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D’un régime de terreur à un réveil sociétal : le combat héroïque et historique des femmes en Iran

Des manifestants tiennent des banderoles avec le portrait de l’Iranienne Mahsa Amini alors qu’ils participent à un rassemblement devant le consulat d’Iran à Istanbul, le 29 septembre 2022.

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15 oct. 2022 à 05:00 - mise à jour 15 oct. 2022 à 09:57Temps de lecture4 min
Par Victor de Thier

13 septembre 2022. Mahsa Amini, une Kurde iranienne âgée de 22 ans, est arrêtée par la police des mœurs pour avoir mal porté son voile alors qu’elle est en visite avec sa famille à Téhéran. La jeune femme tombe dans le coma après son arrestation et décède à l’hôpital trois jours plus tard.

Les autorités pointent un problème cardiaque. Ses proches, la violence des policiers.

Une enquête est ouverte, mais pour les femmes de ce pays conservateur dirigé depuis 1979 par le pouvoir islamiste, c’en est trop. Le dimanche, jour de l’annonce de la mort de Mahsa, elles sont des centaines à descendre dans les rues du pays. De la capitale de la province du Kurdistan dans le nord-ouest du pays – d’où la jeune femme est originaire – à la capitale iranienne où des étudiants lancent des mouvements de protestation dans plusieurs universités.

Chère Mahsa, ton nom va devenir un symbole.

La Une du journal Asia, le jour de l’annonce de la mort de Mahsa

Ces manifestations sont rapidement réprimées dans le sang. Au moins 201 personnes ont été tuées depuis le début des confrontations, selon un dernier bilan de l’ONG Iran Human Rights basée à Oslo. D’après les rapports reçus par cette dernière, de nombreux manifestants blessés se voient refuser l’admission dans les hôpitaux et les centres médicaux ou sont soignés à domicile par crainte d’être arrêtés.

Pour tenter de limiter la diffusion d’informations, le pouvoir a restreint l’accès à Internet et bâillonne les militants.

Des femmes persécutées

En Iran, se couvrir les cheveux est obligatoire en public. La loi interdit en outre aux femmes de porter des manteaux courts au-dessus du genou, des pantalons serrés et des jeans troués ainsi que des tenues de couleurs vives, entre autres.

L’unité de police chargée de faire respecter ces règles se nomme la "police des mœurs". Celle-ci, a été mise en place par l’ayatollah Rouhollah Khomeini, le premier dirigeant de la République islamique d’Iran, lors de son accès au pouvoir. Depuis, bien qu’elle ait changé de nom et d’apparence en 2005, sa mission reste la même : "répandre la culture de la décence et du hijab".

Face à la violence étatique, les femmes se sont armées de connaissances.

Mahnaz Shirali, sociologue spécialiste de l’Iran

"Khomeini savait qu’en terrorisant les femmes, il terrorisait toute la société", explique Mahnaz Shirali, sociologue et politiste spécialiste de l’Iran, autrice de l’ouvrage Fenêtre sur l’Iran, le cri d’un peuple bâillonné (2021).

Selon la sociologue, la condition des femmes depuis la mise en place du régime islamique en Iran a poussé ces dernières à davantage s’instruire que les hommes. "Pour les femmes, la seule façon de résister à la République islamique est de se rendre à l’université. Face à la violence étatique, elles se sont armées de connaissances. Aujourd’hui je suis en contact avec des jeunes femmes qui parlent féminisme, émancipation…", explique la sociologue née à Téhéran.

Une tendance que tient toutefois à tempérer Firouzeh Nahavandi, professeur honoraire à l’ULB spécialiste de l’Iran et co-présidente de l’IPFI. "Partout dans le monde, on voit que ce sont davantage les femmes qui font des études universitaires. L’Iran suit la même logique. Pouvoir se rendre à l’université leur permet également de profiter de plus de libertés avant le mariage, mais je n’irai pas jusqu’à parler de résistance face au pouvoir".

Réveil sociétal

Ce n’est pas la première fois que la population iranienne se révolte contre le pouvoir islamique. En 2019 déjà, d’importantes manifestations avaient touché le pays suite à la hausse du prix de l’essence. Une répression sanglante avait alors provoqué la mort de plus de 200 personnes.

Cette fois, ce sont les femmes qui sont en première ligne, mais pas seulement…

"Quelque chose a changé au sein de la société iranienne. Pendant des années, les hommes ont laissé les femmes seules, ils ne les ont pas soutenues, de peur de perdre leur pouvoir au sein du cercle familial. Aujourd’hui, les jeunes hommes ont compris que leur sort était lié à celui des femmes et qu’il fallait les soutenir. Ils ont compris que les femmes ne se révoltaient pas contre eux, mais contre le pouvoir en place. On assiste à un réveil des hommes également, c’est un changement très important", pointe Mahnaz Shirali.

La prise de conscience des hommes par rapport aux droits des femmes est une première dans cette société patriarcale.

Firouzeh Nahavandi, professeur honoraire à l’ULB, spécialiste de l’Iran

Si Firouzeh Nahavandi remarque également un soutien inédit des hommes iraniens pour la cause des femmes, elle rappelle le contexte général dans lequel ont lieu ces manifestations.

"La mort de Mahsa Amini s’est greffée sur un mécontentement généralisé dans le pays, dû à la situation économique, la corruption des politiques et la violation des droits de l’homme qui touchent également les hommes. Cet évènement est l’étincelle qui a mis le feu aux poudres. Néanmoins, il est vrai que l’on remarque une prise de conscience des hommes par rapport aux droits des femmes, ce qui est une première dans cette société patriarcale", analyse-t-elle.

Mahsa, Hadis… et les autres

Les manifestations de ces derniers jours n’ont fait qu’augmenter le lourd tribut payé par les femmes dans ce pays. Hadis, Hananeh, Nika… la liste des noms des victimes s’allongent au fur et à mesure des semaines.

En parallèle, le pouvoir continue sa politique de répression et de terreur. Ce jeudi, les juges iraniens ont reçu pour consigne de ne pas prononcer des peines "faibles" pour les "principaux éléments des émeutes".

La suite des évènements inquiète d’ailleurs les deux spécialistes, qui décrivent un "régime imprévisible". "Le pouvoir actuellement en place est capable d’assassiner ses propres citoyens et ne recule devant rien", estime Mahnaz Shirali.

Partout dans le monde, les soutiens aux femmes iraniennes se multiplient. Politiciennes, chanteuses, actrices et autres se filment en train de couper une mèche de cheveux, devenu un symbole de solidarité et de contestation.

En attendant, sur le terrain, les Iraniennes continuent leur combat au péril de leur vie. Pour Mahsa, Hadis et les autres…

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