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"Fatigue informationnelle" : la RTBF mise sur la pédagogie et le journalisme constructif

© Getty Images

14 déc. 2022 à 15:00Temps de lecture8 min
Par Annick Merckx, journaliste à la rédaction Info, pour Inside

Comment allez-vous ?

Comment vous sentez-vous face au flot de nouvelles peu réjouissantes ? Crise climatique et crise énergétique, guerre(s), épidémies(s), catastrophes naturelles, scandales politiques… N’auriez-vous pas un sentiment de trop-plein, de ras-le-bol, de ce "trop" d’infos, partout, tout le temps ? Si ? Alors peut-être souffrez-vous de "fatigue informationnelle".

La fatigue informationnelle, ou "news avoidance", est un sentiment exprimé face à une surabondance d’informations et qui se traduit par une modification du comportement : on cesse de s’informer de façon régulière, voire de s’informer tout court.


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Une "infodémie" latente qui a largement crû depuis la pandémie du Covid-19

L’Observatoire de Recherche sur les Médias et le journalisme avait déjà, dans notre pays, mis le doigt sur cette "infodémie" en lien avec l’épidémie de Covid-19.

Dès le mois de mai 2020, son enquête révélait que "le développement de cette infodémie se manifeste par un évitement croissant des médias dits traditionnels par une part de la population ainsi que par une baisse très importante des niveaux de confiance envers les médias traditionnels, les experts et les gouvernements pour certaines personnes, notamment celles qui s’informent activement davantage sur Facebook."

Pas seulement à cause du Covid

Mais ça, c’était il y a un peu plus de deux ans déjà… Ou seulement. Depuis lors, l’actualité s’est faite toujours plus dense et dramatique, et une crise a chassé l’autre.

La journaliste de la RTBF Marie Van Cutsem s’est penchée dans une séquence de Matin Première sur une étude française récente réalisée par la Fondation Jean Jaurès intitulée "Les Français et la fatigue informationnelle, mutations et tensions dans notre rapport à l’information"

Le focus

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Que dit cette étude ? Que notre écosystème informationnel, en 20 ans, a totalement muté : il est loin le temps où on écoutait la radio le matin, tout en lisant son journal, avant de se retrouver en fin de journée devant la grand-messe du journal télévisé.

Aujourd’hui, l’info est partout, et tout le temps. Actuellement, pour 62% des sondés français, l’info, c’est sur les réseaux sociaux d’abord. 55% préfèrent le JT, 46% la radio. Et qui dit réseaux sociaux dit immédiateté. Et cela génère des chiffres interpellants, précise Marie Van Cutsem : 53% des Français se disent fatigués face à l’actualité. 77% disent couper ponctuellement ou régulièrement les canaux d’information pour se préserver.

Cette sensation de rejet fait désormais l’objet de diverses études en Europe et ailleurs. Et si cette tendance est devenue de plus en plus évidente au moment où l’épidémie de Covid était fulminante, elle n’a fait que s’accentuer au fil du temps et des diverses crises.

Prise de conscience

Alors, comment réagit-on à ce constat au sein de la direction de l’info, à la RTBF ?

On en est bien conscient depuis un certain temps, répond Frédéric Gersdorff, directeur adjoint de l’information. "Le contexte des crises amène effectivement à avoir un besoin important d’information dans le monde dans lequel on vit, mais ce sont des informations difficiles à entendre ; et effectivement, à la longue, il peut y avoir ce trop-plein, cette fatigue."

Aujourd’hui, on peut effectivement s’informer 24 heures sur 24.

"Le développement de nouvelles offres d’information a changé la donne dans le paysage médiatique. Pour autant, je ne pense pas que tout le monde va sur toutes les plateformes, tout le temps. Mais aujourd’hui, on peut effectivement s’informer 24 heures sur 24."

