Guerre en Ukraine

Explosion sur le pont de Crimée : pourquoi cette attaque symbolique frappe là où ça fait mal

Le pont de Crimée en feu après l'explosion d'un camion piégé, ce 7 octobre 2022.

© AFP

08 oct. 2022 à 10:47 - mise à jour 08 oct. 2022 à 12:02Temps de lecture4 min
Par Lavinia Rotili

Ce samedi matin, les agences russes faisaient état d’une explosion sur le pont de Crimée qui enjambe le détroit de Kertch, faisant trois morts. A l’heure d’écrire ces lignes, la Fédération russe fait état de deux voies routières partiellement effondrées, sans que l’arche du pont n’ait été touchée. Entre-temps, l’explosion a forcé l’arrêt du trafic par le rail et par la route. Pourtant, ce qui joue sur ce pont n’est pas une "simple" attaque, mais bien un coup à la fois symbolique et matériel à la Russie.

Symbolique, parce qu’il s’agit de l’emblème de l’annexion de la Crimée par la Russie. Inauguré en mai 2018, le "Pont de Crimée", appelé aussi "pont de Kertch" s’étend sur 19 kilomètres. Il relie la Crimée et la Fédération russe, qui avait annexé le territoire en 2014, sans que l’annexion soit reconnue à l’international.

Un projet pharaonique

Mais c’est surtout un projet "pharaonique", explique Nicolas Gosset, chercheur à l’Institut Royal de Défense. "C’est le chantier le plus coûteux financé par la Fédération depuis la fin de l’Union soviétique."

A l’époque, c’était un proche de Poutine qui l’avait réalisé en deux ans pour la somme de 228,3 milliards de roubles (2,9 milliards d’euros).

Pour bien comprendre la portée symbolique de cette attaque, "gigantesque" selon le chercheur, il faut contextualiser : "Depuis son annexion par la Russie, la Crimée bénéficie, comme Sébastopol, d’un statut spécial au sein de la Fédération. Elle est gérée par l’État central et massivement subventionnée parce qu’elle n’est pas autosuffisante financièrement."

La première infrastructure russe d’envergure touchée

C’est là qu’intervient la symbolique du point, qui figure comme "l’expression la plus manifeste du fait que le Kremlin était prêt à ouvrir les cordons de la bourse. L’objectif était d’ancrer davantage cette région dans la Fédération."

Certes, ce n’est pas la première attaque menée à une infrastructure russe : les observateurs du conflit se souviennent d’installations militaires russes frappées dans la péninsule, résultat probablement d’opérations militaires ukrainiennes. C’était le cas lorsque la base militaire de Djankoï a été ravagée en août par la déflagration d’un dépôt de munitions, provoquant un exode de touristes de la région.

Mais c’est la première attaque menée à une infrastructure aussi importante. Et si la Russie est frappée de plein fouet, il ne faut pas non plus oublier que pour les Ukrainiens et la communauté internationale, le pont de Kertch reste un dispositif construit illégalement en territoire ukrainien, nuance l’expert.

D’ailleurs, déjà le 17 août, le conseiller de la présidence ukrainienne Mikhaïlo Podoliak avait menacé de démanteler ce pont, le qualifiant de "structure illégale". Et si le conseiller évoquait la raison symbolique, le rôle stratégique de cette infrastructure est considérable.

"D’un point de vue militaire, les conséquences sur l’approvisionnement du Sud ne sont pas négligeables. A l’origine, ce pont devait sortir la Crimée de son isolement et l’ancrer dans la Russie", même en termes économiques, explique Nicolas Gosset. "N’étant pas une grande base industrielle, la Crimée n’est pas autosuffisante et le pont lui permettait de recevoir des biens de tout type, comme des matériaux de construction, par exemple. Il a également permis la libre circulation des personnes. Depuis l’invasion le 24 février, les besoins de la guerre l’ont transformé en une ligne importante pour les armements, les carburants et, de manière générale, pour tout ce qui est voué à soutenir l’effort de guerre."

Sans compter, souligne encore le chercheur, que cette attaque est révélatrice des failles des dispositifs de sécurité russes. Si à ce stade, le Comité antiterroriste russe minimise, affirmant que le pont sera bientôt opérationnel, on peut lire entre les lignes l’échec de l’unité spéciale pour la sécurisation du pont, créée entre 2017 et 2018. Et pourtant, la Russie a toujours affirmé que le pont ne risquait rien en dépit des combats en Ukraine.

La Russie minimise

Dans la foulée, le Comité antiterroriste russe a ouvert une enquête criminelle sur l’explosion. Pour l’instant, il reste difficile de prévoir quelle sera la réaction de Moscou, note Nicolas Gosset. Pour lui, la Russie ne manquera de riposter. Plusieurs dépêches de nos confrères de l’AFP rappellent que le Kremlin avait menacé Kiev de représailles si les forces ukrainiennes devaient attaquer cette infrastructure ou d’autres en Crimée.

Malgré cela, le chercheur ne peut nier une certaine "retenue" dans la réaction russe, assez claire lorsque les dégâts de l’explosion sont minimisés. Si aujourd’hui le Comité promet une rapide remise en état du pont, Nicolas Gosset estime que "les réparations risquent d’être difficiles, parce que les vidéos montrent clairement que le tablier du pont s’est effondré."

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La minimisation répond alors à deux logiques. "La première vise à ne pas créer du mécontentement dans l’opinion publique russe face à une attaque d’ampleur. La seconde est plus complexe. D’une part, le Kremlin brandit l’arme nucléaire. D’autre part, dans les faits, lorsque l’occasion se présente, la réaction reste assez contenue et ce, malgré les voix de quelques radicaux qui voudraient le recours à l’arme nucléaire, explique le chercheur.

Ce n’est pas la première fois qu’on assiste à une telle réaction : c’était pareil lors de l’attaque de Belgorod ou de Sébastopol. À chaud, on a l’impression que la Russie suit ce schéma, mais il est trop tôt pour savoir ce qu’elle va faire. Avec une précision assez importante : depuis quelques semaines, face au succès de la controffensive ukrainienne, la Russie semble miser sur une tactique plus sournoise. Elle frappe de plus en plus des infrastructures civiles ukrainiennes, comme les unités d’approvisionnement d’eau ou les centrales thermiques. L’objectif est sans doute de créer du désordre et démotiver l’opinion publique, pour que le gouvernement soit mis sous pression et accepte de négocier avec le Kremlin. Mais je doute que cette stratégie s’avère gagnante."

Le pont de Kertch en Crimée endommagé par une voiture piégée

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