Cyclisme

Eddy Merckx adoré des Belges

Légende.

© Belga (montage RTBF)

17 juin 2020 à 03:57Temps de lecture5 min
Par Jérôme Helguers

Depuis plus de 50 ans maintenant, le nom 'Eddy Merckx' suscite chez les Belges un sentiment de fierté. Rien de bien étonnant là-dedans, comment ne pas être fier d’un champion pareil, avec un palmarès pareil et une humilité pareille ? Si le Cannibale est toujours aussi populaire et célèbre aujourd’hui, c’est sans doute parce qu’il a réussi (sans y prêter une attention particulière) à traverser les générations. Eddy est le symbole presque parfait de la Belgique unie (notion de plus en plus illusoire et utopique aux yeux de certains). Voilà pourquoi et comment il parvient à rester un grand ambassadeur, si pas le plus grand ambassadeur, du royaume.

L’histoire d’amour entre le peuple belge et son champion commence sans doute par ce premier coup d’éclat. Septembre 1964, on dispute à Sallanches en France les championnats du monde amateurs de cyclisme. Eddy Merckx a alors 19 ans et il s’impose (déjà) avec classe. Les férus de cyclisme avaient sans doute déjà vu passer son nom dans les journaux, mais les amateurs de sport découvrent un coureur belge qui a tout pour devenir un grand champion.


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Eddy Merckx

Confirmation dans les années qui suivent. Merckx gagne sa première grande course chez les pros, Milan-Sanremo, en 1966. L’année suivante, en 1967, il signe ses premiers grands succès sur le sol belge, avec notamment la Flèche Wallonne. À l’époque, la classique ne se terminait pas dans le Mur de Huy mais du côté de Charleroi, plus précisément sur l’Avenue Mascaux de Marcinelle. Une avenue noire de monde pour accueillir le champion. Quand Eddy descend de son vélo, malgré l’aide d’une escorte policière, il éprouve toutes les peines du monde à traverser la foule et rejoindre le podium. Une première image forte mais qui va devenir habituelle tout au long de sa carrière.

'Mettez un Merckx dans votre moteur'

Pour conquérir les cœurs de tous les Belges, amateurs de vélo ou non, Eddy Merckx avait besoin d’un autre exploit. Quelque chose de plus grand, quelque chose de dimension internationale. Alors, en 1969, il remporte la plus grande course du monde : le Tour de France. Cette Grande Boucle, la première à laquelle il participe, il l’entame en décrochant le maillot jaune dès le deuxième jour de course, chez lui, à Woluwé-Saint-Pierre. Scénario de rêve. Les Belges sont accros et ne le lâcheront plus jusqu’à l’arrivée.

Le 20 juillet 1969, le Tour de France se conclut à Paris. Après un voyage en train, des centaines de Belges sont sur place pour applaudir le champion. On aperçoit des banderoles 'Mettez un Merckx dans votre moteur', 'De tous les peuples de la Gaule, notre Merckx est le plus brave', etc. Dans le vélodrome de la Cipale, les "Eddy, Eddy, Eddy" résonnent tandis que, sur le podium, le champion reçoit les six prix des six classements ! Cette sorte de délire national se poursuit le lendemain, le 21 juillet, définitivement jour de fête.

Tout frais vainqueur, Eddy Merckx parade dans les rues de Bruxelles, installé à l’arrière d’un cabriolet d’une célèbre marque allemande. Un peu gêné, timide et ému, Eddy découvre le 'merckxisme' qu’il a provoqué. Le coureur grimpe au balcon de l’Hôtel de Ville et reçoit l’ovation du public. C’est un héros. "Voir cette Grand-Place remplie de supporters est un moment formidable, sublime, dans une vie. Je ne m’y attendais pas", se souvient le Cannibale.

Eddy Merckx sur la Grand-Place de Bruxelles le 21 juillet 1969.
Eddy Merckx sur la Grand-Place de Bruxelles le 21 juillet 1969. - BELGAIMAGE

L’un des derniers symboles d’unité belge ?

Un supporter d'Eddy Merckx.

Né d’un père néerlandophone et d’une mère francophone, Eddy a le pedigree pour rassembler tous les Belges. Mais il a mis un peu de temps à rallier la Flandre à sa cause. La faute à un "Oui".

Juste après son titre de champion du monde sur route en 1967, le Cannibale épouse Claudine. Un mariage devenu par la force des choses public. Au moment de répondre à la question fondamentale du mariage, Eddy (pourtant brabançon flamand) répond par un "Oui" plutôt qu’un "Ja". À l’époque, ce choix de la langue française entraîne des critiques au nord du pays. Si la Wallonie en pince pour lui, la Flandre ne l’a pas encore totalement adopté.

