Chroniques Culture

Fichier NFT, banane scotchée au mur... quel est le statut de l'oeuvre d'art aujourd'hui ?

Une visiteuse de la foire Art Basel Miami 2019 pose devant la banane scotchée de Maurizio Cattelan, une oeuvre vendue 120.000 $

© 2019 Getty Images

01 août 2021 à 19:09Temps de lecture3 min
Par Xavier Ess

120.00 dollars pour une banane scotchée sur un mur à Art Basel Miami, 69 millions de dollars pour la première œuvre numérique NFT, 15.000 dollars pour 150 cm² de vide, 7,6 millions de dollars pour l’unique copie d’un album du Wu-Tang Clan… aujourd’hui, qu’est-ce qui définit une œuvre d’art ? Rencontre avec le curateur d'exposition Emmanuel Lambion.

L'oeuvre d'art, une question de valeurs

Ces exemples, comme l’œuvre numérique de Beeple vendue 69 millions de dollars, posent plusieurs questions en même temps. La première étant : qu’est-ce qui fait art ?

Emmanuel Lambion, curateur de nombreuses expositions d'art contemporain et directeur du Centre de La Gravure et de l'Image imprimée nous donne des clés pour comprendre : "dans ce qu’on appelle l’art contemporain, il est communément admis qu’il appartient à l’artiste de positionner un geste artistique – une expression plastique ou même un concept - comme une œuvre d’art [...] Ce qui fait œuvre c’est la signification que l’artiste peut apporter à son geste. " Marcel Duchamp a posé le geste "fondateur" dès 1913 avec ses ready made : transformer un urinoir en œuvre d’art (Fontaine – 1917) " c’est une intention conceptuelle de montrer l’arbitraire et le choix personnel d’exprimer une idée comme une œuvre d’art ". Ensuite il appartient à la collectivité de la recevoir, ou pas, comme telle.

L’autre question est celle de la valorisation de l’œuvre : pourquoi Van Gogh n’a vendu que quelques toiles de son vivant (une seule affirment certains) et qu’elles atteignent des prix faramineux 140 ans après ? "Tout est question d’arbitraire entre une offre et une demande, plus ou moins amplifiée par des mouvements de reconnaissance, des mouvements médiatiques etc.[...] Il n’y a pas de valeur intrinsèque à une œuvre d’art, [...] tous les biens ont une valeur relative. "

Le troisième élément est la reproductibilité de l’œuvre : la photographie, la video, les œuvres numériques, la performance et auparavant l’estampe et la gravure mettent à mal l'idée qu'une oeuvre a de la valeur parce qu'elle est unique. Mais pour qu’elle ait une valeur commerciale, nous rappelle Emmanuel Lambion, l’œuvre doit être accompagnée d’un certificat d’authenticité délivré avec l’accord de l’artiste. Rien de nouveau avec les NFT qui n’en sont que la forme numérique.

l’entrepreneur blockchain Vignesh Sundaresan montre l'oeuvre d'art numérique NFT de l'artiste Beeple pour laquelle il a déboursé 69,3 millions de dollars
l’entrepreneur blockchain Vignesh Sundaresan montre l'oeuvre d'art numérique NFT de l'artiste Beeple pour laquelle il a déboursé 69,3 millions de dollars AFP or licensors

La passion de l'art à tous prix

S’il y a un marché - comme celui, tout récent, des NFT qui se vendent via des plateformes dédiées - il faut qu’il y ait des acheteurs. Au-delà de la valeur marchande d’une oeuvre, l’autre plus-value, selon le curateur, est " celle qui nous fait réfléchir ". Pour autant, acquérir de l’art - hier comme aujourd’hui - semble toujours avoir une valeur symbolique forte qui participe au statut social de la personne. Emmanuel Lambion est optimiste sur la question : " j’espère que la majorité des gens qui s’intéressent à l’art et qui prennent le pas d’acheter à des montants divers le font par amour de l’art ou parce qu’ils ont été interpellés, émus par l’œuvre qu’ils désirent acquérir. Cela dit, […] et là encore ce n’est pas nouveau, je pense que pour toute forme d’acquisition de bien matériel, il y a une question de statut symbole qui peut pousser certains acquéreurs. C’était aussi le cas pour certains mécènes de la Renaissance etc. L’art est aussi l’expression d’une forme de pouvoir et de reconnaissance qualitative, de culture aristocratique. Il y a des surcotes de désir qui amènent des gens à suracheter, survaloriser certains biens […] mais j’espère que la majorité des acheteurs le font pour d’autres raisons."

L’unique copie de l’album "Once upon a time in Shaolin" du Wu-Tang Clan saisie et vendue 7,36 millions de dollars par les autorités américaines le 27 juillet 2021
L’unique copie de l’album "Once upon a time in Shaolin" du Wu-Tang Clan saisie et vendue 7,36 millions de dollars par les autorités américaines le 27 juillet 2021 AFP or licensors

Qu'est-ce qui fait la pérennité d'une oeuvre ?

Si les œuvres s'apprécient, en partie, à la lumière des clés qu’on peut leur donner - qui est l’artiste, quel est son propos -, Emmanuel Lambion estime qu’une œuvre "de qualité" doit pouvoir parler à monsieur et madame tout le monde 50 ans après la mort de l’artiste. " L’art ne doit pas être dans le consensus mais il doit être imprégné d’une nécessité existentielle, […] cette capacité de l’art à nous interpeller, à nous amener à nous poser des questions. Et c’est cela que l’on arrivera à percevoir, même sans avoir tous les codes, quelques générations après. Je pense que les œuvres qui ne passeront pas le cap, ce sont ces private jokes auto-référentielles qui s’adressent à quelques happy few qui ont les codes pour comprendre les références "

Une dernière question posée à Emmanuel Lambion : s'il avait 69 millions de dollars à sa disposition, aurait-il été tenté d’acheter l’œuvre de Beeple?

Son choix serait " de soutenir le plus grand nombre possible de jeunes créateurs qui se vendent à des prix beaucoup plus accessibles et de participer à cette dynamique de création en distribuant ces montants qui moi personnellement me semblent disproportionnés naturellement "

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