Belgique

Faute de moyens, la lutte contre le trafic d’œuvres d’art au sein de la police fédérale est en suspens, "un open bar pour les trafiquants"

Des objets archéologiques saisis à Rome en 2016 alors qu’un réseau international de trafiquants s’apprêtait à les vendre en Grande-Bretagne, au Japon et aux Etats-Unis. Au total ce sont 45 caisses contenant des dizaines de milliers de reliques archéologiq

© AFP / ALBERTO

31 janv. 2022 à 17:02 - mise à jour 31 janv. 2022 à 17:45Temps de lecture8 min
Par Céline Biourge avec Isabelle Huysen

Depuis le 1er janvier 2022, la cellule de la police judiciaire fédérale spécialisée dans la lutte contre le trafic de biens culturels n’est plus active. Un choix politique de la ministre de l’Intérieur, Annelies Verlinden (CD&V), par faute de moyens.

Une information révélée par le journaliste de Paris Match, Frédéric Loore, qui affirme que "faute de capacités et jusqu’à nouvel ordre, toutes les activités de la cellule ont été stoppées au 1er janvier. Il est également précisé qu’en l’absence de nouveaux moyens budgétaires, le vol et le trafic d’œuvres d’art ne seront plus suivis au niveau central, que la banque de données ARTIST (Art Information System) ne sera plus alimentée et qu’enfin, le relais d’informations en provenance et en direction des polices étrangères, d’Europol et d’Interpol ne sera plus assuré".

Une ministre de l’Intérieur très évasive

La semaine précédente, la ministre de l’Intérieur avait pourtant été interrogée au Parlement sur le manque de moyens affectés à cette cellule par député fédéral Jean-Marc Delizée (PS). Et au lieu d’annoncer que cette cellule était dissoute, elle est restée évasive en affirmant que "la modernisation de la base de données spécialisée ARTIST de la PJF (Police Judiciaire Fédérale, ndlr) – laquelle répertorie les biens culturels volés et trafiqués – suivait son cours". Et d’ajouter que "Les directions déconcentrées de la police judiciaire fédérale mèneront des enquêtes spécialisées supralocales de qualité".

Pour le journaliste de Paris Match, le départ à la pension de son responsable et véritable expert, Lucas Verhaegen, "a précipité les choses".

Une information confirmée par le policier retraité interrogé par Julie Morelle et Arnaud Ruyssen dans l’Emission Déclic sur La Première mercredi dernier (à écouter ou réécouter ci-dessous) : "Il n’y a pas eu de passage de relais alors que depuis 2018 j’avais averti que j’allais partir à la retraite", explique Lucas Verhaegen.

"A l’été 2019 j’ai eu l’appui d’une collègue, une civile, qui a fait du boulot magnifique", précise-t-il, "mais maintenant, j’ai appris qu’elle doit faire d’autres tâches. Donc cela va vraiment poser de sérieux problèmes pour alimenter, entre autres, notre base de données des œuvres d’art volées ARTIST ; et de là, faire des signalements dans la base de données Interpol. L’autre problème est que la police étrangère n’aura plus un contact central. Vu que cette une matière assez internationale, tous les jours, j’avais des contacts avec l’étranger. Donc, tous les messages Europol, Interpol ne vont plus être traités par quelqu’un qui connaît cette matière".

Lucas Verhaegen rappelle par ailleurs que la cellule avait déjà été supprimée par le passé lorsque Jan Jambon (N-VA) était ministre de l’Intérieur. "Mais grâce aux directions centrales de la police judiciaire, j’ai pu continuer", soit de manière officieuse.

"Un open bar pour les trafiquants"

Pour Jean-Marc Delizée, également invité de l’émission de la RTBF et choqué d’apprendre "la vraie réponse par la presse", "c’est un peu un open bar pour les trafiquants". Pour le député fédéral, outre les pillages, "un lien a été fait très clairement avec le financement de réseaux terroristes. Donc, si on veut lutter contre le terrorisme, il faut aussi assécher ces sources de financement. Dans ce sens-là, il est étonnant que la Belgique n’ait pas une réaction un peu plus proactive, un peu plus volontariste parce qu’il y a quand même un enjeu. […] Nous sommes le mauvais élève de l’Europe. Ailleurs, on investit davantage".