C’est finalement la victoire au Tour des Flandres 1969 qui a sans doute réconcilié le peuple flamand avec le champion Merckx, et ce malgré la grande rivalité issue du nord de la Belgique : Rik Van Looy, Walter Godefroot, Roger De Vlaeminck, Frans Verbeeck ou encore Freddy Maertens.

Eddy Merckx a réussi à rapprocher et réunir Wallonie et Flandre autour de sa personne. Il est d’ailleurs peut-être l’un des derniers symboles d’unité de la Belgique. Dans notre pays parfois si divisé, cette performance a valeur d’exploit !

Dépassé par son immense popularité

Eddy c’est à la fois la bonhomie dans le visage et les traits parfois fermés et tirés. Car parfois, il en a marre… En mars 2019, à 100 jours du Grand Départ du Tour de France à Bruxelles, Merckx inaugure un square à son nom. Et à la question 'Que manque-t-il encore à Eddy Merckx ?', il répond : "La paix". Réponse avec humour mais aussi un fond de vérité.

Constamment sollicité, jamais tranquille, et tellement humble, le champion est un peu dépassé par son immense popularité. Eddy est parfois renfermé et n’est pas le meilleur quand il s’agit de se lancer dans un discours. Mais le Belge se retrouve dans son champion et pardonne son côté parfois 'un peu pressé', quand il se déplace d’un endroit à un autre. Tendez-lui la main, il vous offrira toujours une bonne poignée.

Car malgré les victoires, la notoriété carrément transformée en célébrité et l’aisance financière, Eddy Merckx n’a pas changé son quotidien. Il reste une personne 'normale'. Depuis qu’il est descendu du vélo, le champion conquérant s’est mué en personne simple, parfois même trop bonne et gentille. Aujourd’hui, le public qui s’extasiait sur son panache à l'époque, apprécie tout autant sa simplicité d'aujourd'hui.

Eddy Merckx acclamé pour la deuxième fois par la Grand Place de Bruxelles

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"Voir Eddy, en vrai, au moins une fois dans sa vie"

Si le Cannibale bénéfice toujours à 75 ans d’une telle aura c’est sans doute parce que les Belges se sont appliqués à assurer une transition. Quand on éduque son enfant au cyclisme (personnellement j’en sais quelque chose), on commence par Eddy. "Tu vois mon enfant, ça, c’est Eddy Merckx. Le plus grand champion cycliste de tous les temps. Il a tout gagné. Et il est Belge !".

Des parents ou grands-parents, qui écoutaient ses exploits de juillet l’oreille collée à la radio, aux enfants ou petits-enfants qui n’ont jamais eu la chance de le voir comme coureur, la transmission générationnelle s’est opérée.

En juillet 2019, à l’occasion de la présentation des équipes en prélude au Tour, Eddy a reçu une nouvelle ovation de la Grand-Place. 50 ans après la première au retour de sa Grande Boucle 1969 victorieuse. Égal à lui-même, le champion a laissé transparaître une évidente émotion mêlée à cette pudeur caractéristique.

Personnellement, je garde en souvenir de cette journée cet instant vu et vécu quelques minutes après les festivités. Nous étions aux alentours du camion régie de la RTBF, dans une rue adjacente à la Grand-Place. Soudain, en me retournant, j’entends un brouhaha et je vois une foule de dizaines de personnes qui se déplace tel un essaim d’abeilles. Au milieu, le roi Eddy Merckx qui tente de se frayer un passage dans cette haie d’honneur improvisée et pas vraiment maîtrisée. Des gens avaient fait le voyage jusqu'à Bruxelles pour, comme ils le disent, "le voir en vrai" au moins une fois dans sa vie.

Eddy Merckx, monument belge le plus visité

Pour comprendre ce qu’est et représente ce merckxisme chez nous, il est parfois intéressant d’aller lire et écouter la manière dont les médias étrangers décrivent le phénomène. Ainsi, il y a quelques années, le quotidien français 'La Nouvelle République' écrivait ceci : "A son passage, les mains se tendent, les micros et les caméras aussi, les demandes d’autographes affluent, les mots de respect fusent". Tellement vrai.

Une chose est certaine, le Cannibale n’a été qu’une seule fois champion de Belgique (en 1970, à Yvoir), mais il est et restera à jamais le champion des Belges, tant il fait l’unanimité au-delà de ses performances sportives et de son palmarès. D’ailleurs, pour reprendre une autre citation du quotidien français : "Eddy Merckx, le monument belge le plus visité depuis un peu plus de 50 ans".

Ovationné, Eddy Merckx salue les Belges sur la Grand-Place en 2019.
Ovationné, Eddy Merckx salue les Belges sur la Grand-Place en 2019. YUZURU SUNADA - BELGA

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