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Economie

Du blé pour tout le monde : comment la sécheresse met en question la sécurité alimentaire de l’Inde… et du reste du monde

Le blé est à la base de nombreux aliments : les pâtes et le pain par exemple.
15 mai 2022 à 14:59 - mise à jour 25 août 2022 à 06:47Temps de lecture4 min
Par Marie-Laure Mathot. Infographies: Cristian Abarca

Les sept grandes puissances économiques mondiales (G7) grondent l’Inde : ce n’est pas bien de ne pas partager son blé avec le reste du monde dans le contexte actuel. Si tout le monde agit de la sorte, la crise va s’aggraver.

L’Inde, de son côté, a pris cette décision pour assurer la "sécurité alimentaire" de ses 1,4 milliard d’habitants. Une population qui, si elle ne meurt pas de la faim, souffre de la chaleur avec une sécheresse sans précédent à cette époque de l’année et des vagues de chaleur allant jusqu’à 45 °C. La production de céréales a ainsi baissé de 6%.

En outre, si le pays est le 2e plus gros producteur de cette céréale, il ne fait pas partie des plus gros exportateurs de blé dans le monde. Selon les chiffres les plus récents (2020) de l’Observatoire de la complexité économique, l’Inde est à la 19e place des exportateurs de blé. (Cliquez en bas à droite de l’infographie pour l’agrandir, vous verrez mieux.)

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L’Inde exporte principalement au Bangladesh, au Népal, au Sri Lanka, en Afghanistan, aux Emirats Arabes Unis et au Qatar. Fin avril, le pays avait annoncé étudier des pistes pour renforcer ses exportations dans d’autres pays et ainsi compenser les pertes dues, notamment, à la guerre en Ukraine.

Des pays membres du G7 sont, eux, de plus gros exportateurs. C’est le cas du Canada, des Etats-Unis, de la France et de l’Allemagne.

Pourquoi montrer le gros doigt à l’Inde ?

Mais si l’Inde n’est pas un si gros exportateur de blé, pourquoi les ministres de l’Agriculture du G7 ont-ils réagi de cette manière ? "Pour éviter que les marchés ne s’affolent", analyse Olivier de Schutter, professeur de droit international à l’UCLouvain et ancien rapporteur spécial pour le droit à l’alimentation aux Nations-Unies.

Ces restrictions d’exportation provoquent une hausse des prix

"La crainte du G7, c’est que, si de nombreux pays suivent cet exemple, les marchés vont paniquer. C’est ce à quoi on a assisté en mars 2008. Le blé alimentaire, le maïs avaient augmenté de 300% sur les marchés internationaux suite à une série de restrictions. Les marchés paniquent ne sachant pas si on pourra à l’avenir importer des quantités suffisantes."

Alors, un peu comme le Belge qui s’attend à être confiné et fait ses réserves de papier toilette, les traders pourraient acheter du blé en quantités suffisantes pour être sûr de pouvoir répondre à la demande. "Ces restrictions d’exportation provoquent ainsi de la spéculation et une hausse des prix et nous fait rentrer dans une spirale négative."

Si plusieurs pays prenaient ce genre de décisions, cela pourrait même créer une pénurie "artificielle" où, même s’il ne manque pas de blé, la peur d’en manquer ferait exploser les prix. Le pain, les pâtes augmenteraient alors encore plus que ce que l’on connaît aujourd’hui.

C’est exactement ce que le ministre allemand de l’Agriculture, Cem Özdemir a déclaré à la fin de ses réunions à Stuttgart. "Si tout le monde commence à imposer de telles restrictions à l’exportation ou même à fermer les marchés, cela ne fera qu’aggraver la crise et cela nuira aussi à l’Inde et à ses agriculteurs."

Protectionnisme pour les uns, souveraineté alimentaire pour les autres

Mais n’est-il pas normal qu’un pays veuille garder ses ressources pour sa population (qui plus est, qui meure de chaud) ? Pas dans la logique des marchés actuels qui fonctionne sur du donnant-donnant. Tu as des réserves de papier toilette ? Je t’en échange contre des masques chirurgicaux.

"Avec la libéralisation des marchés agricoles depuis les années 80, on a baissé les obstacles au commerce international de produits agricoles, explique Olivier De Schutter. Ainsi, chaque région du monde s’est spécialisée dans une gamme relativement faible de produits. Du coup, on consomme moins de ce que l’on produit sur place et on exporte plus. Et on produit moins de ce que l’on consomme sur place et l’on importe davantage."

Ainsi, l’Allemagne est à la fois un grand exportateur de blé mais aussi un grand importateur. (Là encore, cliquez pour agrandir.)

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Cela signifie donc que le blé produit en Allemagne en sort mais aussi que le pays en fait venir. Des transports qui ont un coût bien plus élevé qu’auparavant. "Ce ne sont pas juste les livraisons de silos bloqués dans les ports en Ukraine qui causent la hausse des pris de l’alimentation aujourd’hui, c’est aussi le prix de son transport", corrige le professeur de l’UCLouvain.

Des craintes de prix élevés jusqu’à la fin 2023.

"La hausse des prix avait commencé bien avant le début du conflit et est liée à la hausse du prix du gaz et du pétrole. Et donc, des coûts de production. Cette trajectoire va continuer. La faible qualité des récoltes va entraîner une spéculation à la hausse. On peut donc nourrir des craintes de prix élevés jusqu’à la fin 2023."

Et chez nous ?

Le blé que l’on consomme en Belgique vient principalement de France qui risque également de connaître une baisse de production avec le printemps sec que l’on connaît.

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"C’est vrai que beaucoup des fruits et légumes consommés en Belgique par exemple viennent d’Italie et d’Espagne. Les céréales destinées à l’alimentation humaine viennent de France etc. Ce qui est paradoxal car nous exportons beaucoup de pommes de terre ou de betteraves sucrières, pour les céréales qui servent à fabriquer du pain, 66% viennent de l’étranger."

Revoir les règles du jeu

Les crises que l’on connaît actuellement (climat, guerre, énergie) ne nous poussent-elles pas à revoir ce modèle ? À davantage produire chez nous pour éviter d’être dépendant des importations ? C’est la logique que l’on a eue vis-à-vis du matériel médical après la crise sanitaire. C’est aussi le questionnement de l’Union européenne à propos de la production d’énergie. Le même raisonnement serait-il d’application pour l’alimentation ?

Pas une autarcie mais une certaine autosuffisance

"Il y a une tendance à reconnaître que l’alimentation, comme les médicaments, est un domaine stratégique dans lequel les Etats doivent regagner une certaine autosuffisance, répond Olivier De Schutter. Ça ne veut pas dire qu’il faut mettre en place une autarcie. Ce serait illusoire, ridicule. Mais il faut réduire la dépendance aux marchés internationaux dont la fiabilité n’est pas toujours irréprochable. Qui sont volatils. Et dont le contexte géopolitique rend la dépendance dangereuse. C’est vrai pour l’énergie, les médicaments mais aussi pour l’alimentation."

C’est peut-être de cela dont parle l’Inde quand elle met en avant la "sécurité alimentaire" de sa population.

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