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Belgique

Et si la ville était une mine ? Le réemploi progresse dans le secteur de la construction

Et si la ville était une mine ? Si, en la regardant, on ne voyait pas des immeubles à appartements, des maisons, des magasins ou des bureaux. Mais des briques, des tuiles, des châssis, des parquets, de la pierre naturelle, des pavés, des carrelages… Bref, un gisement de matériaux.

Quand il travaille, c’est la vision qu’a Pierre-Yves Volont. Ce jour-là, il se rend dans un élégant petit immeuble de Bruxelles, en briques rouges et pierres bleues. Il ne voit pas vraiment le bâtiment en tant que tel. Il voit des tablettes et des cheminées en marbre, il voit du beau parquet, caché là, sous le linoléum, il voit les portes coupe-feu, des portes anciennes aux jolies quincailleries, il voit des sanitaires, il voit des luminaires.

Sous le linoléum, Pierre-Yves Volont découvre un parquet qu’il devrait pouvoir récupérer.
Sous le linoléum, Pierre-Yves Volont découvre un parquet qu’il devrait pouvoir récupérer. Daphné Van Ossel

Pierre-Yves Volont travaille pour Rotor, l’un des précurseurs du réemploi dans le secteur de la construction (à la fois revendeur de matériaux et bureau d’études). Réemployer plutôt que de jeter. Réemployer plutôt que de recycler (ce qui suppose une transformation physique ou chimique).

De gros acteurs s’y mettent

Cette fois, c’est l’entrepreneur qui a fait appel à lui, avant de tout casser pour rénover. “Sur un autre chantier, explique ce dernier, les initiateurs du projet m’ont demandé de faire du réemploi. Du coup, je suis sensibilisé à ça, je me suis dit qu’ici il y avait aussi des éléments qui pourraient être réutilisés.

Par rapport à 2015, ça a explosé. Depuis les marches pour le climat, les mentalités ont changé. De gros acteurs s’y mettent.

Petit à petit, le réemploi commence à faire son chemin dans le secteur de la construction. C’est encore marginal, mais ça percole désormais, au-delà du premier cercle de convaincus. “Par rapport à 2015, ça a explosé, indique Jeroen Vrijders, chef de laboratoire ‘Solutions durables et circulaires’au CSTC (Centre scientifique et technique de la construction). Le réemploi, et plus largement la circularité, sont devenus des ‘hot topics’. Depuis les marches pour le climat, les mentalités ont changé. De gros acteurs s’y mettent.

L’ancienne tour Philips : balustrade d’ici, sol de là…

Multi (ancienne tour Philips, boulevard Anspach)

Pour preuve, par exemple, le projet Multi, boulevard Anspach : parmi les “nouveaux matériaux” nécessaires à la rénovation de l’ancienne tour Philips, 2% sont des matériaux de réemploi provenant du site même ou d’autres chantiers. “Cela paraît négligeable, défend Sven Lenaerts, à la tête responsabilité sociétale de l’entreprise chez Immobel, mais c’est très élevé pour un projet de cette envergure.

Le chantier touche à sa fin. Dans l’atrium, Sven Lenaerts pointe les lampes et les balustrades, fabriquées avec les profilés d’aluminium de l’ancienne façade, ou les dalles de pierre bleue provenant d’un parking de Bruges. Au 3e étage, sur le chemin vers la terrasse, il désigne le sol en granit du célèbre designer Jules Wabbes, provenant de l’ancien siège de la Générale de Banque (Montagne du Parc). “Le projet Multi a aussi alimenté les filières de réemploi, ajoute-t-il, en revendant des équipements sanitaires, des groupes de ventilation, ou encore des châssis vitrés.

Les dalles du sol de Jules Wabbes et les luminaires et balustrades de l’atrium.
Les dalles du sol de Jules Wabbes et les luminaires et balustrades de l’atrium. Daphné Van Ossel

Urban mining

Le secteur commence à avoir conscience qu’il doit faire évoluer ses pratiques. 50% des matières premières extraites dans le monde sont utilisées dans l’environnement bâti. Un tiers des déchets est généré par le secteur de la construction, qui est aussi un gros émetteur de gaz à effet de serre. Réemployer un matériau, permet à la fois d’éviter de devoir en produire de nouveaux, et de générer moins de déchets.

D’où cette notion de mine urbaine (urban mining), qui considère la ville comme un gisement de ressources susceptibles d’être exploitées dans le futur (lorsqu’elles arrivent au bout d’un premier cycle de vie).

