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Entre orage intérieur et violence policière, Jies s’engage avec poésie dans son dernier single

Le nouveau single de Jies "Enfants Perdus" est disponible sur toutes les plateformes

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Par Laurenne Makubikua via

Un passeport un peu abîmé, des menottes aux poignets et, quelques instants plus tard, de longues heures enfermé entre quatre murs… Ce scénario catastrophe digne d’un film noir est en réalité la mise en abyme du nouveau titre de Jies. Celui qui met en poésie ses questionnements, ses tourments, son rapport aux autres et à lui-même surprend avec Enfants Perdus, son dernier single sorti ce vendredi 10 mars. En effet, le chanteur, auteur et compositeur a délaissé ses sujets de prédilection liés à la complexité des relations humaines et à l’angoisse du temps qui passe, pour s’attaquer aux dérives de la société d’aujourd’hui.

"Accusé à tort, à quoi bon vivre dans le déni, menotté à terre, la mélanine comme délit". Pendant deux minutes et quarante-trois secondes, entre stéréotypes et délits de faciès, Jies chante un événement traumatisant vécu et qualifié de "simple malentendu" par les autorités. Enfants perdus fait donc référence "aux citoyens qui ont perdu foi en la justice. Qui en mal de repère deviennent des rebelles. Ceux confrontés à des violences policières et leurs conséquences… Des violences dont l’artiste a été lui-même victime, il y a quelques années à la suite d’une arrestation durant laquelle il est menotté et mené en cellule pendant 5 heures, sans raison", peut-on lire dans son communiqué de presse.

Une voix chaude, de la mélo et du rythme

Jies, c’est aussi la promesse d’un univers singulier, hybride et éclectique qui allie et marie la chanson française aux codes du hip-hop. Sur ses notes de guitare, il dépose des textes poétiques et introspectifs. En se nourrissant de ses expériences pour créer, il cherche l’universalité dans ses propos afin que chacun·e puisse se reconnaître dans ses chansons. Jies est passé dans les studios de Jam pour échanger autour de son univers musical et parler de son dernier single, Enfants perdus. Retrouvez-le sur nos ondes ce mardi 14 mars à 18 heures dans Jam Block Party.

Tu t’inspires des codes de la chanson française et du rap. Comment procèdes-tu pour trouver tes mélodies ?

Pour trouver mes mélodies, souvent, ça part de la guitare. J’essaie de trouver des accords qui matchent entre eux. Parfois, c’est un peu instinctivement. Après, je me crée une sorte de " yaourt " petit à petit. Puis, la chanson se construit d’elle-même. J’essaie de trouver un thème. Parfois, ça peut partir simplement d’une phrase que j’ai notée dans mon bloc-notes sur mon téléphone. Au fur et à mesure, je trouve un thème et j’essaie de développer les paroles en fonction de ça.

D’ailleurs, quelles sont tes influences musicales, tant dans le rap que dans la chanson française ?

Dans la chanson française, et peut-être même plus dans la pop, je dirais : Stromae. J’aime beaucoup l’idée qu’il a de pouvoir dire des choses fortes avec des mots simples. Je trouve ça vraiment dingue. Quand j’ai commencé à écrire en français, au départ, je voulais (et j’ai commencé à) écrire des phrases super compliquées, super longues. Pour essayer de parler d’un truc simple, je me prenais beaucoup la tête. Puis, je me suis rendu compte que parfois on pouvait simplement aller droit au but et à partir du moment où c’est sincère, c’est plus compliqué de sonner faux, si ça vient du cœur.

Côté rap, dans les noms qui me viennent en tête, il y a Laylow pour l’univers qu’il a su créer. Sopico, pour le mélange qu’il a réussi avec la guitare et le rap. Sinon, durant l’adolescence, j’ai beaucoup écouté 50 cent et Eminem dans le rap américain.

Parlons maintenant d’Enfants perdus ton nouveau single qui est sorti ce vendredi 10 mars. Est-ce que tu peux nous en dire plus sur l’histoire derrière le morceau ?

Ça fait un petit temps que je l’ai écrit. Ce morceau est né suite à un événement marquant. C’est lié à une arrestation policière injustifiée dont j’ai été victime.

Je travaillais aux Pays-Bas. Je pense que c’était en 2018, 2019. J’étais parti pour avoir un contrat de travail. J’ai commencé à donner mes documents administratifs, mon passeport et la personne de l’administration m’a dit : "mettez-vous sur le côté". Puis deux policiers sont rentrés dans l’administration, deux douaniers. Ils m’ont demandé de vider mes poches et puis ils m’ont fait comprendre qu’ils pensaient que j’avais un faux passeport ou un passeport falsifié. Ils m’ont mis les menottes devant tout le monde et m’ont emmené au poste de police.

J’étais en train de leur dire que j’étais bien la personne que je prétendais être, que même sur internet, ils pourraient voir des liens et qu’ils pourraient confirmer que c’était bien moi. De là, ils me surnommaient "la star" en rigolant. C’était vraiment n’importe quoi. J’étais complètement estomaqué par rapport à la situation. Au fur à mesure, ça devenait de plus en plus sérieux. Je leur disais "téléphonez à l’ambassade, à la commune en Belgique". Un avocat commis d’office est arrivé. Il m’a demandé si je disais vraiment la vérité.

