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Des reportages déclenchent des élans de générosité, qu’en fait la RTBF ?

05 déc. 2021 à 07:23Temps de lecture8 min
Par Un article d'Isabelle Palmitessa, journaliste à la rédaction Info

"Toute aide est bienvenue". Ces mots étaient prononcés dans le reportage de Sarah Heinderyckx consacré au manque de livres dans les écoles et les bibliothèques de la République démocratique du Congo et diffusé le 21 novembre dans le JT de la RTBF.

Maximin Mussumu, responsable d'une bibliothèque lançait un appel à toutes les personnes de bonne volonté qui gardent des livres prenant la poussière, "ils peuvent nous les envoyer", concluait-il.

Les envoyer où? A qui? Comment? Le reportage ne le précisait pas.

C'est donc la RTBF qui a reçu une série de courriers de potentiels donateurs:

  • "J'ai une quantité de livres (scolaires notamment) que je pourrais mettre à disposition. Y a t'il une personne ou association de contact ou personne de contact à la fédération Wallonie Bruxelles?"
  • "Mes parents sont en train de vider leur maison (...) et ils ont des dizaines de livres à donner. Pourriez-vous nous dire où nous pouvons les apporter?"
  • "Vous parliez de l'institut ANGO ANGO mais avez-vous d'autres noms d'écoles et pourriez-vous me donner leurs coordonnées (mail / nom de la personne en charge) afin d'entrer en contact avec eux?

Le service médiation de la RTBF a transmis ces courriers à la journaliste pour qu'elle apporte des réponses à ces personnes. 

Des situations comme celle-là arrivent très fréquemment et les journalistes se retrouvent alors à devoir gérer les élans de générosité qu'ils ont eux-mêmes déclenchés. C'est positif et ça donne lieu à de belles histoires. Mais nous allons le voir, ce n'est pas toujours évident.

►►►Revoir le reportage de Sarah Heinderyckx: "RDC, des écoles presque sans livres".


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Après l'eau, la vague de dons de l'été dernier

Juillet 2021. La Belgique est bouleversée par le drame que vivent les personnes touchées par les inondations. 37 morts, des milliers de sinistrés et des reportages qui montrent à longueur de JT les besoins urgents de toutes ces victimes.

Très vite, ces images, ces témoignages déclenchent une vague de propositions d’aide et de dons. La plupart des personnes qui veulent aider s’adressent à la Croix-Rouge ou aux autres services dont les médias ne cessent de donner les coordonnées. Mais certaines personnes préfèrent s’adresser directement aux journalistes. Elles veulent aider les victimes dont ils ont raconté l’histoire.

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Mettre les gens en contact

Les journalistes sont aussi interpellés, à titre individuel.

Nora Khaleefeh coordonnait le travail de la rédaction RTBF Liège au moment des inondations de juillet. "Aujourd’hui avec les réseaux, les journalistes sont facilement joignables et les diffusions sur antenne provoquent pas mal de réactions. Dans les jours qui ont suivi les inondations, les gens sont allés eux-mêmes sur place, ils savaient où trouver les sinistrés. C’est plutôt dans les mois qui ont suivi que des reportages sur des situations particulières ont provoqué des propositions d’aide", raconte Nora.

Dans ce type de situation, les journalistes mettent les personnes en contact mais ne donnent jamais les coordonnées de ceux qui ont témoigné : "on contacte les personnes et on leur demande si elles sont intéressées par l’aide proposée et si oui, on leur donne les coordonnées. Si tu peux aider quelqu’un, j’ai l’impression que c’est ton rôle de journaliste de service public de le faire".

Je n’aurais pas pu faire autrement

Anne-Catherine Croufer vit en région liégeoise. Certains quartiers de sa commune ont été gravement touchés. En juillet, elle faisait partie des journalistes qui étaient sur le terrain. Elle s’est retrouvée non-stop auprès des sinistrés. En journée pour réaliser ses reportages et après ses heures pour aider ses voisins, comme les autres citoyens. Elle est restée très marquée par cette période. En septembre, elle est revenue sur place pour tourner un long reportage destiné au magazine #Investigation. Deux mois après les faits, elle a retrouvé des sauveteurs et des victimes.

