RTBFPasser au contenu
Rechercher

Eclats et Cicatrices – La guerre aux Pays Bas, traitée à hauteur d'Homme…

éclats et cicatrices
29 août 2020 à 07:10Temps de lecture4 min
Par schrauwenjacques

Un diptyque qui nous parle de la guerre 40-45, vue par le petit bout de la lorgnette… Les " éclats " sont ceux de la guerre, les cicatrices sont celles que cette guerre laisse aux chairs comme aux âmes…

éclats et cicatrices
éclats et cicatrices dupuis-champaka

Le point de départ de ce diptyque, c’est une tombe sur laquelle se recueille Victor. La tombe de son ami Chris, tué au tout début de la guerre 40-45, une guerre désormais finie. Dans ce cimetière, Victor retrouve Esther, la jeune fille juive dont il était amoureux et dont il n’a plus eu de nouvelles pendant toute la durée du conflit.

Ces deux albums abordent une partie de la guerre 40/45 que nous connaissons peu, en France comme en Belgique : ce qu’elle fut aux Pays-Bas dont la neutralité, comme celle de la Belgique, fut bafouée par l’occupant allemand. Ce qu’elle fut, au jour le jour.

Ce diptyque, c’est aussi le dialogue qui s’installe entre Victor et Esther, et l’obligation dans laquelle ils se trouvent, tous les deux, de plonger dans leur mémoire, dans les silences que cette mémoire leur impose, et, ce faisant, dans les méandres d’une grande Histoire dont ils ne furent que des figurants.

éclats et cicatrices
éclats et cicatrices dupuis-champaka

C’est vrai que des livres consacrés à la deuxième guerre mondiale, il y en a eu… Des livres consacrés à la Shoah, il y en a eu aussi… Des livres consacrés à ces deux vérités à ne pas oublier, et le faire en tenant compte d’autre chose que des seuls faits historiques, il y en a eu aussi…

Mais des livres comme ceux-ci, j’avoue ne pas en avoir vraiment vu !

Graphiquement, déjà, on est dans un univers extrêmement personnel. Dans un style extrêmement épuré, que j’ai presque envie d’appeler " hyper-ligne-claire ", Erik De Graaf ne s’intéresse d’ailleurs pas à l’Histoire officielle, celle des combats, des défaites et des victoires. C’est au travers de la vie d’un petit village qu’il va nous raconter la guerre. Pas la sienne, mais celle de ses parents, de ses grands-parents, celle des générations qui ont dû choisir entre agir ou ne pas agir, entre la révolte et l’envie de rester les bras croisés, entre l’amitié et la trahison, entre la résistance et la collaboration. Ces générations d’êtres humains qui, tout simplement, aux Pays-Bas comme partout en Europe, n’ont en fait réagi, le plus souvent, qu’en réponse au primaire instinct de survie.

Le dessin de Graaf montre et exprime les sentiments, les sensations, les impressions. Mais comme ce dessin évite tout ce qui pourrait être spectaculaire, c’est en jouant avec les yeux et les bouches de ses personnages que l’auteur réussit à créer une palette expressive inattendue et très réussie.

éclats et cicatrices
éclats et cicatrices dupuis-champaka

Ces deux livres n’ont rien d’une œuvre " engagée ". Certes, ils abordent le thème de la solution finale du nazisme vis-à-vis des Juifs, mais ils ne le font pas de manière frontale, de manière centrale, que du contraire ! Avec l’alibi d’une fiction, Graaf s’attache d’abord et avant tout au vécu. Le sort des Juifs est moins le sujet de ce livre que la personne d’Esther, ses failles, ses colères, ses remords, son amour… Et c’est par là, je pense, que ce diptyque se distancie vraiment de tout ce qui a déjà été écrit et dessiné sur cette époque encore si proche et que d’aucuns cherchent de plus en plus à imiter…

Ces deux livres, qui couvrent sept ans d’existence de Victor, boulanger se faisant résistant, et d’Esther, Juive réfugiée qui a vu toute sa famille se faire exterminer par les nazis, ces deux livres ont une narration très particulière, faite d’incessants retours en arrière, à des époques différentes de la vie des deux personnages axiaux. C’est un récit construit autour de la mémoire, une de ces réalités humaines qui est pratiquement toujours insaisissable. La mémoire est un sentiment diffus, qui n’a que peu de rapports avec la raison. Et c’est pour cela, sans aucun doute, que la construction de ce diptyque se révèle parfois confuse, obligeant le lecteur à accepter que les personnages qu’il a en face de lui n’aient pas envie de tout lui dire. C’est un peu comme si la dialogue entre Victor et Esther devenait aussi un dialogue avec le lecteur…

éclats et cicatrices
éclats et cicatrices dupuis-champaka

Oui, c’est une histoire dans laquelle le lecteur doit s’investir… Une histoire humaine qui parle de mémoire, au sens charnel du terme, ai-je envie de dire. Les souvenirs y nourrissent les interrogations et les regrets, toute mémoire est aussi une forme d’oubli. La mémoire, c’est aussi celle de la religion, refuge parfois, faiblesse souvent. La mémoire, c’est aussi et surtout l’amitié et l’amour sans cesse esquissés, et qui finissent par devenir le point d’orgue du récit en un dernier dessin d’une belle émotion.

C’est vrai que, de par sa conception même, ce double livre, fort de dialogues de toutes sortes, peut sembler d’accès difficile. Il y a un côté puzzle qui, à certains moments, peut paraître rébarbatif. Mais, en même temps, il y a ici une histoire de femme et d’homme universelle, tant il est universel de devoir, dans quelque monde que ce soit, se battre contre l’inacceptable, résister à des diktats qui ont tendance à déshumaniser la société, notre société contemporaine aussi.

Ce livre se mérite, et dès qu’en en accepte les règles narratives, il devient passionnant, il devient comme un long poème graphique en prose…

Jacques Schraûwen

Eclats et Cicatrices (auteur : Erik De Graaf -éditeur : Dupuis/Champaka – deux fois 262 pages – août 2020)

Articles recommandés pour vous