Chroniques

Elizabeth II : l’Histoire est morte

Les coulisses du pouvoir

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Hier, dans les commentaires une réflexion est revenue très souvent : avec la reine disparaît le 20e siècle, avec la reine disparaît un morceau d’histoire. Ces commentaires couronnent la réussite d’Elizabeth 2. Car être l’histoire, incarner le passé dans le présent est la tâche qu’il lui a été confiée. Et elle était loin d’être simple cette tâche.

Archaïsme et modernité

La monarchie anglaise fait toujours figure de modèle tutélaire pour toutes les monarchies parlementaires. Ces régimes sont instables car ils craignent toujours d’être emportés par la dynamique de la démocratie qui fixe résolument la légitimité du pouvoir dans les mains du peuple.

La monarchie est une survivance archaïque dans la modernité. Et cette survivance est fragile. La modernité en politique c’est ce que les lumières ont insufflé, c’est l’idée que la politique devait être tout entière guidée par la raison. Par la raison et pas par autre chose et surtout pas la tradition. Un peuple se fixe ses propres lois. La révolution française et la république sont l’archétype de cette idée de triomphe de la raison. Les révolutionnaires criaient “L’histoire n’est pas notre code” pour dégager le pouvoir du roi et rendre le peuple souverain.

Dans une monarchie c’est l’inverse, l’histoire est le code et le peuple n’est pas souverain. Une monarchie parlementaire est mixte. : L’histoire est le code (symboliquement) mais le peuple est souverain. C’est donc une forme de régime paradoxal.

Incarnation

Elizabeth 2 a su incarner son siècle, elle était le siècle, elle était l’histoire. Ce rôle a été décrit et presque défini par un Premier ministre conservateur anglais, Benjamin Disraeli au 19e siècle. Il a eu cette phrase célèbre devenue programme : la monarchie est le symbole vivant et populaire de l’histoire anglaise.

Depuis son influente intervention, la monarchie se doit d’être populaire (au moment de la reine Victoria ce n’était pas gagné). Mais elle se doit aussi d’incarner l’histoire et donc ne pas perdre en sacralité. Le pari était très difficile.

Nous Belges, ne devons pas sous-estimer ce que signifie incarner l'Histoire au Royaume Uni. Depuis la Glorieuse révolution en 1688, le roi, ou la reine d’Angleterre est censé être le garant des droits. Le royaume n’a pas de constitution écrite et codifiée. Ce qui joue le rôle de loi supérieure c’est l’Histoire, la tradition, la tradition juridique (c’est la Common Law,  la jurisprudence, les jugements établis au cours de l’Histoire qui joue un rôle central).

Là est le paradoxe, la démocratie est censée produire elle-même sa légitimité, par l’égalité rationnelle de ses membres, mais en même temps elle est le produit d’une culture et d’une l’histoire c’est-à-dire quelque chose d’extérieur à elle-même.

La reine ou le Roi en Angleterre incarne, pour les monarchistes, cet élément extérieur qui se perpétue par l’hérédité, c’est-à-dire par l’inégalité.

La reine Elizabeth 2 a été parfaitement extérieure durant 70 ans. Parfaitement extérieure, parfaitement populaire, parfaitement l’histoire, parfaitement paradoxale. Elle a incarné tellement la fonction, qu’on peut se demander si maintenant qu’elle est partie, l’institution lui survivra. C’est le rôle de ce qui va suivre : les funérailles, le couronnement, les protocoles, les cérémonies, le faste, un processus de sacralisation pour créer un nouvel extérieur, un nouveau paradoxe, une nouvelle figure de l’histoire incarnée. Car évidemment l’histoire ne peut pas mourir.

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