La ville comme gisement de matériau (urban mining)
La ville comme gisement de matériau (urban mining) Emilie Gobbo

Le plafond de verre économique

Dans cette optique, l’Union européenne finance un projet pour encourager la pratique du réemploi, avec la mise en place d’une série d’outils. Une démarche proactive est nécessaire, parce que les obstacles sont nombreux.

Rotor, notamment, participe à ce projet. Michaël Ghyoot, cofondateur de Rotor, fait la visite des entrepôts : ici des dalles de terrazzo, des carrelages, là des faux plafonds (dont encore un “mille-feuille” de Jules Wabbes), des portes, des sanitaires ou des cache-radiateurs. “Une démolisseuse m’a dit un jour, raconte-t-il, qu’on pouvait tout réemployer… À condition d’avoir le temps”.

Il faut en effet d’abord extraire soigneusement les matériaux, puis les reconditionner. Cela demande du temps et de la main-d’œuvre : “Dans l’absolu, il y a énormément de matériaux qui sont réutilisables. La question aujourd’hui, c’est le plafond de verre économique : est-ce que c’est rentable de les réutiliser quand des matériaux neufs équivalents, plus faciles à se faire livrer, plus prévisibles coûtent deux ou trois fois moins cher ? "

Carrelages, sanitaires et plafonds mille-feuilles de Jules Wabbes chez Rotor DC.
Carrelages, sanitaires et plafonds mille-feuilles de Jules Wabbes chez Rotor DC. Daphné Van Ossel

Sur le chantier Multi, Sven Lenaerts (Immobel) confirme : “Il y a un surcoût, il n’y a pas de doute là-dessus. Mais on le fait parce qu’on veut le faire, parce que toutes les parties prenantes attendent ça de nous, et parce qu’on sait que la législation va finir par évoluer donc on prend les devants.

A Bruxelles, les autorités planchent sur un nouveau règlement d’urbanisme (le plan “Good Living”). Le cabinet du ministre en charge, Pascal Smet, confirme que le réemploi sera inclus dans la future réglementation, sans donner plus de précisions.

Au-delà du temps et du coût, il y a aussi la nécessité de garantir la performance technique des matériaux de réemploi, pour des questions de responsabilité. Le CSTC planche là-dessus.

"Un matériau n’est réutilisable que si quelqu’un est prêt à l’utiliser"

Il faut aussi arriver à mieux faire coïncider l’offre et la demande. “Un matériau n’est réutilisable que si quelqu’un est prêt à l’utiliser”, souligne Michaël Ghyoot (Rotor). Pour Jeroen Vrjiders (CSTC), cela pourrait passer par la digitalisation de tous les stocks disponibles et à venir : “Comme ça les gens pourraient acheter directement ou réserver ce qui sera disponible dans quelques semaines par exemple.” Cela pourrait aussi être une manière de diminuer, quand c’est possible, le temps de stockage entre le démontage et le réemploi, qui est l’un des autres défis du secteur.

Et puis, il faut aussi changer les mentalités, les pratiques. “Cela demande beaucoup de discussions, avec les architectes notamment, acquiesce Sven Lenaerts (Immobel) . C’est une approche plus complexe que les processus standardisés des nouvelles constructions.

Par exemple, explique Michaël Ghyoot, pour le projet Multi (auquel Rotor a aussi participé), ils voulaient à la base commander des faux planchers techniques à un revendeur français qui les récupère sur des chantiers, mais la commande a été faite trop tard que pour qu’il puisse les collecter tous. L’idée a donc été abandonnée.

Michaël Ghyoot, cofondateur de Rotor
Michaël Ghyoot, cofondateur de Rotor Daphné Van Ossel

Dans son entrepôt où des éviers, des parquets et des briques attendent d’être rendus à la vie, Michaël Ghyoot rêve d’un changement plus systémique : “Il faut sortir de ces raisonnements qui considèrent un bâtiment comme un investissement qui, d’un point de vue comptable, est amorti au bout de 20-30 ans, et qu’on peut du coup démolir impunément pour reconstruire un nouvel investissement. Aujourd’hui, économiquement, c’est tout à fait rationnel, mais du point de vue de la gestion des ressources, ça ne l’est absolument pas.

Le réemploi doit évidemment se conjuguer avec d’autres logiques : la priorité à la rénovation plutôt qu’à la démolition (souvent moins chère et plus simple), la réversibilité des bâtiments (changements d’usage), le recyclage, ou l’emploi de matériaux pérennes. Les progrès sont là, à tout niveau, mais la marge de progression est encore grande.

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