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Les Grenades

Fernande Dubois, laisser une trace de son histoire

25 juil. 2022 à 10:16Temps de lecture37 min
Par Jehanne Bergé, une chronique pour Les Grenades

Pour cette chronique, j’ai fouillé les entrailles des archives du Mundaneum, à Mons.

Tout part d’une enveloppe mystérieuse. L’année dernière, c’est en cherchant des photographies pour une exposition que Justine Stragier, archiviste au Mundaneum, tombe sur une feuille de papier pliée en deux dans laquelle sont glissées une dizaine de prises de vues en noir et blanc. Sur chaque photo, des portraits et au verso des explications signées de la main d’une femme : Fernande Dubois.

Une démarche bien mystérieuse…

Qui est cette femme ? Pourquoi ces photographies ont-elles atterri au Mundaneum ? Le mystère reste entier.

Personne au sein de l’institution ne se souvient de comment et pourquoi ces images ont atterri ici à la fin des années 90.

Est-ce que Fernande les a déposées elle-même ? Est-ce qu’elle a travaillé ici par le passé ? Est-ce qu’elles étaient glissées avec d’autres archives ?

Ce qui est certain, c’est que les photos d’anonymes sont nombreuses au Mundaneum… Et pour une fois, les légendes sur les 13 photographies de Fernande Dubois permettent de mettre des noms derrière les visages. Et ça, c’est très précieux.

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Sur une première image prise en studio, on voit, une jeune femme, le visage lisse, le sourire franc, les cheveux tirés en arrière. Elle porte un col Claudine et son regard scrute les à-côtés. Au dos, une écriture fine et appliquée : "Moi, Fernande Dubois, née à Mons le 11 avril 1919. Pas encore décédée. J’ai aujourd’hui 80 ans et 8 mois."

Une photo de classe. Des très jeunes filles et garçons. Foulard ligné sur les épaules. À la troisième rangée, une tête est entourée au stylo : l’enfant au visage rond se mordille la lèvre inférieure. Au verso : “À l’école gardienne de Jemappes en 1922. Je rencontre encore d’anciens condisciples, mais beaucoup sont décédés."

Une autre photo de classe, cinq ans plus tard, au pensionnat. Des jeunes filles. Mains pliées sur les genoux au premier rang, croisées dans le dos au suivant. “Je pourrais dire les noms de toutes mes compagnes, excepté celle de la ligne de la deuxième rangée à l’extrême droite.”, écrit Fernande Dubois.

Et puis d’autres photos encore. De proches, de parents. Et ces mots de Fernande Dubois écrits et adressés à qui prendra le temps de regarder : “Lisez, je vous prie, au dos des photos pour connaître leur histoire”

Je l’imagine. À son bureau, à 80 ans et 8 mois. J’imagine sa volonté vive de laisser une trace, de raconter son histoire.

© Collection Mundaneum, Mons

Une enquête à mener

Alors, j’ai mené l’enquête. Selon mes recherches, notre héroïne est décédée quelques années après avoir rassemblé ses souvenirs : en 2003. S’il demeure beaucoup de mystères autour de son geste, son acte questionne notre mémoire à toutes et tous…

Rien que son nom est le symbole de toute une époque. Saviez-vous que le prénom Fernande atteint son pic de popularité autour des années 1920 ? C’est-à-dire exactement au moment de la naissance de notre Fernande. À cette époque, les femmes en Belgique n’ont encore que très peu de droits.

L’enseignement est différencié et elles restent exclues de nombreuses professions. Aussi, il faut attendre 1948 pour qu’elles puissent donner leur voix au suffrage universel.

Pour les grandes figures de femmes exister dans l’espace public est alors un combat, mais que dire des autres, de celles à qui on n’a pas ou trop peu donné la parole ? Comme Fernande Dubois ?

Si elle ne l’avait pas écrite, qui aurait connu son histoire ?

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Vous connaissez sans doute ces célèbres mots de Virginia Woolf dans “Une chambre à soi" : “Cet anonyme qui a écrit tant de poèmes sans les signer était souvent une femme.” On se doute qu’en écrivant son histoire, Fernande Dubois a décidé de ne plus être anonyme.

D’ailleurs, je poursuis mon enquête, et je suis sur une piste pour remonter le fil de son histoire… Plus d’infos bientôt. J’espère !

Cette chronique a été écrite pour la troisième saison des émissions d’été des Grenades, tous les dimanches de l’été de 17h à 18h sur La Première-RTBF.

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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