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Elections présidentielles 2022 : à Roubaix, des jeunes qui ne votent pas mais qui s’engagent… à leur manière

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Nous sommes début mars. Il reste un peu moins d’un mois avant l’élection présidentielle en France. A Roubaix, dans le nord du pays, ce jour-là il fait beau. Il y règne comme une accalmie.

Cette ancienne ville, fleuron de l’industrie textile est souvent victime d’une sorte de "Roubaix bashing" et ce sont les habitants qui en subissent les conséquences. Dernièrement, un reportage sur l’islamisme radical à Roubaix a meurtri les habitants. La réalisatrice et un des témoins interrogés ont ensuite reçu des menaces de mort.

Depuis, à Roubaix, tous et toutes nous en parlent et d’ailleurs la méfiance de parler à une journaliste est palpable. "Quand on parle de Roubaix, c’est jamais positif", nous dit Joël, un jeune homme de 22 ans, qui vient d’ouvrir son magasin de seconde main, la Casa Vintage. "Ça n’aide pas forcément à avoir confiance dans les médias ou les politiques", abonde Camélia, une jeune roubaisienne de 20 ans.

Roubaix c’est tout à la fois, un des villes les plus pauvres de France, une ville qui regroupe près de 100 nationalités différentes, une ville très jeune où près de la moitié de la population à moins de 30 ans. Et c’est aussi, une ville abonnée aux chiffres records de l’abstention. Au deuxième tour de l’élection, en 2017, près de 40% de la population ne s’est pas déplacée jusqu’aux urnes.

Et alors que les sondages prédisent une abstention nationale record, pouvant aller jusqu’à 30%, pour la prochaine élection, on a voulu partir à la rencontre de la jeunesse.


►►► A lire aussi : Voix de France : l’abstention pourrait-elle être la grande gagnante de cette élection ?


Pourtant cette jeunesse est loin d’être désintéressée du monde qui l’entoure. A Roubaix, le deuxième employeur c’est le tissu associatif. Dans une ville où le taux de chômage "atteint les 30% et on est à près de 50% dans certains quartiers", indique Julien Talpin, sociologue spécialiste de la participation citoyenne à l’Université de Lille, le maître mot c’est la débrouille. Pas le choix. Mais c’est aussi et surtout la solidarité.

D’ailleurs, c’est une ville où pullulent les magasins de déstockage et autres bons plans. "Une nécessité pour la population", nous souffle-t-on. "On n’a rien mais ce qu’on a on le partage".

Alors cette jeunesse s’engage, à sa manière, à son niveau. Même si les urnes, ça, c’est une autre histoire.

Ça me semble irréel de devoir élire quelqu’un qui n’a aucun point commun avec moi

C’est devant la Mairie de Roubaix que l’on a retrouvé Camélia. "Roubaix c’est une ville avec une ambiance particulière, dans laquelle je me sens bien". Cette jeune Roubaisienne de 20 ans a bien voulu nous servir de guide. Elle est étudiante en communication. Elle a choisi de faire son stage dans une association qui s’occupe de personnes en situation de handicap. Voter, elle y pense un peu comme ça, quand on lui pose la question. Pour elle ce sera une première. "Je suis un peu perdue, je voterais peut-être blanc".

Pourtant, engagée, elle l’est. Depuis qu’elle a 15 ans, elle participe à un média collaboratif dédié aux jeunes, le Labo 148. Située dans le quartier populaire du Pile, hébergée dans l’incroyable bâtiment dans la Condition Publique, qui est une ancienne usine textile, cette initiative a pour but d’aider les jeunes à apprendre les bases du métier de journaliste. On y fait des reportages audio, photo, écrit ou encore vidéo. "C’est un projet qui compte pour moi, qui m’a beaucoup aidé dans ma construction personnelle ou professionnelle", lance Camélia.

Pour s’y rendre, on doit passer par les deux visages de Roubaix. Deux visages qui cohabitent sans jamais se croiser. On passe par la station de métro Eurotéléport, un carrefour à deux pas de la Mairie. Entre les cafés, les magasins de déstockage et les fast-foods, tout le monde s’affaire. Mais là, au milieu de ce tourbillon il y a une petite rue piétonne, grillagée, elle est fermée le soir, interdite au public. C’est la rue McArthurGlen, nichée en plein milieu des barres d’immeubles. Ici s’exposent toutes les grandes marques qui font également du déstockage, mais d’un autre genre.

