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"Des gens toquaient à nos portes pour demander à manger…" : Un frigo solidaire est né dans le Laveu à Liège

Géraldine Brausch et le frigo solidaire du Laveu.

© Sarah Mangeleer

Faire profiter nos surplus alimentaires à ceux et celles qui en ont besoin, tel est l’objectif du frigo solidaire installé dans le quartier liégeois du Laveu. Ce dernier est accessible vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept. La ville de Liège lui a laissé trois mois pour faire ses preuves, avant d’être potentiellement retiré. Aujourd’hui, le bilan est plus que positif.

L’importance du partage

"Le mode de fonctionnement du frigo est très simple" explique Géraldine Brausch, citoyenne du Laveu et initiatrice du projet. "N’importe qui peut venir déposer de la nourriture. On dépose ce qu’on a en surplus chez soi, les surplus qui ne sont pas cuisinés mais aussi ceux qui le sont. Une portion de repas en trop par exemple mais dans ce cas il faut bien veiller à mettre sur une étiquette les composants de la préparation et la date de préparation comme ça, il y a une traçabilité de ce qui est déposé".


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En revanche, certains aliments sont à éviter : "On dit non aux choses pourries par exemple. Si on a eu quelques mauvaises surprises, c’était anecdotique par rapport à l’ensemble. Donc les fonds de pot de ketchup ça, ce n’est pas très sympa, oubliez-les ceux-là." ajoute-t-elle en souriant. Quant à l’accès au frigo, il n’y a (presque) pas de règles mises en place : "Les usagers peuvent venir se servir quand ils veulent, il n’y a pas de contrôle" mais ce type de formule comporte parfois quelques inconvénients. "On l’a vécu à deux ou trois reprises, certaines personnes viennent "faire leurs courses". Du coup, il arrive que tous les produits frais soient pris d’assaut parfois par une ou deux personnes et là, c’est vrai que c’est très problématique. Pour répondre à cela, on va sans doute remettre un mot explicatif mais à nouveau : comment on contrôle ça ? C’est aux gens à se contrôler. La seule chose qu’on leur demande c’est de partager. Il y a beaucoup de gens dans le besoin et le but c’est que le frigo en dépanne un maximum." souligne-t-elle.

La seule chose qu’on demande c’est de partager.

Géraldine Brausch n’est pas la seule pour qui partager est important. Certains usagers du frigo n’hésitent pas à le rappeler aux autres via des petits mots, comme celui ci-dessous.

"Il faudré pas prendre tous il en faux pour toule monde ok faux pas être égohiste" (sic) par un usager anonyme.
"Il faudré pas prendre tous il en faux pour toule monde ok faux pas être égohiste" (sic) par un usager anonyme. © Sarah Mangeleer

"Des gens qui toquaient à nos portes"

"Le projet de frigo s’inscrit dans la foulée de l’aide d’urgence qu’on a mise en place avec différents citoyens du quartier au début du confinement en mai 2020." explique Géraldine Brausch. "Pendant le confinement, on a compris qu’il y avait des problèmes d’accès à l’alimentation. Comment ? Parce qu’on a commencé à avoir des gens qui toquaient à nos portes pour demander à manger et là on s’est dit "waouh". On a fait des collectes de nourriture qu’on distribuait à des ASBL d’aide aux sans-papiers ou simplement à des gens du quartier. Contrairement à ce que certains peuvent dire : "À Liège il y a moyen de se nourrir", ce n’est pas vrai." affirme-t-elle. "Ce n’est pas si simple, c’est très formalisé, il faut prendre des rendez-vous pour avoir des colis et du coup, je repense à ce frigo solidaire que je n’ai pas du tout inventé d’ailleurs mais je trouvais cette idée tellement géniale que je me suis dit "il faut se lancer là-dedans"".

Si un frigo est "simple et léger à gérer", sa mise en place, elle, est un peu "laborieuse" : "Mais comme on a l’avantage d’être un réseau sur le Laveu, ce n’était pas si lourd" précise Géraldine Brausch. "On est donc partis là-dessus. J’ai au départ contacté quelques copains du quartier pour voir s’ils étaient partants. On a commencé par les démarches auprès de la ville. On a mis un an à obtenir les autorisations et puis, finalement on l’a lancé". Après quelques mois, les résultats sont surprenants : "Le bilan est vraiment au-dessus de nos attentes. On a fini par obtenir trois mois d’essai donc on verra bien fin novembre l’évaluation. On ne s’attendait pas à ce que ça marche aussi bien" confie-t-elle.

Contrairement à ce que certains peuvent dire : "À Liège il y a moyen de se nourrir", ce n’est pas vrai.


