Dernières découvertes

Du labo à la vente : l’allégation problématique d’Akkermansia, la bactérie "de contrôle de poids"

Du labo à la vente : le fabuleux destin d’Akkermansia, la bactérie qui nous veut du bien.

© Tous droits réservés

29 juin 2022 à 11:00 - mise à jour 27 sept. 2022 à 16:06Temps de lecture4 min
Par Johanne Montay

C’est un revers pour le complément alimentaire Akkermansia Muciniphila, commercialisé par la spin-off de l’UCLouvain, baptisée "The Akkermansia Company" et créée par le professeur Patrice Cani. Fin juin, l’équipe annonçait la mise sur le marché de cette bactérie en tant que complément alimentaire associé au contrôle du poids. Aujourd’hui, le SPF Santé publique affirme que l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) n’a autorisé aucune allégation suggérant des propriétés nutritionnelles bénéfiques pour cette bactérie. Akkermansia ne peut donc pas être vendu accompagné d’une mention liée à la perte de poids.

Rétroactes

Fin juin, nous écrivions ceci :

"C’est une longue histoire qui à la fois, aboutit et commence. Dix-sept années de recherches menées sous la houlette du professeur Patrice Cani, à l’UCLouvain, sur la bactérie Akkermansia muciniphila, viennent d’aboutir à la mise sur le marché d’un complément alimentaire à base de cette bactérie pasteurisée. Cette commercialisation fait suite à l’autorisation donnée par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) qui a considéré en septembre 2021 qu’Akkermansia était un ingrédient alimentaire sûr.

Qui dit entrée sur le marché dit passage de la recherche au stade d’entreprise : "The Akkermansia Company" (initialement appelée A-Mansia Biotech), un spin-off de l’UCLouvain et de l’université de Wageningen, va mettre le produit sur le marché. La société Metagenics, elle, assurera la distribution dans les pharmacies, les parapharmacies et les e pharmacies du Benelux, à partir du 5 septembre.

Le passeport d’Akkermansia

Akkermansia muciniphila est une bactérie présente dans le microbiote humain. Elle a été isolée pour la première fois en 2004 par la Dr Muriel Derrien au sein du laboratoire du Professeur Willem de Vos (Université de Wageningen, Pays-Bas), cofondateur de The Akkermansia Company.

On dit d’elle qu’elle est une bactérie "commensale", ce qui signifie qu’elle est tout naturellement présente en quantité assez importante dans le tube digestif des humains. Elle représente entre 0,5 et 5% de l’ensemble des bactéries colonisant notre intestin. Elle nous habite dès la petite enfance, et pas que nous, les humains, d’ailleurs. De nombreuses espèces animales la possèdent ; elle se loge dans la couche de mucus, tout près de la paroi de l’intestin".

"Allégation non prouvée"

Et c’est là que la tuile arrive. Nous sommes fin septembre, et le SPF Santé publique rappelle que l’Autorité européenne de sécurité des aliments n’a autorisé aucune allégation suggérant des propriétés nutritionnelles bénéfiques pour cette bactérie. "La firme a le droit de communiquer sur les bienfaits de 2 autres ingrédients présents dans le produit, à savoir le thé vert et le chrome, mais pas d’induire un quelconque effet de Akkermansia Muciniphila", souligne le SPF Santé publique auprès de l’agence Belga.

Or, la firme le fait et cela relève de "l’allégation non conforme", dit le SPF, pour qui les présentoirs en pharmacie ou le site internet du produit n’étaient pas jusqu’ici dans ces critères. "Si la société est sûre de la science derrière Akkermansia municiphila, elle peut introduire une demande d’autorisation au niveau européen, qui sera évaluée par l’EFSA avant une éventuelle autorisation, si l’allégation est prouvée", note le SPF Santé publique. "L’Agence fédérale pour la sécurité de la chaîne alimentaire (Afsca) a été informée des non-conformités et suit étroitement ce dossier avec nos experts."

Un groupe de médecins et nutritionnistes belges s’interroge donc ce lundi sur la légalité de l’information autour de ce complément alimentaire contenant un probiotique, appelé Akkermansia Muciniphila, associé au "contrôle du poids".

Quantité et qualité(s)

L’équipe du Professeur Patrice Cani (UCLouvain) a toujours expliqué sa recherche en précisant avoir remarqué chez des souris, la présence ou l’absence de la bactérie Akkermansia muciniphila. En les rendant obèses par un régime gras, des études précliniques ont montré que la bactérie permettait notamment de diminuer la masse graisseuse, l’inflammation et la glycémie à jeun.

De même, chez les humains en bonne santé, minces et non diabétiques, Akkermansia est présente en grande quantité. Par contre, elle se fait plus discrète dans plusieurs situations, en particulier chez les personnes obèses, diabétiques, souffrant d’inflammation intestinale ou de maladies du foie. La fonction barrière intestinale est altérée, et cela peut provoquer une inflammation et des troubles du métabolisme. Moins Akkermansia muciniphila est présente, plus certains facteurs de risques cardio-métaboliques sont élevés.

Les résultats des recherches sur l’effet de cette bactérie sur le métabolisme humain ont été publiés dans le journal Nature Medicine. Au total, quarante volontaires en surpoids ou obèses ayant une résistance à l’insuline et un syndrome métabolique (plusieurs facteurs de risques de maladies cardiovasculaires) avaient participé à l’étude clinique.

Loading...
Loading...

Pour réaliser des études cliniques, encore fallait-il disposer d’Akkermansia en grandes quantités, et pouvoir la cultiver. Cela a été possible grâce à un milieu synthétique, car les premières tentatives de culture dans un milieu contenant un composé d’origine animale, ne fonctionnaient pas pour la consommation humaine. Deuxième souci : la bactérie était très sensible à l’oxygène ; il fallait donc la stabiliser pour pouvoir gérer cette sensibilité. C’est la pasteurisation (30 minutes à 70 °C) qui a permis d’y arriver. Les bactéries vivantes et pasteurisées ont ainsi pu être utilisées, d’abord chez les souris rendues obèses, puis chez les humains.

Loading...

Contacté par nos soins ce 27 septembre 2022, le professeur Patrice Cani n’a pas souhaité réagir, seul le CEO de la spin-off, Michael Oredsson, étant, nous a-t-il dit, habilité à répondre. Le CEO Michael Ordesson nous a communiqué, suite à notre appel, que les adaptations dans la communication sur Akkermansia étaient en cours, dans le respect de la réglementation. "Le produit est bien documenté, et nous allons poursuivre les études pour aller un step plus loin", a-t-il expliqué.

Articles recommandés pour vous