Employée, indépendant ou pensionné, ce lundi ils manifesteront car la vie est hors de prix

18 juin 2022 à 16:48 - mise à jour 19 juin 2022 à 19:45Temps de lecture6 min
Par Kamel Azzouz et Laurent Henrard

Comme Tiffani, Gaëtan, et Michel, ils seront nombreux à manifester dans les rues de la capitale ce lundi. Des femmes et des hommes qui, malgré leur salaire ou leur pension, éprouvent de grandes difficultés pour subvenir à leurs besoins de base. Face à l’incessante hausse du coût de la vie, le pouvoir d’achat est plus qu’en péril pour de nombreux Belges.

Malgré deux salaires, Tiffani et son compagnon doivent absolument tout compter en se privant de beaucoup de choses.
Malgré deux salaires, Tiffani et son compagnon doivent absolument tout compter en se privant de beaucoup de choses. RTBF

J’évite de prendre la voiture sauf pour les courses car c’est trop loin

Résister face à la crise, c’est le combat quotidien de Tiffani Croonenborghs. Cette jeune employée du service public, habitant la région de Charleroi, se rend chaque jour à Namur pour y travailler. Avec l’envolée du prix des carburants, c’est grâce à la prise en charge de ses déplacements en transports en commun par son employeur qu’elle peut conserver son emploi. Afin de faire des économies, elle n’emploie sa voiture que pour faire des courses : " Si je devais prendre ma voiture tous les jours pour aller travailler, j’ai 100 km aller-retour,  ce ne serait pas possible… Ce ne serait pas possible du tout ! Je pourrais très bien descendre en voiture jusqu’à la gare mais je ne le fais pas. Donc je marche. J’évite de prendre la voiture sauf pour les courses car c’est trop loin. "

Si je compare juste les tickets du mois d’avril et du mois de juin, le prix de notre caddie a doublé

Malgré deux salaires, Tiffani et son compagnon ont du mal à joindre les deux bouts. Pourtant, chaque dépense est régulièrement calculée pour payer toutes les factures à la fin du mois. Le couple conserve les anciens tickets de caisses de leurs achats alimentaires pour les comparer. Dépitée, Tiffani ne peut que constater l’augmentation du coût de la vie : " Si je compare juste les tickets du mois d’avril et du mois de juin, le prix de notre caddie a doublé. Avant, on était plus ou moins à 80 euros par semaine. Maintenant on est entre 130 et 150 euros par semaine alors qu’on n’a pas changé nos habitudes. On ne prend pas de marques spécifiques et on va au supermarché le moins cher. Maintenant, j’ai un petit carnet avec ce qu’on doit payer vraiment tous les mois. On avait commencé à faire un tableau avec tous nos tickets de caisse. On voit clairement que tout augmente quand on regarde juste le prix des courses. "

Reportage de notre journal télévisé :

On réfléchit si c’est bien de faire un enfant à l’heure actuelle

En ménage depuis 2019, ces jeunes trentenaires ont investi dans une petite maison. Depuis la crise, il est difficile pour eux d’y réaliser tous les travaux nécessaires. Malgré leurs efforts économes, ils n’arrivent plus à mettre de l’argent de côté depuis des mois. Tiffani nous livre que son couple doit faire l’impasse sur quelques plaisirs et se pose des questions quant au projet de fonder une famille : " On n’a pas de l’argent sur le côté, donc on ne sait pas payer nos travaux. Il y a encore 3 ans d’ici, ça allait. On est parti en vacances l’année passée… Enfin on se faisait plaisir. On aimait bien aller au ciné ou au resto. Mais depuis quelques temps, on préfère garder notre argent pour la maison. Donc pas de vacances cette année, et le restaurant c’est vraiment très occasionnel. On ne fait plus grand-chose, on préfère rester chez nous. On ne sait plus se faire plaisir comme avant. "

On réfléchit si c’est bien de faire un enfant à l’heure actuelle. Est-ce que les choses vont changer ? Est-ce que les prix vont diminuer ? Il y a plein de choses qui entrent en compte. Du coup, on se demande si c’est bien de faire un enfant ou pas. "

Directement concernée par la crise du pouvoir d’achat, Tiffani nous assure qu’elle manifestera ce lundi pour elle, mais aussi pour ses collègues et pour sa famille.

Infirmier indépendant à domicile, Gaëtan pense à abandonner un métier qu’il aime tant mais pas assez rémunéré.
Infirmier indépendant à domicile, Gaëtan pense à abandonner un métier qu’il aime tant mais pas assez rémunéré. RTBF

On ne s’en sort plus, c’est plus possible !

