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Féminicide de Delphine K. : une minute de silence pour son meurtrier organisée dans une école de Charleroi

© Belga

04 oct. 2022 à 17:07Temps de lecture5 min
Par Camille Wernaers pour Les Grenades

Le numéro gratuit pour les victimes de violences conjugales est le 0800 30 030.

Le lundi 19 septembre, Delphine K. et Jean-Pierre H. ont été tué·es à Charleroi. C’est l’ex-conjoint de Delphine, Carl M., qui s’est rendu au domicile de la victime, armé d’un pistolet, pour les tuer. Il s’est ensuite suicidé. Le couple avait rompu un mois plus tôt et la séparation se passait dans un contexte de violences : la police avait dû mener une intervention fin août, au moment de l’annonce de la rupture.

Un féminicide et un meurtre qui rappelle le double féminicide de Gouvy en août 2021, lorsque Nathalie Maillet et sa nouvelle compagne Ann Lawrence Durviaux avaient été tuées par l’ancien conjoint de la première, qui s’était ensuite suicidé.

Au sein de deux écoles

Dans ce cas-ci, la victime, Delphine K., et son meurtrier, Carl M., étaient tous deux enseignants dans des écoles de la ville : elle était professeure d’histoire au Collège Sacré-Coeur, il était professeur d’éducation physique dans le même établissement mais également à l’Institut Notre-Dame.

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Comment expliquer ces meurtres et ce suicide aux enfants qui fréquentent ces écoles ? "Pas comme l’a fait l’Institut Notre-Dame", soulignent plusieurs sources qui dénoncent une communication toute entière tournée vers le meurtrier, qui enseignait dans cette école, et trop peu vers les victimes. La maman d’une des élèves précise : "Le lendemain, le mardi, une éducatrice est passée dans la classe de ma fille pour annoncer la mort de ce professeur, dire qu’il fallait garder une bonne image de lui, ne pas être trop critique et ne surtout pas lire les médias…"

"J’ai eu l’impression que c’était lui la victime"

Dans un courrier adressé aux parents des élèves de l’Institut que nous nous sommes procuré, il n’est effectivement pas fait mention des deux victimes, uniquement des "circonstances dramatiques" de la mort de Carl M. "Cela ne veut rien dire cette expression. Voilà la manière dont une institution, une structure scolaire, réagit face à un féminicide ? Je n’accuse pas. Je pense simplement qu’on peut mieux faire. Il s’agit d’éduquer les citoyen·nes de demain. Il y a certainement des enfants concerné·es par les violences conjugales dans les classes de cet établissement. Quel message leur est-il envoyé ?", s’insurge l’une de nos sources.

La maman souligne : "En lisant ce courrier, j’ai eu l’impression que c’était lui la victime. Les enfants ne savaient rien des faits exacts. C’est seulement plus tard, en allant sur les réseaux sociaux et en parlant avec nous, que ma fille a compris ce qu’il s’était réellement passé… il y a visiblement eu des antécédents de violence, cela pose cette question je trouve : qui laisse-t-on enseigner dans les écoles ? "

Selon nos informations, une minute de silence a également été organisée en la mémoire du professeur à laquelle ont pris part les enseignant·es. "C’est fou parce que Delphine était professeure dans le Collège Sacré-Coeur qui est situé à quelques minutes de marche de l’Institut Notre-Dame, les élèves et les professeurs se connaissent. Quel manque d’empathie et de solidarité pour ce que vivent les personnes qui fréquentent l’autre établissement et qui ont perdu Delphine", réagit une source.