Anne-Catherine raconte : "J’ai eu quelques mails pendant les inondations mais j’en ai surtout reçu énormément après le reportage d'#Investigation. Les téléspectateurs écrivaient à la RTBF, pas à moi mais les courriers m’ont été transmis. J’ai répondu à tous les mails, à moins que j’en ai oublié un par erreur…"

Notre collègue a reçu trois catégories de messages : des gens qui donnaient leur opinion sur la situation, d’autres qui sollicitaient de l’aide et enfin des personnes qui proposaient d’aider : "c’était des gens qui voulaient donner de l’argent ou qui voulaient aider mais qui ne savaient pas comment faire. Alors, moi je ne suis plus journaliste, mon travail est fini, je deviens centrale téléphonique mais voilà, quand je voyais que ça pouvait être intéressant, j’ai mis les gens en contact".

Cette aide, elle prend parfois la forme d’un service offert par un professionnel : "il y avait par exemple un expert en assurances qui voulait bien aider des personnes vues dans un reportage, à ce moment-là, je ne communique pas le numéro de téléphone, j’appelle les sinistrés, je demande s’ils ont toujours besoin d’aide et s’ils veulent que je communique leur numéro, je rappelle le gars, j’explique la situation et je donne e numéro de téléphone, ça prend un temps de dingue."

Inutile d’ajouter que tout ça se passe sur le temps libre de la journaliste et si on lui dit que ce n’est pas vraiment son métier de faire ça, voici ce que répond Anne-Catherine :

Je ne me voyais pas ne pas y répondre, j’étais toujours dans l’émotion et je n’aurais pas pu dire : merci de nous avoir écrit et au revoir

►►►Revoir le reportage d’Anne-Catherine Croufer diffusé dans #Investigation, le 13 octobre dernier

De belles histoires et de moins belles

Charlotte Legrand, journaliste à la rédaction de Mons, a vécu le même genre d’expérience qu’Anne-Catherine Croufer. Plusieurs années de suite, elle a réalisé pour l’info des reportages radio dans le cadre de l’opération Viva for life.

Des rencontres avec des familles précarisées, des situations qui ont déclenché des élans de générosité de la part des auditeurs. Mais Charlotte garde un souvenir particulier de l’édition 2016, à Charleroi :

"Plusieurs reportages en particulier avaient touché le public. Beaucoup voulaient aider les familles que j’avais rencontrées et ça a été difficile à gérer. J’étais sollicitée par le call center qui me transmettait toutes les propositions. Il y avait de tout. Ça allait de quelqu’un qui voulait donner un matelas jusqu’à une personne qui devait vider toute la maison de ses parents. Les gens demandaient les adresses où déposer des dons.

Et c’est là qu’on voit qu’il y a les propositions et puis il y a la réalité. Les familles démunies n’ont pas nécessairement besoin d’une commode Louis XV. Finalement, on a dû mettre des balises et on a détaché une personne qui ne s’est plus occupée que de ça : jouer les intermédiaires entre donateurs et familles. C’est moi qui prenais contact avec les familles parce que j’étais la seule à avoir les numéros de téléphone et je leur demandais ce dont ils avaient précisément besoin".

Au final, les familles en question ont-elles été réellement aidées ?

"Il y a eu de très belles histoires. Notamment un entrepreneur de la région du Centre qui a réglé des factures d’hôpital. Mais il y a aussi des propositions d’aide qui n’en étaient pas. Des gens qui voulaient donner des vieilleries ou qui, sous le coup de l’émotion, proposaient un emploi et puis qui ne répondaient plus quand on les rappelait."

Pourquoi cette envie d’aider en direct alors que Viva for Life, c’est surtout un appel à aider financièrement des associations qui aident les enfants qui vivent sous le seuil de pauvreté ?

"Les gens adorent aider en direct. Un peu comme si le reportage donnait un label "certifié utile". Comme si on avait tout vérifié de la situation sociale de ces personnes, ce qui n’est pas le cas… On n’est absolument sûrs de rien. Nous ne sommes pas à l’abri d’un enfumage, c’est déjà arrivé, il faut le reconnaître".

Quant à savoir si c’est le rôle d’un.e journaliste de servir ainsi d’intermédiaire, Charlotte a une vision intéressante de la chose :

"D’abord, on le fait en tant que citoyens et pas en tant que journalistes. Je me dis aussi que ces gens qui ont témoigné m’ont donné une grande part d’eux-mêmes, ils ont parlé de choses dures et intimes, sans rien demander en retour. Si je peux faire le trait d’union entre eux et des personnes qui peuvent vraiment les aider, pourquoi pas ? Ce sont de belles histoires qui font qu’on se sent utiles".