Infirmier indépendant à domicile depuis près de 20 ans, Gaëtan Mestag n’a jamais vu sa profession autant souffrir. Avec tous les prix qui augmentent, il est de plus en plus difficile pour lui de se rendre chez tous ses patients pour prodiguer des soins. Alors que les soins à domicile sont considérés comme étant l’avenir du secteur pour ressortir les patients des hôpitaux, cet infirmier de 41 ans nous fait part de l’impact de la crise et des décisions politiques sur son métier : " On ne s’en sort plus, c’est plus possible ! J’ai des collègues qui réfléchissent à éviter des soins parce qu’ils perdent de l’argent en allant soigner des patients. Les soins à domicile sont de plus en plus lourds et sont toujours aussi peu rémunérés. Je suis assailli de commentaires de mes collègues qui ne s’en sortent plus. Il y en a en Wallonie qui arrivent à faire 250 km par jour en voiture pour travailler. Et la seule solution face à la crise d’aujourd’hui pour les infirmièr(e) s indépendant(e) s, c’est de travailler plus pour essayer de s’en sortir, donc moins bien, ou de refuser des soins. "

J’envisage une reconversion professionnelle à contrecœur

Pour s’y retrouver financièrement avec son métier dont il est profondément passionné, Gaëtan Mestag a été contraint de faire certains choix avec l’espoir de pouvoir continuer à soigner ses patients. Il nous livre avec un pincement au cœur qu’il pense de plus en plus à une reconversion professionnelle : " Personnellement, je réduis mon rayon d’action à deux communes pour éviter de faire trop de kilomètres. J’ai réduit mes dépenses, je rationne, et je travaille différemment. Parfois, je regarde autour de moi ce que je pourrais faire pour gagner ma vie d’une autre manière et d’être mieux payé. Comme beaucoup de mes collègues, j’envisage une reconversion professionnelle à contrecœur. En le faisant, on se rend compte que les soins de santé de demain seront encore plus tendus. "

On est malgré tout inquiet. On quitte une profession qu’on aime ! Moi, cela fait 19 ans que je pratique ce métier que j’aime. Je ne me vois pas en changer, mais la situation m’y fait réfléchir. "

Après avoir tiré la sonnette d’alarme depuis une quinzaine d’années, Gaëtan et de nombreux collègues manifesteront pour protéger leur profession et les soins de santé de leurs patients en espérant d’être enfin entendus par les pouvoirs politiques.

Après une carrière longue de 45 ans, Michel ne peut plus s’offrir de vacances pour payer ses factures et pour vivre décemment.
Après une carrière longue de 45 ans, Michel ne peut plus s’offrir de vacances pour payer ses factures et pour vivre décemment. RTBF

Les vacances pour moi, il n’en est plus question

A ces jeunes travailleurs et aux plus aguerris, se joindront des retraités qui n’en peuvent plus financièrement comme Michel Karabin. Cet ancien ouvrier métallurgiste, qui a travaillé pendant 45 années, perçoit une pension mensuelle de 1520 euros. Il se sent privilégié par le fait d’être propriétaire d’une maison qu’il a fini de payer, car avec les prix des loyers et de l’énergie beaucoup sont contraints à la survie. Mais comme beaucoup de ses concitoyens, Michel a dû limiter, voire supprimer certaines dépenses : " J’ai un avantage parce que ma maison est payée. Mais il y a des gros travaux à faire. Je fais beaucoup moi-même mais c’est intenable surtout actuellement. J’ai dû puiser dans mes réserves. Mon épouse, qui a une toute petite pension, a un handicap. Mais elle ne touche rien pour son handicap. Je vois la différence. Tout augmente ! On fait le pain nous-même parce qu’on entend que le pain risque de monter à 5 euros. Avant, on allait au théâtre et de temps en temps au restaurant. Maintenant on ne le fait plus. Les vacances pour moi, il n’en est plus question. Je plains celui qui n’a pas sa maison payée. "

Après une telle carrière, je n’ai jamais imaginé me retrouver dans une telle situation

Michel travaillait sur des chantiers partout en Belgique, au Grand-Duché de Luxembourg ou même en France. Ses journées pouvaient commencer à quatre heures du matin pour rentrer à la maison en fin de soirée. Avec la pénibilité liée à son ancienne profession, il imaginait une retraite bien méritée après une aussi longue carrière : " Cela devrait être pour moi un moment pour profiter de la vie. Pas tout le temps, mais profiter quand même un peu du dernier moment qu’il nous reste. Mais ce n’est pas le cas actuellement. Il y a 10 ans, j’ai pris ma retraite à 62 ans. Après une telle carrière, je n’ai jamais imaginé me retrouver dans une telle situation. Je ne veux pas être dramatique car il y a des gens qui sont dans des situations pires que la mienne. "

Il faut faire des choix pour vivre plus ou moins décemment

Avec des factures énergétiques et les décomptes annuels qui ne cessent de grimper, Michel craint que sa pension ne lui permette plus de vivre dignement : " Vous avez l’électricité, l’eau, le gaz à payer. Quand vous voyez en fin d’année celles qui vont arriver, les gens vont se poser des questions. A un moment donné, vous puisez dans vos réserves. Mais si les réserves ne se remplissent pas, elles finissent par s’épuiser. Il faut faire des choix pour vivre plus ou moins décemment. "

De nombreux employé(e) s, indépendant(e) s et retraité(e) s n’ont d’autres choix que de limiter leurs dépenses au strict minimum, et ce malgré leur salaire ou une longue carrière. Tiffani, Gaëtan et Michel défileront comme d’autres dans les rues de Bruxelles pour lutter contre la crise du pouvoir d’achat.

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