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Edouard Lassen, à la croisée des cultures française et allemande

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Edouard Lassen est un compositeur qui a encore été assez peu étudié et qui pourtant était, de son temps, reconnu, joué et proche du milieu artistique de la nouvelle musique allemande incarnée par Liszt et Wagner, entre autres.

Virtuose-compositeur

Né à Copenhague en 1830, Édouard et sa famille s’installent à Bruxelles en 1833 avant d’obtenir une dizaine d’années plus tard la naturalisation belge. L’attente de cette procédure n’empêche évidemment pas Edouard Lassen de se former dans sa ville d’adoption et d’obtenir son premier prix de piano au Conservatoire royal de Bruxelles en 1844. Soliste, mais surtout chambriste, il se distingue par ses partenaires de renoms tels que Henrik Wieniawski ou Pauline Viardot.

Sous notre œil actuel, le XIXe siècle est certainement celui qui met le plus en évidence le modèle artistique et économique du virtuose-compositeur et pourtant il est important de ne pas en faire une généralité. Plus encore, l’un des étalons de ce modèle, Franz Liszt, opérera un brusque changement en 1848 en arrêtant sa carrière de virtuose pour se consacrer à la composition. À peu près à la même période (dans la seconde moitié des années 1840), il est possible d’observer plusieurs cas similaires et en ce qui nous concerne, nous nommerions César Franck. Mais pour revenir à Lassen, le chemin semble chez lui assez clair et la voie de la composition ne semble pas être le résultat d’un besoin de produire des œuvres de bravoures à sa seule gloire. Pour preuve, il obtient en 1851, après avoir étudié la composition avec Fétis, le Prix de Rome Belge de composition, prestigieux sésame pour l’étranger.

De Bruxelles à Weimar

C’est d’ailleurs à la suite de cela, et sur la recommandation de Fétis que Lassen va être accueilli par Liszt à Weimar. Une amitié profonde et un respect mutuel né de cette rencontre qui va déterminer la suite de la carrière de notre compositeur. Puisqu’après avoir essayé de produire son opéra à Bruxelles en 1855, c’est Liszt qui se charge de le créer à Weimar. Quelques mois après cette création, Liszt quitte Weimar et sera remplacé comme Musikdirector par Edouard Lassen, un poste qu’il occupera jusqu’à la fin de sa carrière. C’est peut-être en cela que l’on peut trouver la raison de son injuste oubli, car Lassen est sans aucun doute, reconnu par ses contemporains belges, français et allemands. Né dans une famille juive, son nom sera effacé, de manière littérale puisque la rue de Weimar qui le portait s’appelle aujourd’hui encore la Triererstrasse. Effacé par le régime nazi, lui qui avait pourtant dirigé la reprise de Tristan et Isolde sous les yeux de Wagner en 1874.

Maître du lied, successeur de Schubert, Schumann et Franz

Au moment de la guerre franco-prussienne de 1870, Lassen décide de poser un acte musical et symbolique dans le genre qu’il maîtrise le mieux, celui du lied. Aux deux strophes du poème Mit deinen blauen Augen de Heine, poète allemand, juif et francophile, Lassen ajoute leur traduction française. Comme l’écrit Manuel Couvreur : "Ce geste politique fort et, sans doute, sans équi­valent, pose Lassen en intercesseur des cultures française et allemande, un positionnement qui deviendra celui de la Belgique intellectuelle et artistique à partir de la décennie suivante."

C’est donc bien cette œuvre à la frontière entre Lied et Romance ou mélodie que Xavier Falques vous fait écouter dans le podcast ci-dessous, dans l’interprétation du ténor Reinoud van Mechelen et du pianiste Anthony Romaniuk. Une œuvre qui justifie totalement la place que Hans von Bülow accordait à Lassen dans l’histoire du Lied, celle de successeur de Schubert, Schumann et Franz.


Merci aux musicologues, aux musiciens et à toute l’équipe de Musique en Wallonie, qui depuis 50 ans travaillent à la valorisation du patrimoine wallon et bruxellois. Un patrimoine qui comme le démontre le catalogue regorge de trésors connus et méconnus.

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