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Fantasmes sexuels déviants : le service Séos reçoit près de deux appels par jour

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13 sept. 2022 à 15:40Temps de lecture4 min
Par Nicolas Lejman

Encore peu connu du grand public, le service d'écoute téléphonique Séos (Service d'écoute et d'Orientation Spécialisée), basé à Saint-Servais près de Namur, vient de passer, dans une relative discrétion, le cap de sa première année d'activité. Porté par l'Unité de Psychopathologie légale (UPPL), financé par la Fédération Wallonie-Bruxelles et la Région wallonne, Séos est d'abord une bouée de sauvetage pour ceux qui risquent de s'échouer sur les rivages de leur sexualité. Les personnes qui nourrissent des fantasmes sexuels considérés comme déviants, mais également leur entourage proche, se retrouvent souvent isolées socialement par peur d'affronter le jugement des autres, enfermées dans un mutisme destructeur sur le long terme. Cet espace bienveillant, où la parole peut s'exprimer de manière anonyme, remplit-il son rôle ? Quel est le profil des appelants ? L'heure est à un premier bilan avec sa coordinatrice Marie-Hélène Plaëtte. 

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Quel bilan dressez-vous après un an d'activité ? 

C'est évidemment un bilan positif puisqu'on a une montée régulière des appels, nous en sommes aujourd'hui à plus de 860 appels, mails et tchats confondus en 14 mois d'exercice (ndlr: propos recueillis le 30 août 2022, ce qui représente en moyenne près de deux appels par jour depuis l'ouverture du service). Etant donné qu'avec l'UPPL nous prenons en charge les auteurs déjà condamnés, nous savions à quel point il manquait un service de prévention en complémentarité du reste, et finalement l'expérience montre bien que ce service répond à un besoin réel.  

Quel est le profil des personnes qui ont sollicité une aide ?

Ce sont à la fois des personnes qui appellent pour elles-mêmes, des professionnels ou encore des personnes de l'entourage. Les demandes sont extrêmement larges, c'est à dire que l'intitulé au départ était "à destination des personnes souffrant de fantasmes sexuels déviants", et puis finalement on s'est rendu compte que la manière dont les appelants se sont emparés du service est beaucoup plus large que ça. On a de plus en plus d'appels de personnes qui s'interrogent sur la question du consentement par exemple, j'ai en tête un monsieur qui a retrouvé une ancienne compagne et qui s'est vu reprocher le manque de consentement mutuel dans leur ancienne relation. Ce monsieur était vraiment très perturbé par cette remarque. Je pense aussi à un beau-père qui surprend par inadvertance sa belle-fille de quatorze ans sortant nue de la salle de bain et qui est troublé. Et puis effectivement, on a aussi des personnes avec des problèmes plus importants à savoir un monsieur qui consomme de la pédopornographie depuis un moment et qui se rend bien compte qu'il est en difficulté par rapport à ça. 

Vous attendiez-vous à trouver une telle diversité chez les appelants ?

C'est effectivement l'une des surprises depuis l'ouverture du service, nous avons un nombre assez important de "Monsieur et Madame Tout-Le-Monde" qui s'interrogent, notamment sur la notion du consentement, comme je l'expliquais. C'est vrai que le mouvement "Me Too" est passé par là, mais ça reste quand même une surprise de voir que beaucoup d'appelants s'interrogent là-dessus. En tout cas, les appels à Séos montrent que c'est une question qui préoccupe aussi les hommes, puisque globalement ce sont quand même le plus souvent des hommes qui sont montrés du doigt à propos de cette notion de consentement. 

Dans quel état d'esprit se trouvent ces personnes ? Quel est le poids des tabous et de la peur du jugement ?

Beaucoup nous disent, par exemple, qu'ils ne savaient pas à qui en parler. Que ce soit avec leur conjoint ou conjointe, leurs amis, ils évitent d'aborder le sujet par peur d'être qualifiés de pervers. Les médecins traitants ne sont pas toujours ouverts à ces sujets non plus. Beaucoup nous disent que c'est la première fois qu'ils osent en parler et poser les questions qui les taraudent. Une autre surprise que l'on a eu c'est que ces gens souffrent. Contrairement à ce que l'on peut penser dans l'opinion publique, par exemple l'idée que ce sont des personnes qui auraient des secrets à cacher, en réalité beaucoup demandent de l'aide et sont en souffrance par rapport à leurs difficultés. Je pense à cette dame qui soupçonnait une infidélité de la part de son mari et qui, en fouillant dans son téléphone, a plutôt découvert des photos de charme de gamines. Elle nous a appelé pour nous demander si elle devait le dénoncer, en insistant sur le fait que c'était tout de même un bon père de famille. C'est toujours un tsunami quand ça arrive, ce sont régulièrement des situations de crise. 

Raison pour laquelle vous garantissez l'anonymat et la gratuité ? 

L'anonymat est un facteur extrêmement important, on a aucune possibilité d'identifier qui que ce soit, les appels sont tout à fait anonymes, nous n'avons même pas le numéro de téléphone de la personne qui s'affiche. 

Cela permet-il d'éviter un passage à l'acte ?

Oui, je crois que l'expérience dans beaucoup de domaines montre que quand on a un lieu où on peut parler, c'est souvent une première étape décisive. Même, je dirais, pour un questionnement d'une sexualité potentiellement inadéquate, sans qu'on parle pour autant d'abus sur un plan judiciaire. Le fait de ne pas rester seul avec une excitation qui a pu surgir à un moment donné, ça permet de poser les choses, de les dédramatiser dans certains cas, c'est une première étape qui permet d'éviter que cela ne devienne vraiment problématique. Et pour ceux chez qui la déviance est déjà bien installée, c'est aussi une manière de trouver éventuellement une solution auprès d'un thérapeute spécialisé, supervisé, formé et expérimenté puisqu'on a constitué une base de données de professionnels dont on est sûrs qu'ils ont les compétences requises. 

Ce serait donc aussi dans l'intérêt de la société et des victimes potentielles ? 

En fait, l'expérience montre que quand on prend en charge les auteurs, on protège les victimes. Bien évidemment, on peut incarcérer, et je pense que la prison, dans une certaine mesure elle a sa place, mais le soin est tout aussi important que la répression. À l'UPPL, on prend en charge des auteurs qui ont été condamnés et qui reçoivent une obligation de soin, et les recherches dans ce domaine mettent en évidence que le taux de récidive qui est globalement de 15% quand il n'y a pas de prise en charge thérapeutique, diminue de moitié et retombe à 7% quand il y a une telle prise en charge. Ce qui montre bien qu'un auteur pris en charge rapidement, c'est la protection d'une victime potentielle plus tard. 

 

 

Pour contacter Séos, composez le 0800 200 99 durant les heures de permanence.

Informations pratiques sur www.seos.be

 

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