C’est d’ailleurs aussi l’avis de Lucas Verhaegen qui confirme que le risque de blanchiment d’argent à l’international et le financement du terrorisme dépasse largement la propriété des œuvres d’art : "Le grand problème, c’est que quelque part, c’est une criminalité douce, elle est peu spectaculaire. Donc la hiérarchie et les politiciens (ou les ministres) ne savent pas toujours gagner beaucoup de points avec ce phénomène. D’un autre côté, vu que c’est une criminalité qui se passe souvent à l’étranger, la société belge n’est pas directement concernée. Quand des organisations criminelles sont en train de spoiler des biens culturels en Irak ou en Syrie qui passent alors par l’Egypte ou la Libye dans un premier temps, on n’a pas de conséquences ici en Belgique. Mais peut-être bien à long terme parce que, indirectement, nous sommes en train de financer ces groupes criminels".

La Belgique, en tout cas, joue un rôle important dans ce trafic. Certains à l’étranger affirment même que notre pays en est une plaque tournante. "Un peu fort", selon le policier à la retraite même s’il confie que "pas mal d’objets circulent et transitent par la Belgique. C’est peut-être dû à notre législation et les contrôles qu’on ne fait pas ou qu’on ne sait pas faire. Mais je ne crois pas que la Belgique est la seule plaque tournante".

Un travail de spécialiste

Il faut dire que ce travail n’est pas à la portée de tous, du moins si on ne maîtrise pas les législations de chaque pays en la matière car elles sont toutes différentes en fonction que l’on soit en France, en Allemagne ou aux Pays-Bas, explique Lucas Verhaegen : "Il faut connaître les six thèmes de fonctionnement et de trafic, les conventions, les embargos européens, et tout ça. La législation également. Tout le monde peut faire une enquête, mais est-ce qu’ils ont assez de connaissances ? Ça, c’est autre chose".

D’ailleurs pour Didier Viviers, secrétaire perpétuel de l’Académie Royale de Belgique, cette "cellule était déjà dépassée par les évènements. Aujourd’hui, c’est la porte ouverte à tous les trafiquants".

Et de rappeler que c’est "la sécurité du citoyen belge" qui est en jeu "parce que derrière ces trafics illicites d’antiquité, il y a une criminalité pas tendre dans le domaine de la drogue, du terrorisme international. Et donc lutter contre ce trafic illicite, c’est lutter contre les mafias de la drogue, lutter contre le blanchiment d’argent de toute nature".

Un engagement international non tenu par la Belgique

Reste que la Belgique s’est engagée auprès de l’UNESCO, du Conseil de sécurité des Nations unies et du Parlement européen à tout mettre en œuvre pour protéger le patrimoine culturel. C’est donc "plus qu’une catastrophe, c’est une véritable honte pour la Belgique qui a quand même ratifié des accords internationaux", estime Didier Viviers. "On n’est même pas capable d’assumer", s’indigne-t-il.

Pour lui, "il y a une espèce d’énorme paradoxe d’avoir un niveau de pouvoir, le Fédéral, s’enorgueillir de pouvoir restituer quelques œuvres à certains pays (œuvres très mal acquises, notamment à l’époque de la colonisation) ; et dans le même temps, de favoriser, ou en tout cas de ne pas lutter contre un pillage systématique de toute une série de pays sur le dos desquels des trafiquants frauduleux s’enrichissent".

De son côté, la ministre de l’Intérieur, Annelies Verlinden (CD&V), que nous avons tenté de joindre, nous a juste répondu ceci par mail : "J’ai demandé au commissaire général de la Police Fédérale d’évaluer la décision de suspendre la cellule".

Une réponse succincte, preuve que la question est sensible.

Extrait de notre 19h30 :

"A l’été 2019 j’ai eu l’appui d’une collègue, une civile, qui a fait du boulot magnifique", précise-t-il, "mais maintenant, j’ai appris qu’elle doit faire d’autres tâches. Donc cela va vraiment poser de sérieux problèmes pour alimenter, entre autres, notre base de données des œuvres d’art volées ARTIST ; et de là, faire des signalements dans la base de données Interpol. L’autre problème est que la police étrangère n’aura plus un contact central. Vu que cette une matière assez internationale, tous les jours, j’avais des contacts avec l’étranger. Donc, tous les messages Europol, Interpol ne vont plus être traités par quelqu’un qui connaît cette matière".

Lucas Verhaegen rappelle par ailleurs que la cellule avait déjà été supprimée par le passé lorsque Jan Jambon (N-VA) était ministre de l’Intérieur. "Mais grâce aux directions centrales de la police judiciaire, j’ai pu continuer", soit de manière officieuse.