"Dès lors, poursuit-il, à chacun de faire un travail : à nous, dans l’info, d’avancer des éléments fiables, et d’être aussi très réactifs – ça, c’est le contexte médiatique du moment qui le commande - mais d’offrir également des moments de recul. Et de l’autre côté du poste, du GSM ou de l’ordinateur, au public de poser des choix."

Après le rejet lié à l’info Covid, pas de retour en arrière

Grégoire Lits est chercheur et codirecteur de l’Observatoire de Recherche sur les Médias et le journalisme (ORM). À ce titre, il connaît bien le phénomène de fatigue informationnelle. S’il n’y a pas encore de chiffres officiels en Belgique sur les différents publics au sujet de ce phénomène, des études sont menées sur le thème depuis 5 ans, notamment aux Etats-Unis et au Danemark, et depuis 3 ans chez nous.

Revenant au travail de l’ORM cité plus haut, Grégoire Lits note qu’en mars 2020, "il ressortait des sondages faits en Belgique que 19% de la population ne s’informe pas régulièrement. Un pourcentage passé à 38% en 2022. On a des hypothèses : la crise du Covid a incité certaines personnes à arrêter de s’informer parce que c’était fatigant et répétitif. Mais ensuite, il n’y a pas eu de retour en arrière vers l’info."

Enchaînement de crises et … crise de confiance

"Les crises se sont ensuite enchaînées, ajoute l'expert, et on a constaté également une évolution vers un réel manque de confiance global (même si les chiffres sont tout de même moindres chez nous, en particulier en Flandre, alors qu’en Wallonie la confiance est plus entamée)."

Selon le codirecteur de l’ORM, La fatigue informationnelle a aussi une autre origine : "Ce qui se passe dans le monde est trop dur psychologiquement. Les gens voudraient s’informer, mais n’y arrivent tout simplement plus. Regarder les infos rend toujours plus anxieux. Une perception accrue encore chez les plus jeunes (les moins de 35 ans)."

Une info pas assez fouillée ?

Et c’est bien le sens des témoignages (belges) recueillis par Marie Van Cutsem : sentiment d’impuissance face aux actualités dramatiques, qui pousse le public à choisir de s’informer tantôt via le web uniquement, tantôt via des médias alternatifs, en posant des choix thématiques. "Mais, ajoute-t-elle, certaines personnes que j’ai interrogées estiment que l’info est trop parcellaire, pas assez fouillée."

"On le comprend bien et il y a pour nous deux points très importants, reprend Frédéric GersdorffD’abord, expliquer les choses, surtout quand elles sont complexes et qu’elles peuvent être difficiles à entendre."

Essayer de proposer des solutions

"En outre, nous tentons de doser les infos qu’on donne : il ne s’agit pas d’être uniquement dans le constat, les chiffres, les plaintes. Mais d’amener des éléments qui apportent un peu d’espoir, des solutions face aux difficultés ; parler de solidarité, parler de tous ces gestes, actions, ces idées… qui permettent de mieux vivre dans le monde tel qu’il est aujourd’hui".

Et cela porte un nom : le journalisme constructif. "Pas du journalisme des 'bonnes nouvelles', pas 'un rayon de soleil dans la grisaille', pas vouloir cacher des choses mais, dans une situation donnée, essayer de proposer des solutions."

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Bien vu : "Il faut sortir des questions classiques du journalisme 'qui, quoi, quand', et aller vers le 'pourquoi maintenant'. Ou le 'comment' : aller vers le futur en étant plus positif dans l’approche". Et Grégoire Lits d’ajouter que parmi les "évitants", il y a aussi ceux qui sont sélectifs (pas de politique ou pas de Covid…). Ce n’est pas si évident à traduire dans l’offre d’info.

