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Des ONG palestiniennes déclarées illégales et fermées de force : "Nous ne nous tairons pas, nous continuerons"

Une banderole de soutien à six ONG palestiniennes est installée après le raid israélien du 18 août à Ramallah.

© ABBAS MOMANIABBAS MOMANI / AFP

23 sept. 2022 à 14:25 - mise à jour 23 sept. 2022 à 15:08Temps de lecture4 min
Par Daniel Fontaine

Cela se passe le 18 août à l’aube. L’armée israélienne lance une incursion à Ramallah, ville où siège de l’Autorité palestinienne. Les soldats forcent les portes d’entrée des locaux de sept des principales organisations non gouvernementales. Ils emmènent ordinateurs et imprimantes et scellent les entrées à l’aide plaques en métal. Un ordre militaire est placardé, déclarant illégale chacune des organisations.

"Nous avons choisi le droit et le cadre des droits humains : c’est notre outil dans la lutte contre l’occupation et la colonisation de la Palestine. Nous poursuivrons, on ne peut pas nous faire taire, nous intimider." Rula Jamal est juriste auprès de al-Haq, une des organisations visées par le raid israélien. De passage à Bruxelles, elle nous confirme la difficulté de poursuivre leur travail sous la menace de l’armée israélienne. A tout moment, les collaborateurs de ces organisations peuvent être arrêtés et emprisonnés.

Rula Jamal, représentante de l’organisation palestinienne al-Haq.
Rula Jamal, représentante de l’organisation palestinienne al-Haq. © Hugo Leroy / CNCD

"Au niveau individuel, oui, ça fait peur, reconnaît Rula. Nous en connaissons le prix. C’est très effrayant et stressant psychologiquement. Mais on ne peut rien faire d’autre : toute action est criminalisée. Est-ce qu’on attend des gens qui vivent sous occupation qu’ils subissent les souffrances sans rien faire ? Si tout ce que l’ont fait est considéré comme un acte de terreur, ou criminel, alors qu’il en soit ainsi ! Cela montre l’absurdité de la situation."

Depuis octobre 2021, Israël considère ces ONG, dont al-Haq, comme des entités "terroristes". Les organisations sont accusées d’être liées au Front populaire de libération de la Palestine, un petit mouvement marxiste doté d’une branche armée.

Bruxelles et Washington pas convaincus

Toutes les ONG ont réfuté l’accusation. L’Union européenne qui finance ces groupes a été alertée. Des pays ont gelé un temps leur soutien, mais neuf Etats européens, dont la Belgique, ont annoncé n’avoir trouvé aucun élément probant contre elles et ont repris leurs financements. Même les États-Unis, premier allié d’Israël, se sont dits préoccupés et demandent des explications.

Des diplomates européens ont visité les locaux de al-Haq, après le raid du 18 août.

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Les responsables des ONG perquisitionnées ont également reçu le soutien de 45 ONG israéliennes. Le directeur de B’Tselem, l’une des principales organisations israéliennes des droits humains, est également à Bruxelles. Hagaï El-Ad condamne le comportement de son gouvernement : "Je suis indigné. Ces accusations n’ont aucun fondement. Israël essaie depuis des mois de convaincre les autres gouvernements du monde de ces accusations. Je connais bien mes collègues d’al-Haq, la principale organisation de droits humains palestinienne. L’association faite par Israël entre activisme et terrorisme est scandaleuse."

"Cela fait partie d’une campagne de propagande israélienne entamée il y a longtemps, poursuit le directeur de B’Tselem. Israël tente de faire taire la société civile palestinienne, pour qu’il y ait moins de données, moins de preuves, moins de connaissance internationale de la réalité de l’oppression israélienne sur les Palestiniens."

"Cela ne peut pas continuer"

Mais Hagaï El-Ad constate aussi que "depuis un an, Israël n’a pas réussi à convaincre quiconque de la crédibilité de ces accusations. Cela ne peut pas continuer, ça ne peut être un processus sans fin. S’il s’agissait vraiment d’organisations terroristes dangereuses, ce ne serait pas compliqué de convaincre les partenaires de bonne foi que c’est le cas."

Hagaï El-Ad, directeur de l’ONG israélienne B’Tselem.
Hagaï El-Ad, directeur de l’ONG israélienne B’Tselem. © Hugo Leroy / CNCD

Le directeur de B’Tselem s’indigne aussi de l’attitude israélienne envers l’Union européenne : "un pays supposé ami, Israël, accuse l’Europe d’utiliser l’argent des contribuables pour financer le terrorisme. Une accusation sans fondement. Comment peut-on accepter ça ?"

L’Union européenne avait d’ailleurs grincé le 22 août en interpellant Israël : "il est essentiel de veiller à ce que la législation antiterroriste ne conduise pas à saper la société civile et son précieux travail et ses contributions à la construction de sociétés plus justes et plus pacifiques".

L’Etat qui nous attaque est récompensé par la reprise de cet accord avec l’UE ! Ce niveau d’hypocrisie est très décourageant

Pour Rula Jamal, ces prises de position sont utiles, mais insuffisantes, tant que les ONG restent déclarées illégales et terroristes : "Les pays européens et d’autres ont publié des déclarations rejetant ces accusations. Mais ils n’ont pas demandé aux Israéliens d’annuler notre classification. C’est ce que nous demandons aujourd’hui à nos partenaires, donateurs et amis : ils doivent nous soutenir surtout en appelant Israël à abroger cette classification. Tant qu’elle existe, l’Etat d’occupation poursuivra son harcèlement et son intimidation contre la société civile."

Et pourtant, l’Union européenne s’apprête à relancer son cadre de coopération privilégiée avec Israël qui était suspendu depuis 10 ans. "Nous sommes très déçus que l’Union européenne va réactiver son Conseil d’association avec Israël, lâche Rula Jamal. Comment les États européens peuvent-ils faire ça à ce stade ? Leurs partenaires palestiniens sont mis en accusation. L’Etat qui nous attaque est récompensé par la reprise de cet accord ! Ce niveau d’hypocrisie est très décourageant."

Collaboration avec la Cour pénale internationale

Mais pour la représentante d’al-Haq, la pression permanente exercée par les autorités israéliennes contre leur activité est aussi la preuve de son utilité : "Nous comprenons, à travers ça, que notre travail a un effet, qu’il a une importance majeure. Il a conduit à des communications avec la Cour pénale internationale. Notre travail sur l’économie et les droits humains vise à pointer la responsabilité des entreprises dans leur rôle dans les colonies. Ce travail pèse, au point que l’Etat d’occupation a décidé de nous éliminer."

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