La rue piétonne est quasi déserte. "Ici, on croise des touristes, des gens un peu plus aisés", juste avant de ressortir par la rue de Lannoy, une rue symbole de la précarité de la ville. "C’est dans ce genre d’endroits qu’on se rend compte de la mixité à Roubaix. C’est un peu dommage parce que, parfois, on a l’impression qu’il y a des zones réservées à une certaine population… McArthurGlen, ce n’est pas tous les Roubaisiens qui vont aller acheter leurs vêtements là, c’est réservé à un certain type de population", décrit Camélia. "Ça fait ressentir encore plus ce sentiment d’exclusion", insiste la jeune fille.

Et ça aussi ça joue dans la façon dont Camélia se positionne par rapport à la politique. Ce sentiment d’exclusion et d’avoir l’impression que rien dans l’offre présentée ne permet de se projeter, semble lui laisser comme un goût amer. "Ça me semble irréel de devoir élire quelqu’un qui n’a aucun point commun avec moi, ne sait pas comment je vis, ne sais pas mes besoins pour la suite et croit savoir en plus en proposant un programme et qui au final ne me correspond pas".

Pour Chandy, la confiance est rompue

Un sentiment de défiance que l’on retrouve également chez Chandy. Lui aussi pense que le changement passe par une capacité individuelle à s’exprimer, à œuvrer pour le bien commun. La confiance dans l’élite politique, c’est fini.

Ce jeune Roubaisien au style affûté a appris à coudre pendant le confinement. Il a cousu des masques au sein de l’association AntiFashion. Dans cette association, tout le monde peut venir apprendre à coudre et tous les talents sont partagés : ceux qui savent dessiner, modéliser, communiquer etc. travaillent ensemble, organisent des défilés ou encore collaborent avec certaines grandes marques.

Mais ici, on lutte contre la fast fashion. On ne coud qu’à partir de matériaux recyclés. "On fait de l’art engagé", nous dit le designer. Parce que oui, engagé, Chandy l’est. Mais les politiques, il n’y croit plus. "Moi je suis pour toutes les personnes qui, comme moi, utilisent leur mode d’expression pour dire leurs pensées", dit-il. "Ça nous paraît directement plus concret", abonde Camélia.

"Ça fait un certain nombre d’années que je suis en France, un certain nombre d’années que je vois défiler des présidents… donc au bout d’un certain moment, je ne cherche même plus à comprendre. Moi je défends mes valeurs d’une autre façon que ce que proposent ces gens", indique Chandy désabusé. Et d’ajouter, "c’est un combat de coqs qui ne nous intéresse pas, on n’est pas concernés. C’est triste parce qu’ils sont censés nous représenter, mais est-ce qu’ils nous connaissent seulement pour savoir ce qu’il faut représenter ?"

Le politique n’est plus en capacité de remettre en cause la précarité, la marginalisation et les discriminations que vivent les gens

Même son de cloche pour Joël, 22 ans. Ce jeune entrepreneur vient d’ouvrir un petit magasin de seconde main sur une des rues principales de la ville. Une petite boutique branchée et colorée. Il se dit "pas du tout engagé". Pourtant quand on lui souligne qu’il a ouvert un magasin de seconde main et pas une franchise d’une grosse multinationale, il nous répond "jamais de la vie, j’aurais pu". Engagé sans forcément s’en rendre compte, il ira sûrement voter parce qu’il est "dans l’urgence". Il ne veut pas "voir un Zemmour passer". Ce même Zemmour qui a qualifié Roubaix de "l’Afghanistan à 2 heures de Paris".

Et pour lui, c’est la toute la gravité du problème. Sans ce sentiment d’urgence, il ne se déplacerait pas.

"Il y a une défiance qui est extrêmement forte avec un élément central : c’est le fait que le politique n’est plus en capacité de remettre en cause la précarité, la marginalisation et les discriminations que vivent les gens, analyse le sociologue Julien Talpin. Il y a une sorte de résignation avec cette idée que la politique n’est plus en capacité de résoudre les problèmes des gens".

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