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Des Hommes : blessures de guerre... | Rencontre avec Lucas Belvaux

© Cinéart

24 août 2021 à 03:20Temps de lecture5 min
Par L'Agenda Ciné

Sélection 2020 du Festival de Cannes, le dernier film de Lucas Belvaux – l’adaptation du roman éponyme de Laurent Mauvinier – évoque les cicatrices mal refermées qu’a laissées la Guerre d’Algérie.

© David Koskas

Une petite ferme à l’écart du village, aux murs décrépis. C’est là que vit Bernard dit " Feu de bois ". Aujourd’hui, mains soigneusement lavées et costume du dimanche enfilé, il se rend à mobylette à la fête organisée pour les 60 ans de sa sœur Solange. Il n’est visiblement pas le bienvenu et son arrivée jette un froid. Fendant l’assemblée pour venir offrir un bijou précieux à sa sœur, des voix commencent à s’élever. Lui, l’indigent qui vit des bonnes grâces des gens alentour, où a-t-il bien pu trouver l’argent pour ce cadeau somptuaire ? De sa mère qu’il aurait dépouillée ?

Face à l’hostilité grandissante des invités, c’est maintenant l’alcool qui parle. Alors " Feu de bois " invective, interpelle son cousin Radut, tient des propos racistes, en vient aux mains. Mis dehors de force, il part cuver sa colère et les trop nombreux verres avalés en allant terroriser une mère et ses deux enfants d’origine arabe.

Demain – il en a été décidé ainsi - les gendarmes viendront l’appréhender pour ce débordement inacceptable.  Retranché chez lui, Bernard attend, fusil à la main.

Une nuit sans sommeil pour lui, mais aussi pour Radut et pour Solange. Une nuit en compagnie des fantômes du passé et de ces souvenirs oppressants, indicibles que cette guerre, faite à 20 ans, leur a tristement légués et que cet esclandre a fait ressurgir …

La guerre en héritage

© David Koskas

Radut replonge dans ses souvenirs. Solange exhume pour les relire les lettres que Bernard lui a écrites pendant les 28 mois passés à " défendre la France ". Commence alors un récit à trois voix qui donne à voir tout ce qui a été soigneusement enfoui, dévoile tout ce qui ne pouvait être raconté et qui ne voulait pas être entendu… avec tout le gâchis qui s’en est suivi.

Flash-back, voix off… c’est par ces moyens que Lucas Belvaux fait se répondre passé et présent, raconte le poids de la mémoire, dit la petite histoire broyée par l’histoire avec un grand H. Alors la haine recuite de " Feu de bois ", le silence douloureux de Radut, la compassion de Solange, s’envisagent autrement.  

Et qui mieux que ces trois grands du cinéma français : Gérard Depardieu, Jean-Pierre Daroussin et Catherine Frot pour nous faire ressentir, chacun à leur manière, ce présent si lourd de ce passé traumatisant ; quand une brochette de comédiens prometteurs nous auront fait vivre leurs jeunes années sacrifiées… tous ajoutent à la dimension poignante du film !

Une fois encore Lucas Belvaux nous livre un film très fort et pétri d’humanité, on ne peut donc que vous recommander chaudement d’aller voir Des Hommes

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Des Hommes est un des rares films à aborder cette guerre qui n’a jamais dit son nom. L’Agenda Ciné a rencontré le cinéaste belge pour nous en parler.

© BELGA PHOTO / THIERRY ROGE

L’Agenda Ciné : Quel regard portez-vous sur ce conflit qui reste toujours et encore éminemment sensible en France, vous qui êtes Belge ?

Lucas Belvaux : C’est un regard doublement distant : ce film a été possible parce qu’il est fait 60 ans après la fin du conflit ; et parler de ce conflit a été possible parce qu’on l’a abordé de façon non idéologique.

On ne parle pas de l’indépendance, de la colonisation… l’Histoire est passée, il n’y a plus rien à en dire.

On peut en parler comme Laurent en a parlé dans son livre : en mettant toutes les souffrances au même niveau. C’est un livre (et un film) qui se veut réparateur, qui permet d’écouter et d’entendre toutes les voix… c’était important.