"Cela a été très difficile à gérer pour l’équipe"

Contacté, le directeur de l’Institut Notre-Dame, Willy Kersdag, se dit encore fort affecté par cette épreuve. "Nous avons reçu coup sur coup deux nouvelles terribles, la manière dont il est mort et ensuite les deux meurtres qu’il a commis. Cela a été très difficile à gérer pour l’équipe", retrace-t-il. "Il y a une tension difficile à gérer entre le chouette collègue qui travaille avec nous depuis 30 ans et les actes qu’il a commis. Deux sentiments extrêmes se confrontent. J’ai été accompagné par le PMS et le pouvoir organisateur de l’école, il était déjà 11h et les médias parlaient de l’affaire. Je n’ai pas voulu lire ce qui était écrit pour me concentrer uniquement sur les faits, c’est pour cela que j’ai utilisé l’expression 'circonstances tragiques'. A ce moment, on n’en savait pas plus. Ensuite, nous avons informé les professeurs et les élèves."

Il faudrait parler de ce sujet sur le long terme, pas uniquement parce que cela a eu lieu dans notre école

Le directeur confirme la minute de silence tenue lors de la journée pédagogique du 26 septembre mais précise avoir "aussi parlé des victimes et de la mère de Carl qui est très âgée. Vivre ça à la fin de sa vie, c’est terrible."

Est-ce que cet événement pourrait être l’occasion de parler des violences faites aux femmes avec les élèves ? "Pourquoi pas, répond le directeur. Mais il faudrait parler de ce sujet sur le long terme, pas uniquement parce que cela a eu lieu dans notre école, je ne voudrais pas que cela impacte des professeurs, le fait de devoir rebondir sur ce qu’il s’est passé, cela concerne tout de même l’un de leurs collègues. Je trouve aussi qu’on devrait mieux former nos élèves sur la critique des sources car nous avons pu lire n’importe quoi dans les médias, des choses qui ne collaient pas avec ce que nous savons de notre collègue. Il a été lynché médiatiquement. Je rappelle aussi qu’un autre homme, un papa, est mort, mais pour les médias, c’est comme s’il n’existait pas."

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A propos des critiques formulées sur la communication de l’école, le directeur explique : "C’est n’est pas facile, nous avons été critiqués de toute part, notamment parce que nous ne montrions pas assez d’émotions. Mais nous aurions été critiqués aussi si nous avions montré trop d’émotions ! Nous essayons de passer cette épreuve avec la plus grande conscience et le plus d’humanité possible. Nous tentons de rester professionnels et de poursuivre notre tâche d’enseignement. Bien entendu que nous avons de l’empathie pour les victimes, cela tourne dans ma tête, j’y pense très souvent. Quel gâchis. Mon fils, qui a aujourd’hui 21 ans, m’a appelé quand il a appris la nouvelle. Carl a été son professeur. La première chose qu’il m’a dite c’est : ‘Il m’aimait bien’. On n’imagine pas quelqu’un qui montre de telles émotions capable de faire de tels actes."

"Un problème collectif"

Fatima Ben Moulay, responsable de l’association Vie Féminine pour la région de Charleroi, a été interpellée par ce féminicide et ce meurtre. "Les féminicides se produisent dans un contexte de violences, ils sont la dernière étape des violences, l’acte ultime de l’homme violent qui se produit souvent au moment de la séparation car il perd le contrôle sur la vie de sa victime, il décide alors de la tuer. Il est important d’expliquer que les violences faites aux femmes se produisent dans tous les milieux", analyse-t-elle.

Voilà la manière dont une institution, une structure scolaire, réagit face à un féminicide ?

"Pour nous, c’est très clair, il s’agit d’un problème collectif qui nous concerne tous et toutes, ce n’est pas une affaire privée, individuelle. L’expliquer à l’école, cela aurait sa place mais, comme dans beaucoup d’autres structures et institutions, il est difficile d’y entrer pour le faire avec les bons mots", explique-t-elle. D’ailleurs, "nous n’avons pas été invitées à venir parler de ce sujet dans les écoles concernées, malgré notre expertise sur ce sujet", précise-t-elle.

Elle ajoute : " C’est pour cela aussi que nous militons pour inscrire le féminicide dans le code pénal, pour qu’il ait une existence, qu’on ne puisse plus le nier et qu’on puisse mieux former les magistrats, les policiers et aussi le corps enseignant à ce sujet. "

Le féminicide de Delphine K. est au moins le 17ème cette année, selon le décompte des associations féministes.

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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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