"Un open bar pour les trafiquants"

Pour Jean-Marc Delizée, également invité de l’émission de la RTBF et choqué d’apprendre "la vraie réponse par la presse", "c’est un peu un open bar pour les trafiquants". Pour le député fédéral, outre les pillages, "un lien a été fait très clairement avec le financement de réseaux terroristes. Donc, si on veut lutter contre le terrorisme, il faut aussi assécher ces sources de financement. Dans ce sens-là, il est étonnant que la Belgique n’ait pas une réaction un peu plus proactive, un peu plus volontariste parce qu’il y a quand même un enjeu. […] Nous sommes le mauvais élève de l’Europe. Ailleurs, on investit davantage".

C’est d’ailleurs aussi l’avis de Lucas Verhaegen qui confirme que le risque de blanchiment d’argent à l’international et le financement du terrorisme dépasse largement la propriété des œuvres d’art : "Le grand problème, c’est que quelque part, c’est une criminalité douce, elle est peu spectaculaire. Donc la hiérarchie et les politiciens (ou les ministres) ne savent pas toujours gagner beaucoup de points avec ce phénomène. D’un autre côté, vu que c’est une criminalité qui se passe souvent à l’étranger, la société belge n’est pas directement concernée. Quand des organisations criminelles sont en train de spoiler des biens culturels en Irak ou en Syrie qui passent alors par l’Egypte ou la Libye dans un premier temps, on n’a pas de conséquences ici en Belgique. Mais peut-être bien à long terme parce que, indirectement, nous sommes en train de financer ces groupes criminels".

La Belgique, en tout cas, joue un rôle important dans ce trafic. Certains à l’étranger affirment même que notre pays en est une plaque tournante. "Un peu fort", selon le policier à la retraite même s’il confie que "pas mal d’objets circulent et transitent par la Belgique. C’est peut-être dû à notre législation et les contrôles qu’on ne fait pas ou qu’on ne sait pas faire. Mais je ne crois pas que la Belgique est la seule plaque tournante".

Un travail de spécialiste

Il faut dire que ce travail n’est pas à la portée de tous, du moins si on ne maîtrise pas les législations de chaque pays en la matière car elles sont toutes différentes en fonction que l’on soit en France, en Allemagne ou aux Pays-Bas, explique Lucas Verhaegen : "Il faut connaître les six thèmes de fonctionnement et de trafic, les conventions, les embargos européens, et tout ça. La législation également. Tout le monde peut faire une enquête, mais est-ce qu’ils ont assez de connaissances ? Ça, c’est autre chose".

D’ailleurs pour Didier Viviers, secrétaire perpétuel de l’Académie Royale de Belgique, cette "cellule était déjà dépassée par les évènements. Aujourd’hui, c’est la porte ouverte à tous les trafiquants".

Et de rappeler que c’est "la sécurité du citoyen belge" qui est en jeu "parce que derrière ces trafics illicites d’antiquité, il y a une criminalité pas tendre dans le domaine de la drogue, du terrorisme international. Et donc lutter contre ce trafic illicite, c’est lutter contre les mafias de la drogue, lutter contre le blanchiment d’argent de toute nature".

Un engagement international non tenu par la Belgique

Reste que la Belgique s’est engagée auprès de l’UNESCO, du Conseil de sécurité des Nations unies et du Parlement européen à tout mettre en œuvre pour protéger le patrimoine culturel. C’est donc "plus qu’une catastrophe, c’est une véritable honte pour la Belgique qui a quand même ratifié des accords internationaux", estime Didier Viviers. "On n’est même pas capable d’assumer", s’indigne-t-il.

Pour lui, "il y a une espèce d’énorme paradoxe d’avoir un niveau de pouvoir, le Fédéral, s’enorgueillir de pouvoir restituer quelques œuvres à certains pays (œuvres très mal acquises, notamment à l’époque de la colonisation) ; et dans le même temps, de favoriser, ou en tout cas de ne pas lutter contre un pillage systématique de toute une série de pays sur le dos desquels des trafiquants frauduleux s’enrichissent".

De son côté, la ministre de l’Intérieur, Annelies Verlinden (CD&V), que nous avons tenté de joindre, nous a juste répondu ceci par mail : "J’ai demandé au commissaire général de la Police Fédérale d’évaluer la décision de suspendre la cellule".

Une réponse succincte, preuve que la question est sensible.

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