RTBFPasser au contenu
Rechercher

Les éclaireurs

Fais comme l’oiseau !

Fais comme l’oiseau !
17 avr. 2021 à 12:00Temps de lecture8 min
Par Fabienne Vande Meerssche

Ce samedi 17 avril 2021, les invité.e.s de Fabienne Vande Meerssche (@fvandemeerssche) dans LES ÉCLAIREURS sont : Charlotte Cornil, Docteure en Neurobiologie et Directrice du laboratoire de Neuroendocrinologie du Comportement au GIGA-Neurosciences de l’ULiège & Jean-Yves Paquet, Biologiste, ornithologue, Directeur du Département Études de Natagora et coordinateur pour la Belgique de l’Atlas européen des oiseaux nicheurs.

 

DIFFUSION : samedi 17 avril 2021 à 13h10’

REDIFFUSION : dimanche 18 avril 2021 à 23h10’

Jean-Yves Paquet

Jean-Yves Paquet

Jean-Yves Paquet est biologiste (MSc, PhD), spécialiste en ornithologie. Il travaille en particulier sur le monitoring des populations et la répartition spatiale des oiseaux. Il dirige le Département Études de Natagora où il est en charge d’une équipe de spécialistes de la biodiversité.

 

Natagora est une association belge francophone de conservation de la Nature dans laquelle Jean-Yves Paquet et son équipe mènent divers projets. Ils ont notamment contribué à la mise au point de techniques favorables à la biodiversité forestière en Région Wallonne. Région dans laquelle, depuis 2006, ils suivent aussi les populations d’oiseaux (tendances, répartition, effectifs), fournissent un appui ornithologique pour la mise en place de Natura 2000 et contribuent à la réalisation de l’Atlas européen des oiseaux nicheurs qui vient d’être publié par l’EBCC. Depuis 2008, ils développent un portail d’enregistrement de données naturalistes en ligne (https://observations.be/) dans le cadre d’un projet européen d’intégration des portails des données ornithologiques (www.eurobirdportal.org). Depuis 2011, ils élaborent également des cartes de sensibilité pour l’avifaune (associées aux éoliennes et aux lignes à haute tension). Dans le même registre, ils mènent une recherche pour tenter d’améliorer les conditions d’accueil de l’avifaune dans les milieux agricoles en Wallonie. Enfin, notons que depuis 1997, ils étudient les Grands Cormorans : le développement de leur population, leur dispersion et leurs interactions avec l’homme.

European Breeding Bird Atlas

Jean-Yves Paquet a coordonné pour la Belgique l’Atlas européen des oiseaux nicheurs publié par l’European Bird Census Council (EBCC) qui fédère en Europe les associations et qui s’avère être l’un des plus grands projets de sciences participatives actuels. Le premier Atlas avait été publié en 1997 sur base de données récoltées durant les années 80. Pour cette seconde édition, plus de 120.000 ornithologues amateurs ont sillonné l’Europe. Leurs observations ont été rassemblées afin de fournir une vue à l’échelle du continent de la répartition des oiseaux et de l’évolution des populations.

Observateurs
Observateurs Silvio A. Rusmigo
Cartographie de la surface inventoriée pour l’EBBA2

Malgré les profonds changements de ces 30 dernières années, ce second Atlas permet de constater que l’Europe a perdu très peu d’espèces et que peu d’espèces l’ont colonisée. En outre, les données récoltées démontrent aussi que 35% des espèces indigènes ont élargi leur aire de reproduction. Mais l’Atlas met aussi en évidence la régression d’un quart des espèces ! Cela touche particulièrement les régions du Sud de l’Europe et concerne en majeure partie les oiseaux caractéristiques des terres agricoles et des prairies. Les causes de cette régression restent à investiguer, mais elle est vraisemblablement due aux changements d’habitats et au réchauffement climatique.

Chouette chevêchette

À l’inverse des régions du Sud de l’Europe, les régions du Nord ont, quant à elles, "gagné" de nouvelles espèces. Ainsi, la Belgique a vu la chouette forestière s’installer dans ses contrées depuis 2012. Cela semble une suite logique de son expansion en Europe, même si les causes de cette expansion restent encore mal comprises. Les scientifiques avancent ici aussi le changement climatique. Les régions scandinaves – dans lesquelles cette espèce stocke ses proies dans les troncs d’arbres pendant tout l’hiver – se réchauffent et ne semblent plus pouvoir assurer la conservation par le gel de ces dernières. Ce qui expliquerait le déclin de l'espèce.

