Guerre en Ukraine

Envoi de chars Leopard à l’Ukraine. Pourquoi le chancelier allemand temporise ?

Le chancelier allemand Olaf Scholz sous pression pour autoriser la livraison des chars de combat Leopard.

© Tous droits réservés

24 janv. 2023 à 16:42Temps de lecture4 min
Par Olivier Hanrion

C’est une drôle de cacophonie qui se joue en Allemagne ces derniers jours. Le gouvernement d’Olaf Scholz tergiverse sur la livraison de ses chars d’assaut Leopard à l’Ukraine. La pression sur Berlin est chaque jour un peu plus forte, ses réponses chaque jour plus déconcertantes.

Petit résumé des épisodes précédents

Vendredi 20 janvier, les pays du groupe de contact pour la défense de l’Ukraine se retrouvent sur la base américaine de Ramstein en Allemagne. Le président ukrainien, Volodymyr Zelenky participe à la réunion en visioconférence. Il demande une fois de plus des armes lourdes pour permettre à ses troupes de résister aux assauts russes et reprendre l’avantage sur le terrain. "Je peux vous remercier des centaines de fois, mais des centaines de remerciements ne valent pas cent chars d’assaut" insiste-t-il auprès de ses alliés.

Rien n’y fait, l’Allemagne persiste à ne toujours pas décider de livrer ses chars Leopard 2, le modèle qui correspond le plus aux besoins de l’armée ukrainienne. Pire, en tant que constructeur du modèle, l’Allemagne persiste à ne pas autoriser les autres pays européens à exporter ces engins.

Deux jours plus tard, dimanche 22 janvier, lors du sommet franco-allemand, le chancelier Olaf Scholz reste très évasif sur la question. Par contre dans la soirée, interrogée sur LCI, sa ministre des affaires étrangères Annalena Baerbock est nettement plus loquace en expliquant que l’Allemagne "ne s’opposera pas" à l’envoi de Leopard par des pays tiers "si on nous posait la question".

Le lendemain, lundi 23 janvier, lors du conseil des 27 ministres des affaires étrangères de l’Union européenne, la même Annalena Baerbock change de ton : "Il est important que nous fassions tout ce que nous pouvons pour défendre l’Ukraine en tant que communauté internationale". Autrement dit, Berlin ne bougera pas tout seul.

Loading...
La ministre allemande des affaires étrangères Annalena Baerbock en discussion avec le Haut représentant européen pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Josep Borrell.
La ministre allemande des affaires étrangères Annalena Baerbock en discussion avec le Haut représentant européen pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Josep Borrell. © AFP or licensors

Le pacifisme du SPD

Alors que veut vraiment l’Allemagne ? "Les débats sont vifs en Allemagne autour de la question des chars Leopard", nous explique Nicolas Gosset, chercheur à l’Institut royal de défense et spécialiste de la Russie. "Le pays se présente en faiseur de paix et en même temps, une grande majorité de la population soutient l’Ukraine. Le SPD – le parti social-démocrate du chancelier Scholz – est divisé sur la question mais les raisons de leurs réticences ne sont pas toujours claires".

Le politologue Henrik Uterwedde nous confirme que le SPD est traversé par un fort courant pacifiste et que cela vient sans doute compliquer la décision du chancelier allemand "mais le président du SPD vient tout juste de réviser la doctrine de politique étrangère du parti. Fini l’Ostpolitik qui consistait à dire que la paix ne pouvait pas se faire contre la Russie", ajoute le chercheur à l’Institut franco-allemand de Ludwigsburg. "Désormais les socio-démocrates disent ouvertement non à la Russie de Poutine".

En soi, la ligne du SPD n’est donc plus l’élément déterminant qui explique l’indécision du chancelier. "On ne peut pas exclure ce genre de calcul politicien ait traversé la tête d’Olaf Scholz, ajoute Henrik Uterwedde, mais ce ne serait qu’une pièce du puzzle".

