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Ex-aequo : Kayane, gameuse professionnelle : "Quand on est une femme, intégrer le milieu du jeu vidéo demande une très grosse force mentale"

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08 sept. 2021 à 15:00Temps de lecture4 min
Par Olivier Daelen

Ex Aequo ! Kayane

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Il y a 20 ans, l’univers du jeu vidéo était presque exclusivement masculin. C’est à ce moment-là que la petite Kayane est tombée dans la marmite, bien aidée par ses deux grands frères. Des dizaines de titres internationaux plus tard, elle évoque les difficultés à s’imposer en tant que femme dans un milieu où le sexisme est toujours bien présent.

Au début, la petite Kayane veut juste se faire des amis. Alors, elle fait tout pour que ça marche : s’habiller comme un garçon, ne fréquenter que des garçons. " Ça me faisait de la peine car je ne pouvais pas être moi-même. " Le prix à payer pour ne pas être rejetée.

A l’adolescence, difficile de cacher qu’elle est une fille. Les moqueries et remarques graveleuses fusent. Y compris parmi ses amis de longue date. Comme c’est une fille, elle ne peut pas gagner.

Kayane décide de se nourrir des critiques. Déterminée à prouver qu’elle vaut bien plus que ça, elle fait ses preuves manette en main. Son talent pour les jeux de fight se révèle. Elle se hisse parmi les meilleur.e.s d’Europe.

Aujourd’hui, de plus en plus de femmes osent se lancer dans le jeu vidéo. Inspirant, le parcours de Kayane y est pour beaucoup. Mais ça ne l’empêche pas d’être encore régulièrement exclue des parties en ligne. " Plus parce que je suis une fille… mais car ils savent que je vais les battre ! " 


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Dans le reportage, vous racontez à quel point intégrer le milieu du jeu vidéo en tant que fille était difficile il y a vingt ans. Aujourd’hui, est-ce plus facile ?

Non. Je dirais même que c’est pire maintenant. Avec les réseaux sociaux, on est davantage exposé aux critiques. Et celles-ci sont encore plus axées sur le physique, dans la mesure où il y a un plus grand accès à des photos et à des vidéos. Quand j’ai commencé, on pouvait encore se cacher derrière un pseudo et un avatar. Maintenant, les limites entre le réel et le virtuel sont brouillées. C’est beaucoup plus facile de nous toucher directement. Les critiques peuvent être très virulentes… Alors qu’elles viennent de gamins, qui ont accès à Internet trop tôt et qui passent leur crise d’ado en blessant.

Sans oublier les fans.

Oui, c’est encore un autre problème. Certains peuvent aller beaucoup trop loin dans l’amour qu’ils portent aux joueuses. Là, on est dans le registre du harcèlement, et dans celui de la maladie mentale, l’érotomanie dans certains cas, pour leurs auteurs.

Dans le milieu plus professionnel du jeu vidéo, c’est également toujours aussi difficile de s’imposer quand on est une femme ?

Oui. Par exemple, c’est très difficile d’intégrer une équipe mixte. Les garçons s’associent entre eux, beaucoup ont du mal à se dire qu’ils prendraient bien une fille avec eux, indépendamment de son niveau. En résumé, que ce soit vis-à-vis des suiveurs, des adversaires ou de potentiels partenaires, il faut vraiment être solide mentalement pour ne pas se laisser écraser.

Vous parlez d’équipes et de compétitions mixtes. Cela veut dire qu’il y en a des non-mixtes ?

Oui, il y a des tournois uniquement féminins. Evidemment, ce n’est pas car les femmes seraient moins fortes et qu’elles auraient besoin de ça pour gagner. Les performances en jeu vidéo ont très peu à voir avec les aptitudes physiques. En réalité, s’il existe des tournois féminins… c’est pour donner aux filles une occasion de faire de la compétition. Car, comme je viens de le dire, c’est très difficile d’intégrer une équipe professionnelle. C’est triste, mais on est obligés de passer par là actuellement.

Dans le reportage, vous déplorez l’hypersexualisation des personnes féminins dans les jeux de combat. C’est un élément qui participe aussi à ce sexisme ambiant ?

Je pense que ce n’est pas lié. C’est dans les jeux de combat qu’on retrouve le plus d’hypersexualisation. Mais ce n’est pas là que la communauté est la plus toxique. C’est plutôt dans les FPS qu’il y a les moqueries les plus virulentes. Or, on y incarne en général des soldats, et quasiment pas des personnages féminins. Ce n’est donc pas un élément déterminant dans l’attitude des joueurs. Ce sont plutôt des gamineries liées à Internet, où les ados veulent tous se faire passer pour des cadors, en se moquant des filles.

Bien que vous la sépariez du sexisme qui règne au niveau des joueurs et des suiveurs, cette hypersexualisation dans les jeux est-elle aussi forte maintenant qu’il y a vingt ans ?

Non, il y a du mieux. Des personnages d’héroïnes non-sexualisées commencent à émerger : des femmes avec un fort caractère, qui gardent des atouts féminins et une certaine sensibilité. Elles sont humaines, en résumé. Cela permet aux joueuses de se sentir davantage concernées. Quand de telles figures apparaissent, j’ai un peu plus l’impression d’être moi. Les développeurs semblent enfin le comprendre. Avoir des personnages féminins hyper badass, à la Lara Croft dans sa première version, c’est too much. Maintenant, ils la font évoluer vers une femme plus vulnérable, plus humaine. Je peux aussi donner l’exemple d’Aloy, qui est la protagoniste du jeu Horizon Zero Dawn. Elle incarne bien cette évolution.

Que conseilleriez-vous à une jeune fille qui souhaite se lancer dans le jeu vidéo et, pourquoi pas, faire de la compétition ?

De rester elle-même. De ne pas se laisser guider par les statistiques. Aujourd’hui, avec le streaming, on y est sans cesse exposé. On finit par se perdre : on veut faire ce qui marche et non ce qui nous plaît. Or, ça saute rapidement aux yeux. Il faut parler avec passion et se lancer dans ce qu’on aime.

Ensuite, je conseillerais de se faire une place dans ce milieu allant voir du monde à l’extérieur de sa chambre. S’investir dans une communauté, faire des rencontres, créer, développer ses capacités organisationnelles. Tout ça débloque des opportunités.

Enfin, je dirais qu’il faut suivre son instinct. Mon père m’a toujours dit que les jeux vidéo ne deviendraient pas ma vie professionnelle. Moi, j’ai toujours pensé que c’était ce que j’aimais et que je devais persévérer. Et je suis contente de m’être écoutée. Il arrive que les conseils des proches ne soient pas toujours bons, même si ça part d’une bonne intention. Nous sommes les seuls à réellement savoir ce qui est le meilleur pour nous.

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