Pygargue à queue blanche

Les données rassemblées dans l’Atlas démontrent également que les politiques environnementales contribuent de façon effective à la conservation des espèces. Par exemple, le Pygargue à queue blanche (un grand aigle des côtes et des grands marais) a ainsi regagné du terrain et on peut aujourd’hui retrouver ses nids aux Pays-Bas.

Cet Atlas est donc un outil précieux qui permet d’observer les changements de ces trente dernières années et à terme, de mieux préserver la biodiversité des oiseaux en orientant les priorités d’action pour les décennies à venir. Une version interactive en ligne de l’Altas sera disponible dans quelques mois.

Hérons garde-bœufs
Hérons garde-bœufs Marc Paquay

Pour en savoir plus sur le nouvel Atlas européen des oiseaux nicheurs, consultez le communiqué (source de cet article) de l’EBCC.

Charlotte Cornil

Charlotte Cornil

Charlotte Cornil est Docteure en Neurobiologie et Directrice du laboratoire de Neuroendocrinologie du Comportement au GIGA-Neurosciences de l’ULiège.

Elle est titulaire d’un Master en Biologie et d’un Doctorat réalisé au laboratoire de Neuroendocrinologie du Comportement de Jacques Balthazart au CNCM (Centre de Neurobiologie Cellulaire et Moléculaire), ancêtre du GIGA-Neurosciences à l'ULiège.

 

NEUROtiker

Dans sa thèse, Charlotte Cornil a étudié les effets rapides des œstrogènes sur le comportement reproducteur et leurs interactions avec la dopamine. Elle a ensuite poursuivi ses recherches par un séjour post-doctoral dans le laboratoire de Gregory F. Ball à la Johns Hopkins University de Baltimore (Maryland, États-Unis). Durant ce séjour, elle a approfondi son étude des mécanismes qui contrôlent le comportement.

De retour à l'ULiège en 2007, la chercheuse se replonge dans l'étude des effets rapides des œstrogènes et du contrôle de l'aromatase (une enzyme impliquée dans la production d’œstrogènes). Nommée Chercheur Qualifié au F.R.S.-FNRS en 2009, puis Maître de Recherches en 2017, elle dirige, depuis 2014, le laboratoire de Neuroendocrinologie du Comportement.

Ce laboratoire a pour vocation d’identifier les mécanismes neuroendocriniens qui sous-tendent l’organisation et l'activation des comportements reproducteurs par les hormones stéroïdiennes chez les vertébrés (le labo étudie principalement les oiseaux et les souris, mais occasionnellement aussi les poissons). Cette recherche se focalise principalement sur l’action de la testostérone et les œstrogènes issus de son aromatisation dans le cerveau sur le contrôle des comportements sociaux, en particulier le comportement sexuel. Dans ce contexte, les chercheurs du laboratoire étudient les effets des hormones stéroïdiennes.

Les hormones stéroïdiennes comme la testostérone et les œstrogènes sont considérés comme des messagers chimiques à action lente qui préparent les circuits nerveux contrôlant les comportements reproducteurs pour qu’ils répondent de façon appropriée à des stimuli socio-sexuels. Ceci permet notamment la synchronisation des comportements sexuels avec la maturation des gamètes durant la saison de reproduction et la production de jeunes durant une période favorable.

 

Caille japonaise

Les précédents travaux de Charlotte Cornil et son équipe sur la caille japonaise avaient mis en évidence un contrôle beaucoup plus rapide (15-30 min) des neuro-œstrogènes sur ce comportement reproducteur. En outre, les chercheurs avaient mis en avant que ce contrôle ne concernait que la motivation sexuelle.