Le char de combat Leopard, fabriqué en Allemagne, a été vendu à plus de 2000 exemplaires en Europe. La Pologne et la Finlande sont prêtes à en livrer plusieurs exemplaires à l’Ukraine.
Le char de combat Leopard, fabriqué en Allemagne, a été vendu à plus de 2000 exemplaires en Europe. La Pologne et la Finlande sont prêtes à en livrer plusieurs exemplaires à l’Ukraine. © Tous droits réservés

La peur de franchir une ligne rouge

Le chancelier allemand craint surtout d’être à l’origine d’une l’escalade dans le conflit nous explique le politologue : "En livrant des chars Leopard, Olaf Scholz craint que l’OTAN ne se laisse ensuite entraîner dans la guerre comme cobelligérant, ce serait comme franchir une ligne rouge et il ne souhaite pas être celui qui la franchira en premier. Il n’est d’ailleurs pas le seul dirigeant à penser ainsi, ajoute le politologue. Le président français Emmanuel Macron aussi semble prudent. Lui aussi hésite à envoyer ses chars Leclerc ".

Le risque industriel

Il y a enfin une autre explication à l’indécision du chancelier allemand. Elle se trouve du côté de l’industrie de l’armement allemande. "Pendant des années, les gouvernements allemands successifs ont asphyxié l’armée allemande", ajoute Henrik Uterwedde. Les effectifs de la Bundeswehr sont passés de quelque 500.000 personnes lors de la réunification du pays en 1990, à tout juste 200.000 aujourd’hui. La dotation budgétaire aussi a fondu.

Aux premiers jours de l’invasion russe, Alfons Mais, le chef de l’armée de terre allemande reconnaissait d’ailleurs publiquement que ses réserves étaient à sec et que la Bundeswehr était "nue". Même si aujourd’hui le gouvernement injecte beaucoup d’argent dans sa défense, cette mise au régime sec pendant des années s’est fait ressentir dans l’industrie. Petit à petit, le niveau de production des usines d’armement a baissé. Le groupe RheinMetall, qui fournit le canon du Leopard et certains systèmes électroniques a d’ores et déjà prévenu qu’en cas d’accord de livraison des chars à l’Ukraine, une remise à niveau des Léopard prendrait des mois.

Le gouvernement allemand craint donc que les nombreux pays qui ont acheté ses chars de combat (Pologne, Pays-Bas, Finlande, Portugal…) et qui veulent aujourd’hui les envoyer aux Ukrainiens ne se tournent vers les États-Unis pour leur fournir de nouveaux chars. La Pologne qui s’apprête à livrer une quinzaine de Leopard aux Ukrainiens a déjà annoncé qu’elle remplacerait ses vieux modèles par des chars de combat américains Abrams. "C’est sans doute une des raisons qui expliquent pourquoi les États-Unis pressent l’Allemagne à donner son feu vert pour la livraison des Leopard ", explique Henrik Uterwedde.

Épilogue

Cependant, la pression internationale pour livrer des Leopard à l’Ukraine s’intensifie. Elle pourrait venir à bout de l’indécision allemande. "À terme, la position allemande n’est pas tenable", reconnaissent plusieurs sources diplomatiques européennes. D’autant que le gouvernement polonais a déjà prévenu qu’il s’affranchirait du visa allemand pour livrer ses chars à Kiev. Ce serait une sacrée lézarde dans l’unité européenne que les Européens ont réussi à préserver depuis le début de la guerre. Et ça non plus, les Allemands n’en veulent pas.

Le ton est aujourd’hui à plus de clarté. Ce mardi, Boris Pistorius le ministre allemand de la défense, a promis que le gouvernement allait examiner "avec l’urgence requise" la demande d’autorisation de transférer 14 chars lourds Leopard 2 à l’Ukraine que la Pologne vient de lui transmettre. La fin de la cacophonie semble enfin se dessiner.

Guerre en Ukraine : commentaire du Kremlin sur la livraison de chars Leopard

Pour voir ce contenu, connectez-vous gratuitement

Inscrivez-vous aux newsletters de la RTBF

Info, sport, émissions, cinéma...Découvrez l'offre complète des newsletters de nos thématiques et restez informés de nos contenus

Sur le même sujet

Articles recommandés pour vous