En 2016, le cube de Viva for Life était sur la place de la Digue, à Charleroi
En 2016, le cube de Viva for Life était sur la place de la Digue, à Charleroi RTBF

Quand l’aide afflue vers le monde associatif

Heureusement pour les journalistes, ils peuvent parfois communiquer dans leur reportage les coordonnées de ceux qui ont besoin d’aide ou, plus précisément, des associations qui les représentent.

C’est particulièrement précieux pour les petites structures qui ont besoin de se faire connaître et d’être prises au sérieux.

Exemple avec Bruzelle, une asbl qui lutte contre la précarité menstruelle. Depuis 2016, l’association récolte des protections hygiéniques et les distribue à des femmes qui sont en grande précarité, notamment des femmes qui sont à la rue.

La fondatrice et directrice de Bruzelle, Veronica Martinez, témoigne de l’impact des reportages : "Pour nous, ça a été flagrant. Quand on s’est lancé sur Bruxelles, les reportages diffusés sur BX1 et sur la RTBF nous ont donné beaucoup de visibilité. Après chaque diffusion, nous avons reçu des propositions de bénévolat et une augmentation des dons".

L’asbl est pourtant très présente sur les réseaux sociaux et elle se fait connaître par ce biais. Que peuvent donc lui apporter les médias linéaires ?

"Avec les reportages radio ou télévisés, nous entrons dans les foyers de personnes qui, a priori, ne se seraient jamais intéressées à nous. Des personnes qui ne sont pas sensibilisées à la précarité menstruelle parce qu’elles n’y sont pas confrontées. Certaines se sont adressées à nous en disant qu’elles avaient presque honte de ne pas savoir ce que c’était. Et que maintenant qu’elles connaissaient, elles voulaient aider".

L’enfer est pavé de bonnes intentions

Les élans de générosité réchauffent le cœur mais quand ils partent dans tous les sens, ils peuvent virer au cauchemar.

Charlotte Legrand met en garde contre le risque d’emballement : "si l’aide n’est pas coordonnée, ça peut faire pire que mieux. Arroser une même famille de dons, ça ne sert à rien, elle risque d’être dépassée et de devoir gérer un tas de choses dont elle n’a pas besoin".

A ce propos, nous avons recueilli l’avis d’une personne de terrain.

Isabelle Di Nanno est éducatrice, elle travaille à l’asbl Sac à Dos, à Tertre, dans le Borinage. Ce service d’insertion sociale accompagne des familles précarisées et met à leur disposition une boutique de seconde main à prix très démocratiques. "Nous recevons beaucoup de dons toute l’année, raconte Isabelle. Du beau et du moins beau. Parfois les gens vident leur maison et apportent des objets qui ne sont plus utilisables. Nous pouvons donc leur expliquer ce qui est intéressant et ce qui l’est moins. C’est l’intérêt de passer par une structure comme la nôtre. Nous connaissons les besoins et nous ciblons les personnes en difficulté. Et le fait qu’ils paient, même une petite somme leur permet de garder leur dignité".

Le Sac à Dos a déjà fait l’objet de reportages. Avec quelles retombées ?

"Ça sert d’abord à nous donner de la visibilité et c’est vrai que ça entraîne des mouvements de solidarité. C’est une bonne chose, c’est toujours positif."

 

Le service médiation reçoit les offres de dons

Louise Monaux, chargée de la médiation à la RTBF reçoit régulièrement les courriers d’auditeurs et de téléspectateurs qui veulent apporter leur aide après la diffusion de reportages évoquant des besoins urgents.

Elle y a consacré une chronique dans l’émission "On n’a pas fini d’en parler", sur Vivacité, le 26 novembre dernier. Elle y évoque notamment la façon dont s’est structurée l’aide lors des inondations de l’été dernier mais aussi comment est née l’opération Cap 48 suite à un appel lancé par un animateur de la RTBF en 1957.

►►►Ecouter la chronique de Louise Monaux sur Vivacité


►►► Cet article n’est pas un article d’info comme les autres… Sur la page INSIDE de la rédaction, les journalistes de l’info quotidienne prennent la plume – et un peu de recul – pour dévoiler les coulisses du métier, répondre à vos questions et réfléchir, avec vous, à leurs pratiques. Plus d’information : . Et pour vos questions sur notre traitement de l’info : c’est ici.


 

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