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Des frontières ukrainiennes à l’Union européenne : "Constater qu’on nous traite différemment, c’est choquant"

Des frontières ukrainiennes à l’Union européenne : "Constater qu’on nous traite différemment, c’est choquant"
15 avr. 2022 à 16:166 min
Par Adeline Thollot pour Les Grenades

"Je suis étudiante en droit international et j’habitais à Kiev. Le fait de quitter l’Ukraine m’a toujours fait peur et en parler aujourd’hui, ce n’est pas facile". Ces mots sont ceux d’une étudiante ukrainienne, originaire du Congo, lors d’une conférence de presse, organisée à Bruxelles, le 15 mars dernier.

Accompagnée d’un petit groupe d’étudiant·es dans la même situation, Bertine, 21 ans, dénonce la différence de traitement qu’elle a subi avec ses sœurs au moment de passer la frontière, ainsi que les difficultés auxquelles ces étudiant·es doivent faire face, une fois arrivée dans l’Union européenne.

Depuis le 24 février 2022, date de l’invasion russe, l’OIM, l’Agence de l’Organisation des Nations Unies pour les migrations, recense plus de 5 millions de réfugié·es.

Des frontières difficiles à franchir

De son départ de l’Ukraine, jusqu’à son arrivée en Belgique, Bertine dénonce un traitement différencié et raciste : "J’étais avec mes sœurs, et l’une d’elles était malade. Nous avons dormi dehors alors que la température était de -10°C et cela n’a pas été facile. Lorsque l’on est arrivé à la frontière polonaise et que l’on a expliqué que ma sœur était malade, on a demandé de l’aide. Voir des personnes nous répondre que ce ne sont pas leurs affaires, comme si elle n’était pas humaine, comme si c’était une chose, ça a changé notre vision du monde. Constater que l’on nous traite différemment, c’est choquant, et ça fait mal".

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Juliana Wahlgren est directrice par intérim au Réseau européen contre le racisme (ENAR), elle et son équipe ont recueilli des témoignages de personnes racisées, aux frontières entre l’Ukraine et l’Union européenne : "Le droit de passage se fait sur base de la nationalité et sur base éthno-raciale. La nationalité présente sur le passeport joue un rôle, mais aussi la couleur de la peau, ce qui explique que les migrants venus de l’extérieur de l’Europe ou les étudiants internationaux, afro-descendant ou d’origine arabe, latino, asiatique, rom, ont plus de difficultés à passer les frontières. Ce profilage ethnique repose sur des critères raciaux".

Si l’on n’est pas Ukrainien ou que l’on n’a pas de carte de séjour permanent en Ukraine, on n’est pas protégé par la directive de protection temporaire de l’Union européenne

Si les médias ont beaucoup médiatisé le tri des personnes migrantes effectué à leur arrivée aux frontière ukrainiennes, au moment de monter dans des bus ou des trains pour fuir le conflit, la différence de traitement ne s’arrête pas aux frontières.

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Un accès à la protection temporaire restrictif

Depuis 2001, l’Union européenne s’est dotée d’une directive concernant la protection temporaire. Cette dernière émane du contexte de la guerre en ex-Yougoslavie, mais n’avait jamais été appliquée auparavant. À l’époque, les Etats-membres avaient souhaité établir un outil législatif pour faire face aux flux migratoires massifs pouvant survenir dans le contexte "d’une guerre, de violences ou de violations des droits de l’homme" et obligeant ces personnes à fuir le pays où elles habitent.

Le 3 mars 2022, le Conseil des ministres de l’UE a adopté à l’unanimité, le déclenchement de cette directive. Pourtant, comme l’explique Juliana Wahlgren : "Si l’on n’est pas Ukrainien ou que l’on n’a pas de carte de séjour permanent en Ukraine, on n’est pas protégé par la directive de protection temporaire de l’Union européenne. Pour les personnes qui ne rentrent pas dans l’une ou l’autre catégorie, il reste deux options : introduire une demande d’asile ou se voir rapatrier dans son pays d’origine. Concernant les personnes qui choisissent la première option, nous n’avons aucune garantie que ces demandes bénéficieront d’un traitement rapide et spécifique au vu de la situation en Ukraine".

Le groupe d’étudiant·es d’origine congolaise qui s’est réfugié en Belgique temporairement, n’a pas accès au statut de protection temporaire. Ruthin, à quelques mois de terminer son diplôme de médecine dénonce : "Je faisais des études en Ukraine, mais je me retrouve ici, à Bruxelles. Nous avons quitté notre pays, pour venir étudier en Europe, pour avoir un avenir meilleur, malheureusement, cela n’est pas possible à cause de la guerre. Nous demandons, à la Belgique, un accès aux universités pour pouvoir continuer nos études".

