent créer en vue d’aider les jeunes filles à travers le monde à devenir journaliste ou à travailler dans le cinéma.

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