Après 4-5 heures, à ce moment-là, ils m’ont dit "on va faire appel à des experts et ces experts vont nous dire si c’est bien la vérité ou pas". Ils ont ouvert la cellule et puis je suis sorti. Ils m’ont raccompagné à ma voiture en me demandant si je voulais faire le retour avec ou sans les menottes. Une sorte d’humour ou de cynisme mal placé.

Je ne sais pas trop pourquoi cette situation est arrivée. Sur le moment, j’ai vraiment vécu cet événement d’une façon violente. J’ai eu un peu du mal à pouvoir l’exprimer. On m’a proposé des interviews et de pouvoir en parler ou de porter plainte.

Au fur et à mesure du temps, tout doucement, j’ai commencé à écrire par rapport à cet événement. Et puis il y a eu la mort de Georges Floyd et les manifestations Black lives Matter… Ça a encore conforté l’idée qu’il fallait que je parle de cette histoire et que j’étais loin d’être une personne isolée par rapport à ce fait-là, qu’il y a d’autres personnes qui vivent des choses pires que celle que j’ai vécue. Je pense qu’il y a un an, j’ai réussi à mettre des mots sur cette histoire et à trouver une mélodie qui va avec. J’ai travaillé avec YunsProd, un Liégeois avec qui on compose. On a fait une dizaine de versions différentes de la chanson. Et puis maintenant elle a la couleur qu’elle a aujourd’hui.

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Tu tournais ton clip il y a peu, quelle direction artistique avez-vous prise pour illustrer tes propos ?

On a essayé de jouer beaucoup avec tout ce qui était métaphore visuelle. Moi l’idée était que je ne voulais pas rentrer dans une narration pure et dure. Je voulais montrer des tableaux qui puissent représenter mes paroles. Donc, par exemple, on a fait tout un jeu avec une chaise qui rappelait un peu l’interrogatoire que j’ai eu quand je me suis fait arrêter aux Pays-Bas. On a essayé de jouer avec plein de positions où je suis complètement inconfortable. Donc je me mets dans des positions un peu spéciales sur cette chaise. Cette chaise représente la société et comment est-ce que moi je me place de façon plus imagée. On a eu deux jours de tournage. C’était vraiment cool parce que j’ai expliqué le concept de l’histoire, pourquoi j’avais écrit la chanson et on s’est directement bien entendu. Corentin Cuvelier m’a fait des propositions de lieux, de lumière. Et donc voilà, le clip sort le 17 mars. J’espère qu’il vous plaira.

Tu parles d’une dure réalité dans ce single, est-ce qu’il y a des figures ou exemples artistiques ou autres qui t’inspirent et t’aident à te construire en tant qu’artiste ou en tant que personne ?

Oui, par exemple, Jean-Michel Basquiat, ce peintre qui a fait partie de la Factory dans les années 80, il me semble, en Amérique. Il se servait de son art aussi pour s’affirmer en tant que personne et en tant qu’artiste dans la société où parfois les critiques d’art n’étaient pas forcément clémentes avec ce type d’art qui était plus dans le street art. Il a vraiment utilisé son statut pour pouvoir dénoncer et faire porter sa voix au plus grand nombre. Du coup, c’est assez motivant et inspirant comme figure.

Quels sont les prochains projets à venir pour toi ?

Il y a l’été qui va arriver, avec la finalisation de mon premier EP. Il y a encore quelques petits détails à finaliser. Il va y avoir les fêtes de la musique aussi. Ce sera le 24 juin, au parc Saint-Agathe à Liège. D’ici là, je vais continuer à chercher des dates sur Bruxelles. Et travailler le live pour pouvoir proposer un spectacle qui me ressemble.

Ici, on va beaucoup répéter avec Mozinga, qui est mon DJ, et Marvin Franchella, qui est mon technicien au son. On a été sélectionné par le parcours FrancoFaune : on est dans les dix finalistes. On a un concert le 18 mars à la maison de la poésie à Saint-Gilles. Au terme de cette audition, ils vont choisir trois artistes qui vont être accompagnés pendant plus ou moins une année par une équipe de professionnels. Il y aura des résidences scéniques, etc. pour pouvoir jouer à la fin de l’année au parcours FrancoFaune.

C’est vraiment une super belle opportunité pour nous de pouvoir travailler la mise en scène. Le fait de pouvoir faire les chansons c’est une chose. Là maintenant, plus je fais les concerts, plus j’essaie de voir quelle est la meilleure des formules pour pouvoir représenter au mieux la chanson, les chansons, les morceaux en live. C’est donc une autre étape qui est complètement différente. Parce que j’aime autant enregistrer les chansons et pouvoir les jouer en live. Pour moi, c’est une expérience complètement différente aussi. Je trouve d’ailleurs que c’est beaucoup plus frontal. Et d’avoir des réactions directement avec le public, je trouve ça incroyable, cette sensation d’être sur scène. Pour moi, le meilleur est à venir.

Je te laisse le mot de la fin : qu’est-ce qu’on peut te souhaiter de bon ?

Beaucoup de dates ! Là, je viens d’arriver à Bruxelles il n'y a pas longtemps, donc, pour le moment, je pense que j’ai fait qu’un seul concert. Et donc voilà, ça serait un plaisir de pouvoir faire connaître ma musique ici à la capitale, au plus grand nombre.

Écoutez le single sur la plateforme de votre choix. 

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