Les journalistes sont des citoyens comme les autres

C’est clair, s’exclame Frédéric Gersdorff. "Les journalistes sont des citoyens comme les autres, et donc ils vivent aussi tout ce contexte de crises à répétition. Quand ils rentrent chez eux, ils sont confrontés à la même actualité. On est le premier public et c’est vrai que parfois, après les réunions de rédac on se dit : 'pfou, c’est quand même lourd aujourd’hui cette actu !'. Il nous appartient de ne pas baisser les bras dans ce cas-là, et être fidèles à nos missions d’information et savoir présenter des angles d’attaque pour donner des solutions, une forme d’espoir aux gens par rapport à des situations bien précises."

Nouvelle initiative : les Questions-réponses

"Nous avons dans la foulée lancé une nouvelle initiative, les Questions-réponses : notre public peut nous poser en direct des questions qui les interpellent et nous y répondons au travers de nos sujets", détaille le directeur adjoint de l’information.

Parce que cette fatigue informationnelle, relève encore Marie Van Custsem "a des conséquences, comme le disait un de mes témoins : le fait d’être déconnecté de la vie, d’être en décalage avec le milieu dans lequel on évolue. En restant dans sa bulle, on peut passer à côté d’enjeux essentiels".

"Ce que nous recherchons, c’est d’avoir la plus grande proximité avec le public. Et donc, par exemple, lui permettre de poser des questions et que nous y répondions. Energie, Covid, climat, guerre... Partir des inquiétudes des gens : une page 'Questions-réponses' sur le site web reprend désormais ceci."

Outre cette nouvelle initiative, Frédéric Gersdorff rappelle également ce qui existe déjà : des interviews plus longues, sur Vews, des capsules travaillées, qui vont plus loin. "Ou nos podcasts, et des émissions comme Déclic."

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Choisir et prendre le temps

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Choisir de s’informer et prendre le temps pour cela. "On n’a jamais eu autant de choix ! Et c’est face à cela que les gens se sentent perdus ou noyés. On peut désormais choisir de regarder le JT à l’heure qui nous convient, on peut s’informer à son rythme. Via Keys, par exemple, on peut recevoir à 18 heures une notification qui permet de choisir les infos qui nous intéressent. On peut choisir de recevoir des pushs."

L’importance de la pédagogie

Grégoire Lits : "un travail pédagogique pour aider à comprendre doit être une priorité. Et l’éducation aux médias, essentielle, se fait à tout âge. Sortons du stéréotype qui décrète que ce sont les jeunes qui ont du mal à s’informer. C'est faux ! Cela concerne toutes les générations. Et parfois, les jeunes sont bien plus critiques que leurs aînés."

Mais bien sûr, insiste Frédéric Gersdorff, "la pédagogie ! Les journalistes le savent qu’il nous faut user encore et encore de pédagogie et redoubler d’attention."

L’attention humaine a ses limites

L’attention, le "temps de cerveau humain disponible", selon l’expression formulée cyniquement en 2004 par Patrick Le Lay, alors président-directeur général du groupe TF1, à propos des espaces publicitaires que la chaîne privée vendait aux annonceurs est forcément limitée.

Cette attention, notre attention, est aussi captée par l'"infotainment" conclut Grégoire Lits : "Les émissions d’Hanouna, ou de Barthès par exemple, prennent notre temps d’attention, qui n’est pas infiniment extensible. Après, on n’a plus le temps de s’informer ailleurs. Tout est compétition."

Dès lors, pour sortir de cette "fatigue informationnelle", qui n’est pas une fatalité, posons des choix, assumons de renoncer à "tout" pour éviter l’écœurement. Pas en se mettant hors-jeu, mais en recherchant ce qui nous correspond vraiment, avec une curiosité affûtée et notre propre niveau d’exigence.

L’offre existe, il suffit de demander – et sélectionner – le programme…


►►► Cet article n’est pas un article d’info comme les autres… Sur INSIDE, les journalistes de l’info quotidienne prennent la plume – et un peu de recul – pour dévoiler les coulisses du métier, répondre à vos questions et réfléchir, avec vous, à leurs pratiques. Plus d’information : là. Et pour vos questions sur notre traitement de l’info : c’est ici.


 

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