Après, pour moi, c’est si loin, si proche ! Je suis né quelques mois avant la fin de la guerre, donc évidemment c’est loin. En même temps, enfant, j’ai connu des anciens combattants de la Guerre d’Algérie, copains de mon père, des hommes de sa génération, qui ont pu en parler… pas beaucoup ! Et comme tout enfant, j’ai pu entendre des bribes de phrases.

On ne vous raconte rien, mais on entend des choses… c’est comme tout !

J’ai l’impression d’avoir un peu grandi avec ce qui est raconté dans le film : les soubresauts, les non-dits, le secret, les récits non formulés, mais qui existent quand même.   

Mais ce qui m’y a intéressé vraiment, c’est le livre de Laurent Mauvinier qui, lui, est très impliqué, puisque le livre parle de son père, de son oncle…

 

En quoi le livre vous a-t-il accroché ?

Déjà le plaisir de la lecture, sa très belle écriture. Son regard singulier. Mais on n’adapte pas un style, on adapte une histoire, des personnages. Ce qui m’a accroché pour en faire un film c’est ce qu’il y a dans le film ! Les récits entremêlés, les allers et retours entre le présent et les différentes époques, la façon de parler de la mémoire. C’est un film sur la mémoire plus que sur la guerre d’Algérie, ou plus que sur l’Algérie. Qu’est-ce qu’on raconte ? Qu’est-ce que l’on ne raconte pas ? Comment on le raconte ?  Pourquoi on le raconte ? Pourquoi on n’entend pas ? Pourquoi on ne veut pas écouter ?… ce qui fait de cette guerre-là, une guerre spécifique, une guerre qui n’est pas nommée, dont l’État ne veut pas dire que c’est une guerre jusqu’en 1999, dont le statut d’ancien combattant n’a été reconnu qu’en 1974, et surtout dont la famille, les proches ne veulent pas en entendre parler… " Ne va pas te plaindre, ça n’était pas Verdun ! ".

 

On dit souvent qu’adapter c’est trahir.  En quoi avez-vous trahi le livre de Laurent Mauvinier ?

Moi, je ne trahis jamais ! C’est vrai. J’ai d’excellents rapports avec les auteurs. Quand je fais le film ou que je l’écris, je pense toujours à ça (et ceci même quand l’auteur est mort, comme Mauriac que j’ai pu adapter) : ne jamais faire dire à un film le contraire de ce que dit le livre… là, il y a trahison ! On peut tout faire sur la forme, mais pas sur le fond.

Selon le film, c’est un dialogue avec l’œuvre adaptée (ça se répond) ou une couche supplémentaire apportée...

 

Des hommes, le titre de votre film est un titre que l’on pourrait reprendre pour chacun des films que vous avez réalisés…

L’humanité, c’est ce qui m’intéresse ; ce que l’on a tous en commun, de bien, de pas bien, ce qui fait nos destins à tous, nos souffrances, nos joies. Ce que Simenon appelle " l’homme nu ".  Je pense que l’on a tous un truc en commun… peut-être de la taille d’un petit pois !? Le reste, finalement ne m’intéresse pas beaucoup… enfin si : la forme au cinéma, la littérature, mais ça c’est autre chose !

 

La question que vous semblez poser souvent est : qu’est-ce que l’on aurait fait à la place de vos personnages ?

Moi, j’ai arrêté de me poser cette question ! On ne peut pas répondre, donc ça ne sert à rien de se la poser !

 

C’est à chacun sa vérité, pour reprendre Shakespeare ?

Oui, au moment où ça se passe, quand on le vit. Mais avec le recul, non ! De se poser la question de savoir ce que l’on aurait fait à leur place n’interdit pas d’avoir un point de vue moral sur ce qui s’est passé. On peut avoir un jugement… un jugement qui peut s’appliquer à nous. On n’aurait sans doute pas été mieux, on n’en sait rien. Il n’empêche, avec le recul, on sait où est le bon côté et le mauvais côté. La question est celle du courage, du libre arbitre, de la responsabilité et du choix… il n’y a pas de fatalité.

 

À propos de choix, pourquoi avoir choisi Gérard Depardieu, Jean-Pierre Darroussin et Catherine Frot ?

Ce sont des choix qui s’imposent… dès l’écriture !

 

"Des hommes" sortira le 1er septembre au cinéma en Belgique. 

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