Les chercheurs savaient aussi que l’expression de comportements sexuels induit des changements rapides de l’activité de l’aromatase, l’enzyme qui transforme les androgènes en œstrogènes, dans des zones clés du cerveau des mâles. Leurs travaux récents (toujours chez l’oiseau) ont permis de détecter des changements rapides de la concentration en œstrogènes dans le cerveau des mâles pendant qu’ils réalisent le comportement. Ces variations rapides de la production d’œstrogènes dans le cerveau (les neuro-œstrogènes) dépendent du contexte dans lequel ces interactions (accès visuel à la femelle vs accès physique) ont lieu et de la région cérébrale considérée.

Ensemble, ces travaux confirment l’idée selon laquelle les neuro-œstrogènes peuvent agir de deux façons distinctes pour moduler l’expression du comportement : une action lente prépare les circuits nerveux pour qu’ils puissent véhiculer l’information nerveuse de façon optimale lorsque les conditions adéquates sont rencontrées (présence d’un partenaire sexuel, par exemple) et une action rapide qui permet de stimuler la motivation sexuelle et faciliter le rapprochement des partenaires, et donc permettre la reproduction.

Consultez à ce sujet l’article ScienceDirect : "The dual action of estrogen hypothesis".

 

En association avec d’autres chercheurs, Charlotte Cornil et son équipe ont aussi montré que cette dichotomie d’action jouerait des rôles similaires dans le contrôle d’autres comportements motivés, comme le contrôle du chant chez les oiseaux chanteurs.

Leurs travaux futurs à ce sujet auront pour objectif de définir le rôle précis de ces neuro-hormones sur la circuiterie nerveuse qui sous-tend le comportement.

Consultez à ce sujet l’article ScienceDirect : "Differential control of appetitive and consummatory sexual behavior by neuroestrogens in male quail".

 

Les chercheurs du laboratoire de Neuroendocrinologie du Comportement ont aussi commencé à s’intéresser aux rôles des œstrogènes produits dans le cerveau des femelles. En effet, bien que les ovaires soient la source principale d’œstrogènes chez les femelles, le cerveau en est aussi une source non négligeable. La fonction des œstrogènes issus du cerveau n’a cependant été que très peu étudiée. Leurs travaux chez l’oiseau ont révélé un rôle potentiel de ces neuro-œstrogènes dans le contrôle du comportement sexuel femelle.

Lisez à ce sujet l’article dans PubMed : "On the role of Brain aromatase in females: why are estrogens produced locally when they are available systemically?".

Rats amoureux
Rats amoureux Westends61

Les chercheurs ont récemment initié des travaux sur la souris pour étendre leur compréhension de la production locale d’œstrogènes sur le fonctionnement du système nerveux et le comportement.  

Les œstrogènes jouent également un rôle dans la différenciation sexuelle du cerveau et du comportement des oiseaux, mais ces effets s’exercent de façon complètement opposée chez les mammifères, les rongeurs du moins. S’ils masculinisent les mâles chez les rongeurs, les œstrogènes démasculinisent les femelles chez les oiseaux. Des travaux récents ayant révélé un rôle non suspecté de la microglie dans la différenciation du cerveau sous l’influence des œstrogènes, Charlotte Cornil et son équipe ont investigué l’existence d’une différence sexuelle au niveau de la microglie d’embryons de cailles. Alors que les rats mâles ont plus de microglie que les femelles, c’est l’inverse chez la caille. Les résultats des recherches suggèrent aussi que, comme chez les rongeurs, la différenciation sexuelle du cerveau de la caille pourrait faire intervenir les prostanoïdes (des hormones lipidiques qui jouent des rôles divers notamment dans l’inflammation). Ces hormones démasculiniseraient le cerveau des cailles femelles alors qu’elles masculinisent le cerveau des rongeurs mâles (à ce sujet, l’article "Estrogen-dependent sex différence in microglia in the developing brain of Japanese quail".

Ces données suggèrent que l’action des œstrogènes sur le système neuro-immunitaire pourrait expliquer les effets opposés des œstrogènes chez les oiseaux et les mammifères. De plus amples études seront nécessaires pour confirmer cette hypothèse. Charlotte Cornil et son équipe projettent notamment de caractériser plus en profondeur les différences sexuelles au niveau de la microglie embryonnaire des oiseaux et de démontrer leur rôle dans la différenciation sexuelle du cerveau.

Articles recommandés pour vous