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Ces quelques "copains" qui ont aidé Géraldine Brausch à lancer le projet sont Sébastien Demeffe, Thierry Penders, la Maison médicale du Laveu et le magasin "Le temps des Cerises" : "son gérant nous a beaucoup aidés, ne fût-ce que pour permettre que le frigo soit déposé devant son annexe" explique Géraldine Brausch. Ensuite, le Comité de quartier du Laveu : "C’est notre plus gros donateur qui nous a permis d’acheter le frigo et de payer une partie de l’installation électrique qui s’élevait à pas loin de 400 euros". C’est également un don du CPAS qui a permis prioritairement de remplir le frigo à ses débuts. Le service social du Laveu et le Cercle du Laveu ont eux aussi soutenu l’initiative.

Ensuite, ce sont les citoyens qui se sont mobilisés : "On a eu des dons anonymes de gens du quartier ou d’ailleurs" raconte-t-elle, "ils nous ont permis d’acheter le matériel pour faire la structure du frigo. Le reste des dons, on le garde précieusement pour payer l’électricité annuelle parce qu’elle n’est pas fournie par le Temps des Cerises. J’espère que je n’oublie personne et si j’en oublie, je m’excuse", achève Géraldine avec un sourire empreint d’une petite pointe d’inquiétude.

Fonctionnement du frigo solidaire.
Fonctionnement du frigo solidaire. © Sarah Mangeleer

La précarité invisible

Si le frigo fonctionne bien, il soulève aussi beaucoup de questions auprès de son initiatrice. "Il s’agit d’un reproche qu’une habitante nous a fait, celle-ci nous a expliqué : "je vois des gens qui ne sont pas dans le besoin et qui se servent". C’est très délicat parce qu’à quoi est-ce qu’on voit que quelqu’un est dans le besoin ou non ? C’est vraiment un piège. Parce que la précarité visible, le SDF, c’est une chose mais en fait il y a toute cette précarité invisible qui est le commun des mortels et ça, ça ne se voit pas forcément. Moi par exemple je travaille dans l’enseignement et dans les écoles vous avez un nombre incroyable d’enfants qui sont en difficulté et ce n’est pas forcément visible parce qu’il y a malheureusement toujours une honte de la pauvreté. Du coup, qu’est-ce qu’on fait ? On la cache. Et ça, pour moi, c’est un problème majeur. Cette honte, elle doit être travaillée parce que ce n’est pas aux gens précarisés à être honteux, c’est au système à l’être. Et il y a un travail énorme à faire là-dessus, je ne sais pas par quel bout il faut le prendre mais c’est primordial." déclare-t-elle.

Que des abus puissent survenir, Géraldine Brausch en a parfaitement conscience : "Malheureusement c’est possible mais on refuse de contrôler. C’est un refus idéologique et politique. On refuse de commencer à faire le gendarme et commencer à fixer des critères. Qui est bénéficiaire, qui ne l’est pas ? C’est quoi le critère au juste ? Donc on prend le risque de l’abus, volontairement".

 

Il y a malheureusement toujours une honte de la pauvreté. Et donc qu’est-ce qu’on fait ? On la cache. Et ça, pour moi, c’est un problème majeur. Cette honte, elle doit être travaillée parce que ce n’est pas aux gens précarisés à être honteux, c’est au système à l’être.

Futur et espoirs

Lorsqu’on l’interroge sur des projets futurs, Géraldine Brausch répond : "On va déjà essayer de stabiliser ce projet-ci parce qu’on voit bien qu’il marche. Il marche beaucoup trop mêmeSon succès nous donne une information dramatique sur l’accès à l’alimentation et vu les besoins, moi je serais heureuse que chaque quartier ait un, voire deux frigos" explique-t-elle. "Après c’est une question de volonté, de mentalité, et puis d’habitude tout simplement. Il faut aussi évidemment un petit réseau de plusieurs porteurs pour ne pas s’essouffler. L’idéal ce serait que la ville soutienne ce genre de démarche, au moins pour financer le frigo de base."


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Même si Géraldine Brausch serait ravie de voir les frigos solidaires se multiplier, elle émet plusieurs réserves : "Que ça se multiplie ce serait formidable mais il faut bien comprendre que le frigo, c’est un sparadrap et parfois j’ai peur des sparadraps. Parce qu’en fait les citoyens remédient constamment aux carences de l’État et ce qu’ils portent c’est déjà colossal. Donc parfois je me demande : est-ce qu’on doit continuer à porter ? Parce que forcément ça arrange bien les pouvoirs publics qui, sur Liège, ne répondent clairement pas au problème de précarité. J’ai parfois l’impression qu’on renforce le désengagement des pouvoirs publics. Donc de mon côté, je le fais mais parfois je suis très mal à l’aise de le faire. Et en même temps les gens qui viennent toquer à votre porte parce qu’ils ont faim… Ils sont là. Et il n’y a rien."

Il faut bien comprendre que le frigo, c’est un sparadrap et parfois j’ai peur des sparadraps.

Informations et contact

Retrouvez toutes les informations concernant ce projet sur la page Facebook "Frigo Solidaire Laveu".

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