Certain·es proches qui les accueillent en Belgique, essaient de les guider dans les rouages institutionnels belges et s’inquiètent de la situation : "Certaines communes ont refusé de faire la déclaration d’arrivée, alors certain·es étudiant·es sont parti·es s’inscrire chez Fedasil (Agence Fédéral pour l’accueil des demandeurs d’asile). Fedasil risque de répondre qu'au vu de leur passeport, ils ne viennent pas d’un pays en guerre et qu’ils doivent rentrer chez eux".

Une partie du groupe est aujourd’hui repartie en Pologne. Aux dernières nouvelles, le République démocratique du Congo était en négociation avec le gouvernement polonais pour que les étudiant·es puissent continuer à étudier. Si ces démarches n’aboutissent pas, ces personnes seront rapatrié·es au Congo et devront recommencer une procédure de demande de visa étudiant, des démarches longues, coûteuses et incertaines.

La situation est-elle nouvelle ?

Pour la directrice par intérim du réseau européen contre le racisme, "dans chaque situation de guerre ou de conflit civil, on voit des traitements disproportionnés et discriminatoires envers les populations migrantes de pays qui ne font pas partie de l’Union européenne". Pour Juliana Wahlgren, ce phénomène de discriminations n’est donc pas nouveau, mais il est beaucoup plus visible dans le conflit ukrainien : "La zone de conflit est la même et ce sont des gens qui résident dans le même pays et fuient ensemble, car ce sont les mêmes risques qui pèsent sur leurs vies. Malgré ça, ce qui est choquant, c’est la discrimination structurelle qui opère une différence de traitement en fonction de la couleur de peau ou du passeport".

Alors qu’il y a deux ans, l’Union européenne lançait un plan contre le racisme de grande envergure, avec une possibilité de directive contre les violences policières, elle semble aujourd’hui laisser carte blanche à certains Etats-membres ayant ces pratiques discriminatoires.

Nous avons quitté notre pays, pour venir étudier en Europe, pour avoir un avenir meilleur, malheureusement, cela n’est pas possible à cause de la guerre

À l’intersection de plusieurs discriminations

En plus du racisme, certain·es migrant·es se situant à l’intersection de plusieurs discriminations, sont plus vulnérables lors de déplacements migratoires. Selon l’ENAR, on estime aujourd’hui que 2/3 des migrant·es qui fuient l’Ukraine sont des femmes.

Lors des situations d’exil, les femmes sont exposées à des abus, que ce soit de la part de leurs partenaires, des soldats ou même à l’intérieur des structures d’accueil. De nombreux viols de la part de soldats sur des civil·es, ont été dénoncés depuis le début de l’invasion russe en Ukraine.

Certaines ONG comme "We Are NOT Weapons Of War" dénoncent ces crimes de guerre et réclament une étude internationale, afin de les quantifier. "Il y a beaucoup de violences de genre, psychologiques, physiques et sexuelles. Le travail forcé est courant également, chez les personnes qui accueillent des réfugié·es, en échange du gîte et du couvert. Il y a aussi un risque chez les femmes et les jeunes filles, de trafics d’êtres humains, et particulièrement avec l’Ukraine, qui faisait partie de ces réseaux de passage".

En contexte de guerre, la communauté LGTBQIA + subit également des discriminations spécifiques. Les personnes transgenres et intersexes ont beaucoup de mal à traverser les frontières, à cause de leurs documents d’identité, reprenant le genre assigné à la naissance de la personne, mais ne prenant pas en compte le genre auquel cette personne s’identifie.

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"Ces personnes sont beaucoup plus contrôlées et lorsque le système ne les identifie pas, certaines se retrouvent bloquées à la frontière. Et pour celles qui parviennent à s’échapper, on constate beaucoup de violences au niveau des structures d’accueil : harcèlement, violences physiques, etc. À cela, s’ajoute le manque d’accès aux traitements hormonaux pour les personnes en transition, à cause de la pénurie de médicaments".

Très souvent, les assurances ne couvrent pas ce type de besoins et il n’y a pas de structures spécifiques d’accueil pour accueillir les personnes issues de la communauté LGBTQIA +.

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Enfin, il y a des lacunes dans la directive européenne de protection temporaire, puisque cette dernière ne prévoit rien en termes de regroupement familial pour les couples gays ou lesbiens qui fuient la guerre.

Juliana Wahlgren dénonce le flou juridique qui entoure le statut de protection temporaire : "On ne peut que constater le manque d’une demande claire de la part de l’Union européenne, de garantir une égalité de traitement, dans la directive elle-même, mais aussi dans sa mise en application par les Etats-membres".

Des étudiants congolais discriminés dans leur fuite de l’Ukraine – Vews

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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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